AU FIL DES HOMELIES

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L'ACCUEIL PARFAIT

2 S 7, 4-14 a+16 ; Rm 4, 13-22 ; Mt 1, 16+18-25
St Joseph, artisan - (1er mai 1987)
Vendredi de la deuxième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


E

t sans qu'il l'eût connue, elle enfanta un fils auquel on donna le nom de Jésus." Il nous est toujours un peu difficile de fêter ce pauvre saint Joseph sans une certaine arrière-pensée. Je dois dire que l'iconographie du dix-neuvième siècle qui représentait invariablement ce brave saint Joseph avec une barbe et des cheveux grisonnants, voulant traduire par là l'âge canonique qu'il devait avoir, et aussi cet air débile et un peu mou, ces chairs un peu flasques comme celles d'un chapon, voulait nous signifier que la vierge Marie ne risquait absolument rien.

Pourtant ce n'est pas exactement cela la per­sonne de saint Joseph. Je crois que le mystère même de son aventure spirituelle, et il faut le dire aussi pa­ternelle, à quelque chose d'extrêmement important et de révélateur à nous dire, en ce qui concerne notre propre compréhension du salut et notre propre com­préhension de l'homme, en tant qu'il a été créé homme et femme.

Tout d'abord, il s'agit de lever une équivoque qui est dans la plupart des esprits. Si Jésus est né d'une femme seule, c'est un miracle que Dieu a voulu parce qu'il avait une signification bien précise. Il n'y avait aucune nécessité à ce que le Messie, le Fils de Dieu, naisse seulement d'une femme. En réalité, toute la tradition théologique qui n'est pas trop obsédée par des questions de dévalorisation de la sexualité et no­tamment saint Thomas d'Aquin en tête, a toujours dit que rien n'empêchait que Jésus soit né, comme Fils de Dieu, de l'amour d'un homme et d'une femme. C'était tout à fait possible. Par conséquent il n'y a pas, de la part de l'Église, de la part de la révélation et surtout de la part de Dieu, dans le fait de vouloir naître uni­quement de la vierge Marie, une sorte de refus de la sexualité ou de la manifestation de l'amour conjugal entre les époux. Il n'y a pas le fait de vouloir dire que le Fils de Dieu ne pouvait pas naître de l'union sexuelle d'un homme et d'une femme.

Mais alors, si Dieu a voulu pourtant que cet enfant, Jésus, le Fils de Dieu, naisse uniquement de Marie, et que Joseph y ait ce rôle un peu étonnant et déconcertant, c'est sans doute pour que nous-mêmes nous comprenions quelque chose, à partir de ce mys­tère, sur ce qui constitue notre propre relation à Dieu. C'est là-dessus que je voudrais réfléchir avec vous quelques instants.

La naissance, la venue au monde, la concep­tion de Jésus est le premier accueil, la première venue de la présence de Dieu parmi les hommes. Cela est fondamental. Par conséquent, il faut que cet accueil ait été le plus parfait et le plus vrai possible. C'est la raison pour laquelle il a fallu un homme et une femme pour accueillir ce salut, comme il y avait eu, au com­mencement de la création, un homme et une femme pour recevoir la bénédiction créatrice de Dieu.

Mais comment se donne le salut ? Si le salut s'est donné, à ce moment-là, en Joseph et en Marie, en leur donnant d'être la mère et le gardien du Fils de Dieu, c'est parce que, à ce moment-là, ce don du salut a été le prototype même de tout don du salut. Il n'y a pas eu d'accueil plus profond, plus beau du salut que dans le Fiat de Marie et dans le fait que Joseph l'a accueillie chez lui comme son épouse. Il n'y a pas d'acte plus parfait d'accueil du salut. Or, comment le salut nous est-il donné ?

