AU FIL DES HOMELIES

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I Timothée 3, 14 – 4, 5 ; Jean 15, 1-8

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Lyon, siège du primat des Gaules

 

F

rères et sœurs, quelle figure étonnante que celle de ce pasteur, Irénée. On l'appelle Irénée de Lyon, mais il est de Smyrne. Il fait partie de ces colonies grecques qui, à la faveur du transport et du négoce du vin, ont sillonné la Méditerranée. Contrairement à ce que l'on pense, le transport à l'époque était une chose courante, et même si l'on n'avait pas les trente-huit tonnes, on assurait, surtout par la navigation, le transport du vin. C'est ce qui a valu à la vallée du Rhône d'avoir très tôt des vignobles, et peut-être que vous ne connaissez pas ce détail, mais nos ancêtres les Gaulois dont on dit toujours qu'ils avaient des moustaches, étaient en réalité les inventeurs du tonneau qui a révolutionné le trafic du vin.

Toujours est-il qu'indépendamment du tonneau et du trafic du vin, il y avait de nombreuses colonies grecques et de nombreux marchands grecs sur toute la ligne du fleuve du Rhône : Vienne, Lyon, et Arles essentiellement, les grands centres. Dans ces villes, on parlait aussi bien grec que latin. Sans doute Irénée est-il arrivé à Lyon, soit parce que des membres de sa famille, soit parce que la colonie grecque de Lyon avait besoin d'un pasteur parlant sa langue, Irénée est arrivé à Lyon en pleine maturité et c'est là qu'il est devenu l'évêque de cette ville. C'est pour cela aussi, que Lyon est la capitale religieuse de la Gaule jusqu'à ce qu'on reforme la carte sur des données statistiques de démographie et de population, et que l'on ait cédé finalement au mirage parisien. Mais en réalité, la primauté des sièges religieux et épiscopaux, s'est jouée entre Lyon et Arles qui était un peu en dessous de ces prétentions.

Irénée, à Lyon, a trouvé là une communauté très vivante, mais avec une difficulté provenant de l'extension du christianisme qui est allée plus vite qu'on ne pouvait le prévoir en ce qui concerne sa cohésion. Car on est habitué depuis le début d'avoir les apôtres à cause du récit des Actes et de la mission de Paul, on est habitué à imaginer que les apôtres circulent de ville en ville et que cela maintient une certaine unification dans l'annonce du mystère du salut du Christ incarné, mort et ressuscité. C'est vrai au premier siècle, jusque vers les années 100, 110. Un autre évêque très célèbre aussi, Ignace d'Antioche est un peu le témoin de ces communautés qui sont encore suffisamment liées les unes aux autres pour que Ignace, partant d'Antioche vers Rome, puisse pratiquement écrire comme à des amis, à chacune des communautés auprès desquelles ou dans lesquelles il va passer pour aller à Rome. A l'époque d'Irénée, c'est déjà plus difficile.

L'extension du christianisme est maintenant non plus limitée au bassin oriental de la Méditerranée, mais cela a commencé vraiment à mordre sur le bassin occidental : Rome évidemment, mais qui n'a pas encore l'importance d'un siège primat comme elle le deviendra plus tard, mais surtout l'Afrique, et puis les débuts du christianisme en Gaule. Or, à cette époque-là, cette extension s'est payée à certains moments d'infiltrations qu'on a appelé "gnostiques", c'est-à-dire une prédication de prédicateurs itinérants qui essayaient de tirer le meilleur parti à la fois de certaines données de la foi chrétienne, et en même temps, de certains thèmes philosophiques ou religieux païens. Ce mélange qui a été défendu surtout par des figures assez célèbres, même si elles ne sont pas orthodoxes, Valentin, Basilide et bien d'autres, représentait un redoutable danger pour les communautés chrétiennes. Il n'y avait pas Internet, il n'y avait pas le site du Vatican pour vérifier l'authenticité de la doctrine. On ne peut pas imaginer non plus que toutes les communautés avaient une copie de l'évangile, ce sera pour beaucoup plus tard car cela coûtait très cher. Donc, on ne pouvait compter que sur le génie et l'intuition de certains grands pasteurs capables de conduire leur communauté et de les protéger de l'erreur. S'il y a eu toujours dans l'Église ce réflexe de protéger le patrimoine de la foi, croyez bien que ce n'était pas un réflexe conservateur bête et étroit du terme comme on le rencontre chez certains aujourd'hui, croyez bien que ce souci de conservation était vraiment le souci de l'authenticité dans son sens le pus profond. De ce point de vue-là cela ne pouvait pas se faire si on n'arrivait pas à synthétiser toutes les données de l'Écriture et notamment en fonction des situations nouvelles. Le fait que les premières communautés avaient été majoritairement le résultat de conversions de juifs de la diaspora ou de juifs vivant dans l'empire qui eux, avaient une vraie tradition synagogale, avaient une vraie connaissance de l'Écriture. C'était plus facile, cela stabilisait immédiatement la communauté. Tandis que les communautés à majorité païenne elles, n'avaient pas la véritable culture biblique. C'est un peu comme aujourd'hui, dans nos communautés, il y a des membres qui ont fait l'investissement d'une connaissance de la tradition des psaumes, de la Bible, des évangiles, et puis, il y a ceux pour qui dans le contexte actuel, tout cet ensemble de données ne représente plus rien, et qui ont tendance à se fabriquer leur religion à leur goût, donc de faire des mélanges, des syncrétismes, et de faire que petit à petit le sens même de la foi peut y périr.

