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Rm 8, 28-30 ; Jn 10, 14-15 + 27-30
St Cyrille d'Alexandrie - (27 juin 2002)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

es saints, les grands saints, ne sont pas toujours ce qu'on appelle des "petits saints" ! Au risque de vous scandaliser un peu, je crois que Cyrille d'Alexandrie est la figure même du grand saint qui, si nous avions vécu avec lui, ne nous aurait pas paru particulièrement fréquentable, et je pèse mes mots. En effet, c'est un peu pour moi, je ne vous le cache pas, une des énigmes du mystère de l'Eglise, c'est que ce n'est pas nécessairement les gens les plus recomman­dables moralement qui sont les plus grands témoins de la foi. Pas besoin de multiplier les exemples dans l'histoire de l'Eglise, mais le cas effectivement de Cyrille d'Alexandrie est particulièrement gratiné.

Cela peut paraître étrange, mais nous avons à faire à un homme qui s'inscrit dans une dynastie d'évêques, non pas évidemment de père en fils, mais généralement d'oncle en neveu, qui pratiquement avait un seul diocèse pour toute la vallée du Nil. Ce qui suppose que cet évêque qui était à cette époque-là en pleine rivalité avec le système de gouvernement et de l'administration romaine et qui, d'une certaine ma­nière, prétendait bien la supplanter, avait pratique­ment pouvoir de vie et de mort sur la plupart des grandes villes de l'empire romain, puisque l'Egypte était le grenier à blé non seulement de Rome, mais de toutes les grandes villes de l'empire autour de la Mé­diterranée. C'est dire que ces évêques avaient sans doute des préoccupations religieuses et dogmatiques, également des préoccupations pastorales, mais qu'ils avaient des préoccupations politiques extrêmement claires, et que s'il fallait décrire aussi bien l'oncle de Cyrille, Théophile qu'on n'a d'ailleurs jamais pensé à canoniser, le neveu, Cyrille soi-même qu'on a eu rai­son de canoniser, en réalité, les deux hommes sont avant tout deux grands chefs politiques, et ils ont mené les affaires de main de maître. Pour ce qui est de Théophile, il avait déjà compris qu'Alexandrie était la grande ville culturelle du delta du Nil, et du monde oriental, plus culturelle que Rome, Athènes, beaucoup plus culturelle qu'Ephèse, et même qu'Antioche, la capitale du monde culturel, et l'on ne peut oublier la fameuse histoire de la bibliothèque d'Alexandrie qui a été volée par les arabes par la suite. C'était cette capi­tale qui donnait le ton à l'Orient, et Théophile avait compris qu'Antioche était une ville rivale et qu'il va­lait mieux essayer de l'écraser. Par conséquent, les alexandrins, Théophile avec son jeune neveu Cyrille, ont monté en 412 le Concile du Chêne dans lequel on a condamné Jean Chrysostome qui représentait à An­tioche le côté très exigeant moralement de l'évangile, très propre, très honnête et l'on a décidé qu'il fallait le bannir. En le destituant de son siège, on a réussi ef­fectivement qu'Antioche reçoive un premier coup dur et pratiquement livré aux mains de l'empereur, voyant que son évêque était destitué, il a pu finalement l'exi­ler, et c'est comme cela que saint Jean Chrysostome est mort en exil. Cela a été le premier coup dur. Mais ensuite, quand Cyrille a pris les affaires immédiate­ment en succédant à son oncle, il a jugé qu'il y avait des personnages trop influents dans la ville et il s'est arrangé en encourageant des émeutes de les faire dis­paraître.

Le moment le plus sinistre de la vie de saint Cyrille, il faut bien le dire, c'est le moment où il a considéré qu'il fallait de la façon la plus efficace pos­sible éliminer les juifs d'Alexandrie. Il y avait un quartier juif dans la ville, et à la faveur de quelques provocations, les juifs se sont insurgés, et à ce mo­ment-là les chrétiens et la troupe ont réagi. C'est de­puis Cyrille d'Alexandrie qu'il n'y avait plus de juifs à Alexandrie, ils ont été pratiquement tous tués.