Nous venons de fêter Pâques et nous avons vu comment le Christ nous a donné le salut Il nous l'a donné à travers sa mort et sa résurrection. C'est-à-dire que le salut, depuis ce jour-là, depuis que le Christ nous l'a donné, le salut se réalise selon deux modalités absolument indissociables et complémentaires : la modalité de l'obéissance et du renoncement, c'est l'ar­rachement à nous-mêmes, c'est le mystère de mort, et d'autre part la modalité de la gloire et de la fécondité de cette œuvre du Christ en nous. C'est la Pâque, c'est la résurrection. Dans tout acte de salut, il y a toujours cette structure fondamentale, il y a toujours ces deux choses : renoncement et obéissance au dessein de Dieu : "Lui s'est fait obéissant jusqu'à la mort", Il est allé jusqu'à se vider de Lui-même, "c'est pourquoi Dieu l'a exalté et fait Seigneur !" Ainsi donc, pour tout homme, lorsqu'il accueille le salut, il y a ces deux aspects : accueillir le salut dans l'obéissance renon­cement total à soi-même, et d'autre part, recevoir les premiers signes de la fécondité de ce salut, par le fait que nous soyons transfigurés et que nous devenions les membres, les pierres vivantes d'un monde nou­veau.

Or ce double aspect du don du salut se re­trouve exactement dans le couple de Marie et de Jo­seph, et dans la manière dont chacun a dévoilé de façon particulière cet accueil du salut.

Chez Marie, c'est la part la plus belle, ce qui ne veut pas dire nécessairement la plus agréable car elle a vécu des moments très difficiles. Mais, d'une certaine manière, ce que Marie signifie à travers sa fécondité féminine c'est le déploiement du salut, le déploiement de la Pâque. Quand Marie, comme femme, accueille le Verbe de Dieu, elle est féconde par tout son être, et d'abord par son corps de femme qui donne chair et sang à son enfant. Et ce qui lui est donné de manifester et de révéler à travers son accueil du salut c'est cette plénitude de fécondité qui est déjà prophétie de la Résurrection. C'est pour cela que nous fêtons toujours Marie en fonction de l'Église, et en rapport avec l'Église, car précisément la figure fémi­nine de Marie et la figure féminine de l'Église sont l'image de l'humanité en tant qu'accueillant un salut qui la rend féconde, qui la rend plus grand qu'elle-même. C'est tout le problème du fait que, sans notre existence humaine, la femme vit le mystère de son propre corps comme un corps fécond, comme un corps qui, réellement et symboliquement à la fois, devient plus grand qu'elle-même, c'est-à-dire qu'elle donne la vie. Elle pour ainsi dire traversée par un souffle de vie qui la rend plus grande qu'elle-même. C'est cela la fécondité. Cette fécondité humaine du sein de la femme, du sein de Marie, c'est précisément cette image, ce signe que Dieu a posé : "La vierge concevra et enfantera un fils". C'est le signe que Dieu a posé pour manifester comment le salut arrivait dans l'humanité. Il arrive comme fé­condité, comme déploiement de vie, et pratiquement comme signe de vie éternelle. C'est cela le mystère de Marie. Et c'est pour cela qu'il était indispensable que Marie soit au pied de la croix et que Marie soit aussi avec les apôtres au moment de la naissance de l'Église, car l'existence de Marie, c'est la fécondité pascale de la résurrection. Quand l'accueil du salut est donné, il se donne dans le corps de cette femme et dans sa vie, et dans son "Oui" de femme qui accueille la grâce de Dieu. Il se donne comme signe de fé­condité.

Alors que de l'autre côté, chez Joseph, sa fé­condité masculine est d'un autre ordre. Elle n'est pas de l'ordre du résultat, d'une fécondité immédiate, comme d'ailleurs tout le problème de la fécondité masculine. L'homme donne la vie, mais en réalité, il la donne parce que Dieu lui donne de la donner, et cette vie se déploie dans le corps de sa femme. Joseph est précisément celui qui a vécu cet aspect-là de l'ac­cueil du salut. Il l'a vécu par l'obéissance de la foi. Foi en l'œuvre de Dieu dans le corps de celle qui était son épouse, foi dans l'obéissance et le renoncement à faire quoi que ce soit pour être vraiment le père de cet en­fant.

