AU FIL DES HOMELIES

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JE RÊVE ?

2 S 7, 4-14 a+16 ; Rm 4, 13-22 ; Mt 1, 16+18-25
St Joseph, artisan - (1er mai 1986)
Jeudi de la cinquième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Arles : le songe de Joseph

 

V

ous avez sans doute déjà remarqué, dans la vie de saint Joseph, l'importance des songes. C'est pendant son sommeil qu'un ange du Seigneur parle au fond de son cœur en lui révélant que Marie attend un enfant qui vient de l'Esprit Saint et qu'il doit donc calmer son trouble et ne pas songer à répudier sa femme, même en délicatesse et en secret, comme si elle était coupable, mais qu'il doit la pren­dre chez lui comme son épouse et être comme un père pour cet enfant qu'elle porte en son sein. C'est donc par un songe que Joseph a été instruit de la volonté de Dieu, et par la suite de l'évangile de saint Matthieu cela se reproduit encore à deux reprises, puisque après la venue des mages et quand le roi Hérode veut mas­sacrer tous les enfants, c'est encore au cours d'un songe que l'ange du Seigneur inspire à Joseph "de prendre l'enfant et sa mère et de fuir en Égypte." C'est encore en songe qu'après la mort d'Hérode un ange de Dieu préviendra Joseph qu'ils peuvent revenir en Judée.

Cette importance des songes dans la vie de saint Joseph nous rappelle l'importance égale des songes dans cet homonyme de saint Joseph qu'est l'avant-dernier des fils de Jacob. Le patriarche Jacob a eu douze enfants qui sont les Pères des douze tribus d'Israël, et les deux derniers, ses préférés sont les fils de Rachel, son épouse la plus tendrement aimée. Jo­seph avait effectivement des songes dans lesquels il voyait le soleil, la lune et douze étoiles se prosterner devant lui, ou encore que des gerbes venaient s'incli­ner devant la sienne. C'est cela qui provoqua la haine de ses frères qui firent croire à leur père qu'une bête sauvage l'avait dévoré alors qu'ils l'avaient vendu à des marchands en route vers l'Égypte. Et en Égypte, c'est encore par des songes que Joseph arrivera à une position excellente, car se trouvant en prison de façon injuste, il révélera à deux compagnons d'infortune, le grand échanson et le grand panetier de Pharaon, le sort qui les attend. Et quand à son tour Pharaon aura des songes, le grand échanson se souviendra de Jo­seph et l'on ira le chercher dans sa prison et il inter­prétera les songes de Pharaon.

Par conséquent, nous avons là deux person­nages de l'histoire qui n'ont pas beaucoup de rapport l'un avec l'autre si ce n'est leur nom et cet étrange coïncidence d'avoir été favorisés de rêves, de rêves qui viennent de Dieu. Il ne s'agit pas de faire une étude sur la métapsychique et sur la communication de pensée, ni non plus sur la psychanalyse ou sur Freud. Cependant je voudrais vous faire remarquer qu'il y a dans les découvertes de Freud au sujet de la psychanalyse beaucoup de choses fort profondes et d'autres qui sont discutables. Quand Freud nous dit qu'il y a en nous une partie profonde de notre être, une partie inconsciente, une partie qui n'affleure pas de façon habituelle au niveau de la conscience claire, mais qui cependant existe, qui est remplie de pensées et qui se manifeste précisément à travers les songes et les rêves, il nous dit quelque chose de très profond et de très vrai. Là où il faut peut-être mettre un bémol à la pensée de Freud, c'est quand il ne s'intéresse dans ces songes, ces rêves et cet inconscient, qu'à l'aspect sordide des refoulements des pulsions animales les plus originelles et les plus brutales, mais il faut se souvenir que Freud étant un médecin, il s'occupait avant tout de malades, et par conséquent de personnes qui avaient leur inconscient malade, comme d'autres ont le corps malade. Mais ce serait une erreur d'ima­giner que cette partie profonde et inconsciente de notre être n'est remplie que de turpitudes.

En réalité, il y a dans cette profondeur de nous-mêmes tout le jaillissement radical, profond de notre existence, tout le jaillissement aussi de ce dialo­gue de Dieu avec nous. Et il y a une caractéristique commune encore entre Joseph l'époux de Marie et le patriarche Joseph, c'est précisément leur virginité. Le patriarche sera haï, et plus tard emprisonné en Égypte, parce qu'il a voulu garder intacte, intègre sa virginité pour Dieu, refusant les sollicitations de femmes de mauvaise vie. Et Saint Joseph sera celui qui, toute sa vie, respectera la vierge Marie dans son intégrité et qui sera son protecteur, son époux entièrement lui-même consacré à cette mission que lui donne le Sei­gneur, consacré dans son âme et aussi dans son corps.