Le bilan était quand même lourd. C'était tel­lement lourd qu'à un certain moment Cyrille a poussé tellement loin sa politique agricole pour reconquérir les terres du delta égyptien, que pratiquement c'était lui qui décidait si l'on envoyait le blé ou non. Même ses sujets, les fellahs égyptiens qui cultivaient le blé, et les moines égyptiens qui pourtant normalement devaient être avec lui, étaient tellement écœurés par la politique à cause de laquelle ils étaient plus ou moins affamés, qu'ils se sont plaints à Nestorius pour de­mander de l'aide. Nestorius était le patriarche à Constantinople. Là évidemment, Cyrille a compris qu'il avait poussé le cochonnet un peu trop loin. Nes­torius n'était pas un homme habile, il n'était pas non plus une oie blanche. Il a eu le malheur (il aurait mieux fait de se taire), de donner deux ou trois ser­mons franchement hérétiques, dans lesquels il contestait que la vierge Marie soit la mère de Dieu. Là évidemment, la situation s'est complètement retour­née, et Cyrille qui était entièrement pris dans une po­litique égypto-égyptienne complètement bloquée, il n'allait plus s'en sortir, a trouvé ce moyen de défendre parce qu'il avait une très bonne formation théologi­que, de défendre l'intégrité de la foi, de faire condam­ner Nestorius. Il avait déjà traité Jean Chrysostome de Judas, il a traité Nestorius du même nom, c'était plus justifié dans le deuxième cas que dans le premier, souvent les gens étaient Judas pour saint Jean et saint Cyrille, et il a engagé toute une polémique qui, de fait, posait exactement le problème. On pourrait vous faire un portrait très lisse et très saint sulpicien de Cyrille d'Alexandrie pour vous édifier, mais il faut réaliser que cet homme n'a pas été du point de vue de la gestion des affaires, exactement ce qu'on en atten­dait.

Et cependant, et c'est cela qui est tout à fait étonnant, c'est que Dieu s'est servi de lui pour sauve­garder la vraie foi. Plutôt que de nous lamenter ou de tirer des bilans, je crois que cela nous apprend une chose. D'abord, s'il y a des évêques, s'il y a un minis­tère dans l'Eglise, c'est pour défendre la foi. Très sou­vent, les évêques peuvent ne pas être édifiants, même à de hauts postes, c'est regrettable, mais il faut s'y faire, ce n'est pas l'essentiel. Si nous avions vécu à l'époque de saint Cyrille, peut-être aurions-nous trouvé que vraiment, il exagérait. Mais le problème n'est pas exactement là. L'évêque est celui qui a à dire ce qui est authentique de l'annonce du salut, il a à dire ce qui est vrai du mystère de Jésus-Christ, il a à dire ce qui est vrai de la manière dont Dieu a décidé de rencontrer l'homme et est venu personnellement chez les hommes. C'est cela que Cyrille a fait.

On aurait préféré qu'il ait toutes les vertus de la charité comme Mère Térésa, mais de fait, il ne les avait pas ! Et cependant, et c'est cela la grandeur de l'affaire, c'est que Dieu se sert d'un homme qui était parfois un peu trop humain, pour défendre la vérité même de la foi. C'est comme ça, cela peut paraître choquant, cela peut sembler bizarre, on peut peut-être trouver que Dieu exagère, je vous laisse libres de pen­ser ce que vous voulez sur le sujet, mais cela n'empê­che que la réalité est celle-là. Quand Dieu choisit quelqu'un pour être le responsable de la vérité de la foi à proclamer dans son diocèse, c'est cela d'abord qui compte. C'est cela que ce cher Cyrille a fait, même si à certains moments ses comportements qu'il avait vis-à-vis de la tactique politique ou religieuse ou pastorale, il n'était pas tout à fait à côté. Je crois que cela peut nous donner matière à réflexion pour nous-mêmes : on ne peut pas confondre la foi catholique avec une sort d'ONG de la charité publique univer­selle. Nous ne sommes pas une ONG, nous ne som­mes pas la Croix-Rouge, on n'est pas le bon samari­tain ni l'armée du Salut, c'est l'Eglise. Ce que l'Eglise a à faire, c'est de dire la vérité de la foi. Ensuite aussi évidemment, ce qu'il faut demander à Dieu c'est qu'on puisse porter ce témoignage de la foi dans une vérita­ble charité. Là, c'est généralement la pure grâce de Dieu qui agit. Je ne sais pas si par la suite Cyrille s'est beaucoup amélioré dans sa manière de vivre la charité une fois que ses ennemis soient complètement passés au rouleau compresseur, mais en tout cas, on peut espérer qu'aujourd'hui on peut demander au Seigneur qu'Il donne d'une part, de véritables témoins de la foi, et en même temps ceux qui sont chargés d'éveiller et d'affermir leurs frères dans la charité.

 

AMEN

 

 

 
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