C'est pour cela que je crois qu'Irénée est si proche de nous. Hélas nous n'avons pas le même génie ni le même goût des origines, mais il est proche de nous parce qu'il a été affronté aux mêmes problèmes : la foi immédiatement contaminée ou immédiatement en fréquentation avec des sous-produits, des sous-cultures qu'on appelait précisément le gnosticisme. Ce gnosticisme avait tous les visages que vous pouvez imaginer, c'était en réalité le reflet des prédications de tel ou tel prédicateur, comme à peu près on rencontre maintenant des espèces de prédicateurs sectaires, même parfois hélas à l'intérieur de l'Église catholique.

Le génie d'Irénée, c'est d'essayer de recentrer tout sur une seule idée. C'est fantastique. C'est l'idée que le projet de Dieu sur le monde et unique. Il n'y a qu'un plan de salut, un plan de Dieu, un seul dessein de Dieu, et ce dessein de Dieu s'est accompli et développé en plusieurs étapes, et ces étapes sont appelées pas Irénée "les économies". Aujourd'hui le mot "économie" a un sens bien particulier, cela se passe à la Bourse et dans les comités d'administration des grands multi-nationales, mais à cette époque-là, économie, et c'est le vrai sens du mot, cela voulait dire : l'art de gérer sa maison.

L'idée fondamentale d'Irénée est de dire : Dieu est comme un maître de maison. Il n'a qu'un projet, c'est de mener sa maison au meilleur d'elle-même, et sa maison, c'est la création. Il a donc nommé un intendant qui est le Christ. Et le Christ a su communiquer l'idée, le dessein du Père à tous ceux qui croient en lui. Le don de communication c'est l'Esprit Saint. Autour de cette perspective fondamentale il dit : comment gère-t-on une maison ? par des économies, c'est-à-dire des décisions d'investir, de construire, d'améliorer, de transformer, toutes choses qui concernent la vie concrète de la maisonnée. Pour Irénée, il y a de multiples économies, de multiples interventions divines depuis la création jusqu'à la fin des temps, mais toutes ces économies sont gérées par un seul principe qui est le plan de salut de Dieu.

Beaucoup de gens hésitent à le faire, mais on peut lire Irénée, ce n'est pas un texte si difficile. Il y a cinq livres, il suffit de commencer par le troisième, car les deux premiers sont très barbants et c'est pour cela qu'on ne continue jamais. Si vous passez les deux premiers livres et que vous arrivez au troisième livre, je vous assure que cela se lit très facilement. La preuve c'est qu'on en lit beaucoup dans les Vigiles surtout au moment de Noël et du Carême. Les textes d'Irénée sont absolument magnifiques parce qu'ils nous font toucher avec une force de vocabulaire, une intuition dans les images, une poésie extraordinaire et un langage tout simple, il nous fait contempler et nous émerveiller devant le salut de Dieu.

Demandons à Irénée, qu'il puisse à la fois susciter des gens qui reprennent aujourd'hui cette tâche, et des lecteurs qui sachent redécouvrir le sens même de leur existence individuelle à la lumière de ce grand plan de Dieu et des multiples économies qu'il a voulues.

 

 

AMEN

 

 
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