Ceci peut nous paraître très paradoxal, et cela l'est en effet. C'est vraiment un mystère, mais cela éclaire de façon assez profonde le sens de cette obéis­sance, de ce renoncement à soi-même qui, déjà, pose les premiers jalons de la résurrection. En tant qu'homme Joseph a vécu ce renoncement, cette ma­nière de participer à l'anéantissement du Christ dans la mort sur la croix, pour que soit manifesté que lors­que tout être de chair et de sang accueille le dessein de Dieu, il y a, en lui, dans sa propre existence, tout cet aspect de renoncement et de soumission totale de sa volonté et de sa liberté au libre dessein de Dieu, et que l'accueil de la vie de Dieu ne va pas sans ce re­noncement radical à soi-même.

Ainsi donc, il me semble qu'à travers les deux personnes qui ont accueilli au plus près le Verbe de Dieu et le salut de Dieu, se donne à notre méditation le sens profond de notre humanité sexuée, en face du mystère de Dieu. Si l'humanité est créée homme et femme, si la plénitude même de cette humanité res­plendit à travers le mystère de l'homme et de la femme, c'est parce que chacun d'eux a un rôle et une mission très précise auprès de l'autre. La femme, au­près de l'homme, est le témoin de la fécondité du salut en elle lorsqu'elle l'accueille. Et l'homme est, auprès de son épouse, le témoin que le mystère du salut exige une obéissance et une radicale soumission lorsque lui, l'accueille. Vous me direz peut-être que les rôles sont mal partagés. Je n'y peux rien, c'est comme cela que le Bon Dieu l'a voulu. Mais je crois que c'est très im­portant de comprendre que notre être sexué, comme tel, homme et femme, a une signification, aux yeux mêmes de Dieu, que Dieu n'a pas créé l'homme homme et femme comme une sorte de rémanence de l'instinct sexuel qui aurait traversé la vie animale et qui finalement aurait échoué chez l'homme, parce que lui-même aussi avait un corps. En réalité, alors que Dieu a créé les animaux "selon leur espèce" et a as­servi strictement la sexualité à leur instinct de repro­duction, pour l'homme il est dit : "Il les créa homme et femme à son image." C'est là la prémonition même de la réception du salut. Chacun, homme ou femme accueille le salut à sa manière, non pas de manière ex­clusive. Vous comprenez bien que si j'ai présenté les choses ainsi c'est pour les rendre plus claires et plus accessibles. En réalité, chacun d'entre nous, homme ou femme, vit ces deux mystères de fécondité et d'obéissance. Heureusement, sinon il y aurait une part de l'humanité qui serait singulièrement frustrée.

Mais nous devons savoir que chacun d'entre nous, avec des composantes et des dominantes diffé­rentes, vit ce mystère du salut, et que nous devons le vivre dans le service mutuel et dans le témoignage mutuel de l'œuvre que Dieu accomplit en nous, mys­tère d'obéissance pour l'homme, mystère de fécondité pour la femme. Et que chacun, l'un l'autre se rappelle que, d'une certaine manière, dans tout foyer, il y a une sainte famille, c'est-à-dire il y a une plénitude d'ac­cueil à deux, de l'homme et de la femme, de cette richesse et de cette profondeur du salut de Dieu, et que chacun, l'un pour l'autre, est là pour réveiller, ranimer sans cesse le cœur, l'espérance et la charité de l'autre, pour que tous deux ensemble accueillent le salut en plénitude et en vive.

Je crois que dans cette eucharistie nous pou­vons prier le Seigneur qui a voulu être accueilli par Marie et Joseph, dans son foyer, dans sa famille, nous pouvons prier le Seigneur pour toutes les familles de la terre, celles qui connaissent ce sens profond du salut et aussi celles qui ne le connaissent pas, afin que, dans chaque famille, commence à briller cette petite lueur de sainteté et de vie par laquelle les époux, homme et femme, chacun, témoigneront de la merveille même de ce que Dieu a fait pour eux. Ils en témoigneront ainsi l'un pour l'autre, ils en témoigne­ront aux yeux de leurs enfants, et surtout ils en témoi­gneront pour la joie que Dieu leur donne d'être ainsi comblés de son salut, que ce salut soit déjà donné ou qu'il soit à venir.

 

AMEN

 

 

 
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