AU FIL DES HOMELIES

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PATERNITÉ REÇUE

2 S 7, 4-14 a+16 ; Rm 4, 13-22 ; Mt 1, 16+18-25
St Joseph, artisan - (1er mai 1988)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Raphèles-les-Arles : Saint Joseph 

C

ette affaire de Joseph est bien compliquée. Pas seulement pour lui, mais aussi et je dirais presque surtout pour Jésus, parce que si l'on croit une certaine donnée de la science contemporaine, si tant est qu'on doive l'appeler une science, ce qu'on a appelé "la psychologie des profondeurs" et qui n'est pas simplement une constatation de l'époque moderne mais aussi un certain résultat de la sagesse des peuples, il est fondamental pour un enfant d'avoir un père et d'avoir un père qui lui serve à la fois d'identification et un peu de repoussoir. Il faut un petit peu des deux pour arriver à quelque chose. Par conséquent il est très difficile d'expliquer comment Joseph, qui n'était pas le père, pouvait en réalité jouer vis-à-vis de Jésus le rôle de père. D'autant plus que si Jésus était le Fils de Dieu, il ne pouvait pas se laisser leurrer sur un point aussi fondamental que l'identité de son propre père.

       Par conséquent, autant c'est facile de prêcher sur la sainte Vierge, car elle est réellement mère et le fait d'être mère du Fils de Dieu a transfiguré sa maternité humaine à une incroyable profondeur, autant pour saint Joseph il ne faut pas trop se lancer sur ce genre de discours au sujet de la paternité. C'est d'ailleurs ce que la liturgie a un petit peu senti, parce que lorsqu'elle parle de saint Joseph elle se garde bien de le dire "père de l'Enfant Jésus" car c'est complètement faux, c'est contre la foi. Elle prend une mesure plus ou moins bien tranchée en disant "Époux de la Vierge Marie", mais époux comment puisque Marie est restée vierge. Par conséquent, on se rabat généralement sur les mérites de Joseph "père nourricier". Là on ne s'engage pas à grand-chose. Joseph était à la foi "l'allocation familiale et l'assurance" de la vie du foyer. Toutes choses étaient en tout bien, tout honneur et cela ne pose aucun problème.

       En réalité on sent bien que tout cela n'est pas très sûr, n'est pas très juste. Si Dieu a voulu qu'il y ait cet homme sur le chemin de la vie de Jésus, cet homme qui a joué un rôle très important, il y a bien une raison. On le comprend un peu quand Joseph découvre que sa fiancée est enceinte et qu'il veut la répudier en secret, ce qui veut dire ce que cela veut dire. C'est-à-dire qu'il pense que c'est de quelqu'un d'autre, et qu'en réalité il accepte fondamentalement d'accueillir dans son foyer une jeune femme qui lui est promise et qui est enceinte d'un autre, cela ne rentre dans aucun cas de nos concubinages même les plus libéraux de notre société contemporaine. Et quand on mesure la société de l'époque c'est tout autre chose. Qu'est-ce que cela veut bien pouvoir dire ? Je crois que cela veut dire quelque chose de très profond.

       Dans toute paternité ou dans toute maternité humaine il y a deux aspects. Dans la relation de la mère à son fils ou du père à son fils (ou à sa fille, peu importe) il y a deux aspects. Pour la maternité, il y a l'aspect reçu et il y a l'aspect donné. Reçu : la femme reçoit la vie, elle est celle qui accueille la vie. C'est son époux qui la féconde. Donné : c'est elle-même qui donne la vie, parce qu'elle porte en elle son enfant et qu'elle le sent mûrir en elle comme un prolongement de sa vie la plus intime, la plus profonde. Par conséquent dans toute maternité il y a ces deux aspects. Dans le cas de la vierge Marie aucun problème, car il y a eu les deux aspects. Elle a reçu la vie de l'Esprit Saint ; elle n'a pas donné un enfant toute seule par parthénogenèse, elle l'a vraiment reçu comme un don de vie divine. Ensuite elle a vécu sa relation maternelle comme celle qui a donné la vie et le Christ a pu lui dire : "Puisque tu as été ma mère à moi, je veux que tu sois la mère de tous les hommes."

