AU FIL DES HOMELIES

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DIEU DANS LA CHAIR

Rm 8, 28-30 ; Jn 10, 14-15 + 27-30
St Cyrille d'Alexandrie - (27 juin 2006)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


S

aint Cyrille d’Alexandrie est une sorte de géant de la théologie d’autant plus monumental qu’il n’avait pas vraiment la vocation de théologien. Ce n’était pas un homme de bureau, ce n’était pas comme on dit un penseur en chambre, c’était vraiment un pasteur, c’est d’ailleurs pour cette raison qu’on a lu l’évangile du Bon Pasteur.

Mais, et c’est toujours comme ça, c’est pardonnez-moi l’expression, l’occasion qui crée le larron. C’est parce qu’il s’est trouvé devant un problème pastoral majeur, que Cyrille a trouvé véritablement sa grande pointure de théologien. Il arrive que des hommes d’action, qui soient vraiment des hommes d’action, des pasteurs, des hommes de terrain, tout à coup, pressentent, précisément parce qu’ils sont sur le terrain, qu’une certaine manière de penser, de voir ou de croire peut être absolument fatal à l’Église. C’est exactement ce qui est arrivé dans le cœur, dans l’intelligence et dans l’amour qui animaient le cœur de saint Cyrille.

De quoi s’agissait-il ? Il avait un confrère qui avait un poste aussi prestigieux que lui, sinon plus qui s’appelait Nestorius. C’était un peu un arriviste, syrien, antiochien, un homme très bien formé, ayant une école de théologie, d’apprentissage de lectures des textes très rigoureuse. Seulement, Nestorius poussant à bout de façon un peu trop systématique, certaines intuitions de l’école de théologie dans laquelle il avait été formé, en était arrivé à dire ceci que beaucoup de chrétiens croient encore aujourd’hui (j’aime autant vous le dire, je suis sûr que dans l’assemblée ici il y a sûrement des nestoriens), il disait ceci : Dieu est le créateur absolu et transcendant. Son Fils est absolu et transcendant comme lui, donc il ne peut pas véritablement entrer dans la création. Au fond, le Fils de Dieu quand on dit qu’il s’incarne, choisit un homme qui est né de Marie, comme une sorte de prophète privilégié, extraordinaire, il disait d’ailleurs "un homme parfait", mais cet homme parfait n’est pas Dieu. Cet homme parfait est comme le support de Dieu. Lui, il utilisait en général l’image du temple : cet homme parfait est le temple de Dieu, un homme dans lequel habite un Dieu. Mais Dieu ne se mêle pas, ne vient pas prendre chai dans le sein de la Vierge Marie. Dieu n’est pas né de Marie donc Marie n’est pas Mère de Dieu (c’est de là que vient le problème), c’est Dieu qui se choisit un homme extraordinaire qui a toutes les qualités requises pour être l’authentique message et transmetteur de la révélation divine. Vous remarquerez que Mahomet, deux siècles plus tard, quand il commencera à interpréter la Bible, connaîtra des moines nestoriens qui sont issus de cette famille spirituelle. C’est pour cela que pour Mahomet, Jésus est un homme, il ne peut pas être Dieu, ce n’est pas possible. Dieu ne peut pas rentrer dans le monde, et l’on pense que Mahomet à certains moments a connu ces moines nestoriens qui lui ont enseigné les premiers rudiments de l’Ancien et du Nouveau Testament et que cela l’a sans doute beaucoup plus marqué qu’on ne le pense.

Pour revenir à saint Cyrille, quand il a entendu, qu’il a appris ce que disait son confrère en épiscopat, le patriarche de Constantinople, le sang de sa foi n’a fait qu’un tour. Il a dit : cela ne peut pas être ça. Si ce n’est pas Dieu lui-même qui vient, alors, nous ne sommes pas sauvés, ce n’est pas Dieu qui s’occupe de nous, nous avons simplement affaire à un homme extraordinaire qui est téléguidé par Dieu. Et il disait : quelle serait la différence entre Jésus et Moïse, Josué ou David, parce qu’après tout, Moïse, Josué ou David sont aussi des temples de Dieu dans lesquels Dieu a parlé. Mais précisément, si l’incarnation est l’Incarnation, c’est que Dieu lui-même est entré en personne, dans la création et qu’il a transformé le rapport entre Dieu et la création. Jusque là, avant Jésus incarné, Dieu était extérieur à sa création. Il la guidait, il veillait sur elle, il faisait des merveilles pour son peuple, mais toujours de l’extérieur. Et à un moment, Dieu a inversé le problème, et il est venu parler de l’intérieur même, en se faisant homme, pour nous les hommes et pour notre salut, il a pris chair. Ce n’est pas qu’il ait créé un homme dans lequel il est venu habiter, c’est "il a pris chair". La chair est totalement sienne, l’humanité est totalement sienne, sa volonté humaine est totalement sienne, son désir, son intelligence humaine sont totalement siens.

