AU FIL DES HOMELIES

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LE CHRIST, DIEU ET HOMME

Rm 8, 28-30 ; Jn 10, 14-15 + 27-30
St Cyrille d'Alexandrie - (27 juin 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

D

ans les années 420, c'est-à-dire au moment où le christianisme commence à prendre vraiment son essor dans la société du monde romano-grec, il y a deux grands courants théologiques, deux grandes écoles, deux grands milieux vraiment créateurs. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, il n'y a pas Rome, et il n'y a pas Constantinople. Rome n'a jamais été très portée sur les questions dogmatiques et théologiques jusqu'à une époque assez tardive, il faudra attendre saint Léon, à la génération suivante. Constantinople non plus parce que cette ville était un vielle nouvelle, encore très peu bâtie, il y avait surtout des bâtiments officiels, des palais et un certaine aristocratie qui d'ailleurs ne se préoccupait pas beaucoup de théologie.

Mais les deux grands centres étaient d'une part Alexandrie, sur le delta du Nil, sans doute un peu le New-York de l'époque, très vivant culturellement, très mélangé, chaque quartier représente une couche de population d'une ethnie différente, il y a des coptes, des juifs, des romains, des grecs, c'est la ville cosmopolite par excellence, beaucoup d'échanges et d'opulence, des riches mais ne le montrant pas trop, et de l'autre côté une ville dont on n'a plus beaucoup gardé le souvenir aujourd'hui parce que les croisades et les turcs ont tout ravagé, c'est Antioche qui est dans l'angle nord-est de la Méditerranée, qui est dans ce qu'on appelle le golfe d'Alexandrie, pour ceux qui ont quelque référence de la première guerre mondiale.

Ces deux grandes écoles n'ont vraiment pas les mêmes méthodes de travail et la même perspective théologique. Je commence par Antioche, c'est la plus simple. Entre ces deux villes, cela n'a jamais été l'entente parfaite, c'est un peu comme si aujourd'hui on disait Strasbourg d'un côté et Aix-Marseille de l'autre. Dans un cas, c'est la rigueur germanique précise, c'est Antioche, et puis les gens du sud, toujours un peu brouillon, un peu improvisateurs, mais ayant quand même le don de taper juste sur les sujets dans lesquels il y a discussion. Antioche est surtout une école de biblistes et d'exégètes. Quand ils lisent le Nouveau Testament surtout, ils sont très intéressés par une chose qui n'est pas tout à fait étrangère à nos préoccupations actuelles : Jésus est Dieu et homme, qu'a-t-il fait comme Dieu et qu'a-t-il fait comme homme ? C'est la théologie des fichiers et des casiers. Que met-on dans la case Dieu et que met-on dans la case homme ?

Du point de vue de la méthode ce n'est pas dénué d'intérêt. Cela permet par exemple de dire : Jésus verse des larmes sur la mort de son ami Lazare, c'est l'homme, mais ensuite il le ressuscite, c'est Dieu. La méthode est poussée jusqu'à l'extrême On veut tellement distinguer ce qui est de l'ordre de l'homme et ce qui est de Dieu qu'on finit par croire qu'en Jésus-Christ, c'est une sorte de conjonction d'un Dieu et d'un homme. Il y a Dieu le Verbe, qui agir, fait des miracles, qui dirige l'univers, qui est la source de la Providence, et il y a l'homme Jésus qui a été choisi par Dieu, permettez-moi la suggestion, un peu comme Mahomet est le prophète d'Allah, c'est-à-dire un homme privilégié dans sa relation avec Dieu, mais qui reste un homme, totalement autonome, un homme avec son "moi" humain, ses réflexes humains, ses activités humaines.

Donc, entre Dieu et l'homme, comme certains théologiens de cette école l'ont souligné, c'est comme les deux chevaux d'un attelage : il y en a un qui est plus puissant que l'autre, Dieu, l'autre est plus modeste, c'est l'homme. Finalement, le mystère de Jésus c'est l'attelage d'un Dieu et d'un homme. Vous imaginez le grand problème que cela pose, c'est le problème de l'unité. Quand on dit : Jésus-Christ, on dit Jésus d'un côté et Seigneur de l'autre. C'est de cette manière que les gens d'Antioche présentaient le problème. On fait là une sorte d'accouplement d'un Dieu et d'un homme, mais sans plus. Et ils sont très fiers de leur trouvaille, car ils disent qu'évidemment, on ne peut pas dire Marie soit la Mère de Dieu. Elle est la Mère de cet homme qui est Jésus, elle n'a pu lui donner que sa vie physique, humaine, la vie limitée que peut donner un être humain à un autre être humain. Par conséquent, elle n'a pas donné vie au Fils de Dieu, elle a été enceinte d'un enfant qui est devenu le lieu de résidence privilégié d'un Dieu qui s'appelle le Verbe. A peu près quatre-vingt pour cent des chrétiens pensent encore cela aujourd'hui, il ne faut pas s'affoler même si c'est totalement faux.