       Pour la paternité c'est généralement un peu plus délicat. L'aspect donné est le plus évident : c'est le père qui est la source de la vie, qui prend petit à petit dans la famille cet aspect patriarcal, omnipotent, parfois même un peu totalitaire et qui fait que tout doit marcher au doigt et à l'œil. C'est un petit peu ce piédestal de statue rejeté par la société moderne qui ne veut pas de père absolu. C'est vrai que la paternité a toujours inclus d'une manière ou d'une autre, le fait que l'homme, comme père, se sente source de la vie de ses enfants. Mais il y a aussi, et les pères feraient bien d'y faire attention, un aspect dans lequel la paternité est reçue et qui est moins évident. Pour ma part, j'en vois dans la vie psychologique des pères un petit indice qui nous fera peut-être un peu sourire, mais qui est caractéristique. C'est que tous les jeunes pères de leur premier enfant sont un peu fous et gâteux de leur enfant. Ils ne se rendent pas tout à fait bien compte de ce qui leur arrive, et ils sont très heureux, ils sont un peu enfantins. Tout d'un coup, le père se découvre père, il se découvre comme ayant reçu cette grâce d'être père, et il la découvre par son fils, par la naissance de son fils. Généralement l'enthousiasme baisse vite et aussi de naissance en naissance, mais c'est là un autre problème.

       Je crois que cela peut être un indice sur la paternité de Joseph. Joseph a vécu quelque chose de vrai de la paternité, mais précisément il ne l'a vécu que comme grâce. C'est son fils lui-même qui était pure grâce pour lui. C'est cela toute la grandeur et la beauté de la paternité de Joseph. Il a accepté que son fils, Jésus, qui est totalement fils, et totalement fils du Père qui est totalement Père, Dieu le Père, il a accepté que son fils qui lui était donné lui fasse découvrir, à Lui Joseph, une certaine vérité de la paternité humaine comme quelque chose qui est donné.

       Pour ma part, j'en vois un écho dans le Nouveau Testament, par la bouche de Paul. "Le Père de qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom." Cela veut dire que quand on est père, il ne faut pas d'abord se regarder comme source de la vie, comme principe absolu (ce qui est la tentation permanente du père) mais il faut d'abord regarder cette capacité d'être source de vie, d'être père, comme une grâce et un don.

       Et c'est précisément cela que Joseph a vécu. Il a vécu la paternité vis-à-vis de Jésus comme grâce, non pas comme si lui était le point d'appui sur lequel allait s'édifier l'humanité de Jésus, mais il a compris que cet enfant, parce qu'Il était le Fils de Dieu, construisait en lui une certaine plénitude d'homme qui ne passait pas par la paternité charnelle, mais qui lui donnait sa véritable identité.

       Ceci est assez important car, au fond, Joseph est sans doute le premier homme qui ait compris qu'il était fils comme son fils, ce qui n'était pas très évident dans la société sémitique, mais qui ne l'était sûrement pas dans la société païenne. Joseph est le premier homme qui a compris qu'il pouvait dire avec son enfant :"Notre Père !" et que par conséquent la paternité humaine comme telle, si grande et si belle soit-elle n'était pas un droit absolu sur l'enfant mais que, au contraire, elle a pour but de reconnaître que, père ou fils, nous n'avons qu'un but dans la vie : c'est d'être véritablement "fils de Dieu". Et Joseph a dû le vivre de façon particulièrement intense et profonde, parce qu'il a découvert le mystère de sa propre identité comme "fils de Dieu" précisément par celui qui lui était confié comme fils. Et c'est cela la grandeur de la paternité. Ultimement, elle aboutit à une sorte de renoncement à un droit absolu sur l'enfant qu'on peut facilement imaginer, pour arriver à reconnaître cette fondamentale filiation de chacun d'entre nous vis-à-vis de la paternité de Dieu.

       Je pense que, pratiquement, cet itinéraire-là n'a pas été très facile dans la tête et dans le cœur de saint Joseph. Je crois que c'est pour cela que nous avons raison de le révérer et de le considérer comme un très grand saint. Cela impliquait une sorte de mort permanente à lui-même, mais entraînait en même temps une sorte de résurrection par la présence même du Fils auprès de lui. A ce moment-là, ce n'était pas une question de rivalité, de pouvoir, de savoir quel est celui qui pourrait s'imposer à l'autre, mais c'était, précisément, l'apprentissage concret, et pour Joseph de devenir vraiment fils de Dieu, et pour Jésus d'apprendre aux hommes dans quel état d'esprit et dans quel état de cœur, il fallait dire "Notre Père !".

       AMEN


 

 

 
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