Beaucoup de gens aujourd’hui ont encore une sorte de caricature de la compréhension du Christ. Beaucoup pensent que Jésus était là comme un homme qui se débrouillait comme il pouvait, et que de temps en temps il se disait : comment leur faire comprendre que je suis le messager de Dieu et que j’ai des choses plus extraordinaires à leur raconter qu’ils ne le pensent. En fait, on en fait un homme supérieur, totalement téléguidé par Dieu. Quand on va jusqu’au bout de ce genre d’analyse, on en arrive à dire que cet homme-là, finalement ne devait pas avoir de volonté, parce que s’il avait une volonté, il aurait pu résister à Dieu, et que finalement cet homme, sous prétexte de vouloir le magnifier n’était qu’un fantoche entre les mains de Dieu.

Ce n’est précisément pas cela la foi chrétienne. La foi chrétienne, c’est que quand Dieu veut se manifester comme Dieu, il peut le faire à travers la réalité si fin, limitée et humble qu’est notre humanité. C’est cela que nous croyons. Nous croyons que la suprême liberté de Dieu, c’est de ne se diminuer en rien de sa divinité, de sa transcendance et son absolu en se liant dans ce qui est de ce monde limité et fini. L’originalité de la foi chrétienne c’est que précisément, Dieu peut entrer dans un point d’intimité et de lien si profond, si personnel que l’humanité normale, la nôtre, excepté le péché, peut devenir la sienne. C’est pour cela que pour les anciens, il a pris chair de la Vierge Marie, Cela veut dire qu’il n’y a pas un seul moment où l’humanité de Jésus aurait été indépendante de lui. A partir du moment où Marie conçoit, elle conçoit le Verbe de Dieu, non pas qu’elle le crée à ce moment-là, mais au moment où il vient dans le sein de la Vierge, c’est le moment des épousailles. Et vous comprenez pourquoi la liturgie orientale et nous aussi quand on veut bien se donner la peine de dire des textes liturgiques à peu près corrects, ce qui n’est pas le cas partout, on dit que le sein de la Vierge Marie est la chambre nuptiale du Verbe de Dieu, parce qu’effectivement, son sein, sa chair, son corps de femme est le lieu des épousailles de Dieu et de l’humanité, et la chair qui est enfantée de Marie ne font qu’un, comme un mari et sa femme ne font qu’un.

C’est cela la grandeur de la foi chrétienne, c’est d’avoir l’audace de proclamer que Dieu a pu réaliser une unité entre lui et l’humanité, et si profonde, si essentielle, si inséparable que cela a rejailli sur toute l’humanité. Et cela, c’est Cyrille qui l’a défendu, et à l’époque, il y avait beaucoup d’évêques qui ne savaient pas quoi penser sur le sujet. Il est le premier à avoir dit : cela ne peut être que cela. Si ce n’est pas ça, la foi chrétienne ce n’est rien du tout et c’est sans aucun intérêt. Je pense que même s’il avait un caractère de cochon, parce que beaucoup d’historiens aujourd’hui ont un plaisir énorme à dire que c’était quelqu’un d’insupportable, quand les types sont géniaux, il faut leur pardonner beaucoup, mais Cyrille était vraiment génial dans sa foi. Il n’était seulement génial humainement, c’était déjà un grand bonhomme, mais il était génial dans sa foi, parce qu’il a vu tout de suite sur quoi portaient le cœur et l’essentiel de la foi. Nous lui en sommes très reconnaissants encore aujourd’hui, et l’on aimerait qu’il y ait de nos jours des théologiens de ce gabarit qui aient ce courage et qui soient en même temps des pasteurs.

 

 

AMEN

 

 

 
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