AU FIL DES HOMELIES

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SAINT IRÉNÉE ET LA GNOSE

2 Tm 3, 14 - 2 Tm 4, 5 ; Jn 15, 1-8
St Irénée de Lyon - (28 juin 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

S

aint Irénée est mort vers 202 après Jésus-Christ à Lyon. On imagine mal aujourd'hui, pourtant la similitude avec la société contemporaine serait frappante sur plus d'un point, on imagine mal ce qu'a été ce second siècle de l'empire romain. Sans doute une des périodes les plus prospères avant les grandes crises qui vont s'échelonner durant les années 200 à 300, et surtout, une culture de grande ville, c'est-à-dire des grands centres urbains, hyper développés, et Lyon fait partie de ces centres, avec une activité commerciale intense, ce qui permet une circulation non seulement des chrétiens, Lyon déjà à cette époque-là était célèbre pour tout le commerce qu'elle arrivait à gérer dans la partie supérieure du Rhône, mais surtout pour l'échange des idées.

C'est comme ça qu'Irénée né à Smyrne, sans doute à cause de ses parents ou pour d'autres raisons, a fini par arriver à Lyon. Dans ce contexte de l'empire romain, des grandes cités, déjà un peu le phénomène que l'on retrouve aujourd'hui, ces individus perdus, chacun avec son destin, qui se confient la plupart du temps à un destin gravé dans les signes astrologiques, et quand on était plus évolué, on ne disait pas les astres, mais on disait les entités supérieures, anges, démons, aéons (intermédiaires entre Dieu et les hommes), des mots comme ça pour dire que l'homme était comme géré par des puissances et des mouvements supérieurs. Un peu comme si aujourd'hui, on personnalisait les noms en disant l'ange de la globalisation, l'ange de la mondialisation, l'ange du néocapitalisme, etc … C'était la manière de dire à l'époque de dire que la vie d'un individu était comme régie par des pouvoirs infiniment supérieurs à lui, des pouvoirs en général célestes, qui le dirigeaient et d'une certaine manière le manipulaient un peu comme une marionnette. Ce courant a persisté dans l'empire romain jusque vers le cinquième siècle, on voit encore saint Augustin réfuter les astrologues, et un certain nombre d'hérésies chrétiennes très proches de l'astrologie. La religion est une religion de manipulation des puissances. Dès lors les puissances, dans le meilleur des cas, mais c'est le pire en fait, ces puissances sont assimilées, même quand on s'est frotté de la philosophie, à des principes de connaissances, notamment des principes qui s'appellent "sagesse"; qui s'appellent "gnose", etc … des principes qui vous prennent l'esprit, qui vous communiquent un savoir et qui vous donnent un niveau d'existence prétendu supérieur.

C'est un peu l'arrière-fond de la gnose. La gnose est une manipulation intellectuelle par des puissances qui sont imaginées comme des puissances de force intellectuelle et qui manipulent les esprits. Dès lors, tout l'accent de la gnose va être mis sur le fait que les relations ou l'existence humaine comme telle est uniquement régie par des notions, des pouvoirs, des puissances, sagesse, gnose, aéons, anges, démons, etc … La religion va prendre, et là aussi c'est très frappant dans la comparaison avec le monde d'aujourd'hui, cette tournure d'une sorte de savoir intellectuel. C'était un peu le "zen" de l'époque, la gnose de Princeton, cet univers de pensée que l'homme pour essayer de se tirer de cette solitude, de cette désespérance de sa vie dans la cité, qui n'a plus cette cohésion sociale, essayait de retrouver par une recherche intellectualo-religieuse, une sorte d'identité.

Ce n'est pas étonnant que ce courant extrêmement dangereux se soit immédiatement greffé aussi bien sur le judaïsme que sur le christianisme. Comme les Églises et les groupes synagogaux avaient de véritables préoccupations religieuses très profondes, généralement, le cancer se met sur les cellules les plus saines et les plus vivantes. C'est comme cela que la gnose a réussi à pénétrer assez profondément dans les milieux chrétiens, surtout à partir sans doute des années 120, 130, et au moment où Irénée est évêque de Lyon, de 180 à 200, la gnose était sans doute au plus fort de son activité.

Les "évangélistes" de l'époque étaient des gens comme Cérinthe à la fin du premier siècle, Dantin, tous ces grands noms complètement oubliés aujourd'hui, mais qui sont les noms des grands gnostiques. Ces gens-là promettaient aux hommes une sorte de libération, l'accès à un statut supérieur uniquement par des communications de connaissances. Les choses pouvaient être très bizarres et très loufoques, et ce qui a beaucoup de valeur aujourd'hui, c'est le point par lequel Irénée va attaquer la gnose et protéger son Église mais aussi par le rayonnement qu'il exercera, la plupart des Églises tant en Orient qu'en Occident, l'idée était celle-ci : si Dieu a voulu entrer dans le monde, Il a voulu prendre la même condition que les hommes, et c'est un erreur de croire que l'homme n'est qu'un cerveau sur pattes, c'est une erreur de croire que l'homme est uniquement une intelligence. L'homme a un corps, il a une existence liée à l'espace et au temps, et Dieu a accepté cela. Le cœur même de la pensée d'Irénée sera en fait une méditation sur la condition incarnée non seulement de l'homme mais de Dieu. Quand vous lisez tous les grands textes d'Irénée, cela repart toujours de cette idée que Dieu est chair, Il est présent dans le monde à travers un corps, à travers des gestes, dans une humanité concrète, non pas à travers des idées.

Vous le voyez, cela touche exactement les problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd'hui. Le grand danger de la religion, c'est d'être traitée comme une sorte de nébuleuse intellectuelle qui a meilleur compte que les élucubrations scientifiques qui aujourd'hui sont généralement inaccessibles, nous permettent apparemment de nous retrouver. Mais en réalité, on ne se retrouve pas ! Plus on abstrait, plus on intellectualise, plus on croit qu'on atteint des puissances supérieures de son être en négligeant le corps, la sensibilité et l'enracinement dans le monde, plus on s'égare. Ce qu'Irénée a voulu dire, c'est que si Dieu avait créé l'homme, c'est pour que l'homme vive vraiment la condition qui lui avait été donnée, à tel point que Dieu lui-même quand Il a voulu se communiquer, s'est communiqué par cette condition humaine qu'il a prise en tout semblable à la nôtre.

C'est effectivement la seule réfutation possible de la gnose, évidemment, cela ne se démontre pas. La certitude de foi que Dieu peut rentrer dans le monde et partager la condition humaine et matérielle des hommes, dans l'espace le temps et l'histoire des hommes, c'est le cœur même de la foi chrétienne. C'est de cela que nous vivons aujourd'hui, c'est de cela dont nous avons à être les témoins, et c'est grâce à Irénée que nous pouvons l'être encore.

Demandons au Seigneur qu'Il nous donne cette force, ce jugement, cette acuité pour essayer de voir là où s'enracine véritablement la conviction profonde de notre foi. Paradoxalement, ce n'est pas d'abord une sorte d'acte de l'intelligence pure, c'est la communication de Dieu à travers son histoire, sa corporéité, et son enracinement dans notre humanité.

 

AMEN

 

 

 

 
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