Le malheur a voulu qu'on ait choisi à Constantinople un prêtre d'Antioche, Nestorius, parfaitement formé à cette théologie, qui étant promu patriarche d'Antioche, a aussitôt fait le malin en disant : qui sont les pauvres petits penseurs qui pourraient imaginer que Dieu a comme mère une femme ? Ce sont des histoires de mythologie, avec Zeus, les déesses, les accouplements des dieux et des hommes dans Homère, mais nous, on dit que Marie est la mère d'un homme, Jésus, et dans cet homme a habité Dieu. Il a tellement fait le fanfaron que même à Constantinople qui n'était pas un lieu d'intellectuels extrêmement brillants, on a fini par être choqué.

Alexandrie détestait Constantinople avec des rivalités entre les grands évêchés qu'on n'imagine pas aujourd'hui, ce serait impensable. Évidemment, à Alexandrie, il y avait des bonnes âmes qui allaient de temps en temps à Constantinople pour espionner ce que racontait le patriarche, et pour le rapporter fidèlement au patriarche d'Alexandrie, qu'on appelait d'ailleurs le pape, si cela ne vous rappelle rien ? Ce patriarche était Cyrille que nous fêtons aujourd'hui. Il s'est dit que ce n'était pas possible de dire de pareilles horreurs. Si on coupe en deux le Verbe incarné, si l'on ne reconnaît pas que le principe est le même, le Fils de Dieu qui a pris chair, qui s'est fait homme, qui s'est approprié l'humanité, d'une façon effectivement incompréhensible et mystérieuse, si l'on ne dit pas que c'est Dieu qui est entré dans la condition humaine, et que c'est un seul qui est le même qui dit : "je" Jésus, et "je" le Fils de Dieu, à ce moment-là, plus rien ne tient. Et comme il le dit dans certains passages de ses écrits, si on dit que Jésus est simplement un homme dans lequel a habité le Verbe de Dieu, alors, quelle est la différence entre Jésus d'une part et Moïse ou des prophètes d'autre part ? Moïse ou les prophètes sont aussi habités et inspirés par Dieu, est-ce que Jésus est comme eux ? Il va même plus loin :quelle est alors la différence entre Jésus et n'importe quel baptisé ? Quand on est baptisé, Dieu habite en nous, donc il n'y aurait pas de différence. Nous ne pouvons pas dire : je suis fils de Dieu comme le disait Jésus, nous quand on dit : je suis fils de Dieu, on le dit parce qu'on l'est devenu par la grâce du baptême, le lieu de la présence de Dieu, mais on reste intégralement et uniquement un homme. Cyrille dit : si l'on croit ce que dit Nestorius, et si l'on pousse à bout les conclusions de l'école d'Antioche, on arrive à diviser en deux à l'intérieur le mystère du Verbe incarné : Jésus, Fils de Dieu, fait chair, fait homme. Tout l'effort de Cyrille, tout en respectant les exigences et la pensée de l'Église a été de dire : non, le Christ, le fils de Dieu s'est fait homme, mais ce n'est pas "il s'est adjoint à un homme", ou encore "il s'est associé à un homme". Il est vraiment devenu homme sans jamais cesser d'être Fils de Dieu, sans faire que l'homme qu'il est devenu soit autre chose, mais il est devenu véritablement un seul qui peut dire à la fois : moi homme et moi, Dieu.

C'est tout le cœur de la foi, car ce cœur de la foi c'est l'habitation de la présence même de Dieu au milieu du monde. Si le Verbe de Dieu n'a pas pu s'unir de façon spéciale, unique et incompréhensible une humanité, une réalité créée, si le Créateur n'a pas pu se joindre de façon extraordinaire à la créature, alors, on n'a plus rien à dire, on n'a qu'à rester dans l'Ancien Testament, avec le Dieu transcendant, qui dirige les choses de l'extérieur, qui conduit la Providence, etc … mais sans se lier à sa création.

La théologie de Cyrille est une théologie de Dieu créateur qui entre dans la condition créée, personnellement, profondément, radicalement, en faisant sienne la condition créée. Du coup, cela change totalement la condition de la relation des créatures à lui.

Frères et soeurs, c'est peut-être un peu difficile à comprendre, mais c'est la grandeur de saint Cyrille d'avoir su défendre cette réalité, ce mystère. C'est pour cela que pour lui, c'était très important de dire que Marie était Mère de Dieu, ce n'était pas une sorte de dévotion à la sainte Vierge, à l'époque, ce n'était pas du tout ce genre de chose, mais si Marie n'était pas la Mère du Verbe de Dieu qui a pris chair lui-même en elle, notre foi est nulle, elle n'a aucun intérêt. Prions saint Cyrille pour qu'il nous aide à réaliser les grands éléments qui construisent notre foi, notre espérance et notre vie chrétienne.

 

AMEN

 

 

 

 
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