Et précisément je pense que c'est cette virgi­nité des deux Joseph qui se manifeste dans ce jaillis­sement profond de la présence de Dieu à la racine de leur être, à la racine de leur pensée, dans cette zone la plus inconsciente d'eux-mêmes. Ils sont remplis de la lumière de Dieu jusqu'au plus profond d'eux-mêmes, précisément parce qu'il y a une innocence, une inté­grité, une ouverture à la lumière de Dieu qui est si totale qu'il y a en eux aucune ombre, qu'il n'y a pas de soubassement plus ou moins douteux à leur person­nalité Et c'est pourquoi Dieu va parler à l'un comme à l'autre, en cette zone profonde de leur être, au milieu de ces rêves de la nuit, quand notre conscience ces­sant de travailler, c'est la partie inconsciente de nous-mêmes qui se manifeste.

Je crois qu'il faut que nous pensions aussi à cette évangélisation de notre inconscient. Nous avons à vivre, et c'est cela la vie chrétienne, en demandant à Dieu d'évangéliser tout notre être. Il faut que l'évan­gile soit présent partout en nous-mêmes, qu'il soit présent dans notre cœur, dans nos affections, qu'il soit présent dans nos mains, dans nos actions, qu'il soit présent dans notre esprit, dans nos pensées. Il faut qu'il soit présent aussi à la racine la plus profonde de nous-mêmes. Cela bien sûr, nous ne pouvons pas le faire par volonté, puisque par définition cette partie inconsciente de nous-mêmes échappe aux prises de notre volonté, mais nous devons savoir que rien ne se fait par notre volonté et que, même quand nous avons l'impression que ce sont nos efforts qui améliorent plus ou moins notre vie spirituelle, en réalité, ces ef­forts ne sont que la dérisoire mais nécessaire ouver­ture de notre bonne volonté à la présence de Dieu, tandis que toute l'action, tout le travail, c'est Dieu qui le fait. C'est Dieu qui, par sa grâce, vient évangéliser notre cœur, notre corps, notre esprit, et aussi, bien entendu, car Lui seul peut y parvenir, notre incons­cient, cette partie la plus profonde, les racines de no­tre être.

Alors, vous le comprenez, il faut comme Jo­seph, il faut comme le patriarche Joseph il faut que nous nous présentions sans cesse dans une ouverture confiante, dans une humilité remplie de foi, dans une sorte de disponibilité totale, il faut que nous nous présentions toujours à la grâce de Dieu. Si nous vou­lons que la grâce nous envahisse, et qu'elle pénètre jusqu'à la racine de nous-mêmes, jusqu'à ces zones de nous-mêmes qui échappent justement à notre contrôle et à notre volonté, si nous voulons que la grâce de Dieu soit partout présente en nous, il faut que nous nous présentions à la grâce de Dieu avec un cœur et un être profond ouvert, accueillant, disponible, il faut que nous soyons assez humbles pour ne pas vouloir prendre en main l'évolution et la manière de conduire notre vie, mais que nous remettions, jour après jour, heure après heure, instant après instant, notre vie dans sa totalité, entre les mains de Dieu. Il faut que ce soit vraiment au soleil de la grâce de Dieu que, sans cesse, nous nous épanouissions et nous nous ouvrions.

C'est ainsi que saint Joseph a vécu. Tout ce que nous savons de lui, c'est cette disponibilité à Dieu. Il ne savait pas tout, il ne comprenait pas tout ce qui lui arrivait, il ne pouvait pas savoir un mystère aussi extraordinaire que celui de l'Incarnation de Dieu le Fils, il ne pouvait pas savoir qu'il y avait trois per­sonnes dans la Trinité, il ne pouvait pas savoir qu'une vierge allait concevoir et enfanter. Rien de tout cela n'était rationnellement compréhensible, mais il était ouvert à cette lumière de Dieu, il était disponible. Et alors tout lui-même a été sans cesse plus profondé­ment travaillé, envahi, pénétré par cette grâce de Dieu.

Nous ne pouvons pas prétendre à la même in­nocence, à la même sainteté que saint Joseph. Pourtant nous pouvons nous efforcer de mettre notre cœur à l'unisson du sien, de mettre tout notre être le plus profond en symphonie avec le sien, par cette attitude de disponibilité qui, elle, nous est accessible, même si elle demande beaucoup de renoncement, et surtout beaucoup de pauvreté, de pauvreté de cœur, et de pauvreté d'esprit. Que saint Joseph soit, pour nous aussi, notre père, notre père adoptif, que lui aussi nous prenne par la main pour nous guider sur ce chemin de petitesse, de pauvreté et d'humilité qu'il a connu et qui la fait si ouvert à la grâce de Dieu qu'il en a été tota­lement rempli comme nous souhaitons l'être nous-mêmes.

 

AMEN

 

 

 
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