AU FIL DES HOMELIES

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SIGNIFICATION DU TRAVAIL

Col 1, 4-29; Jn 16, 1-7
St Joseph, artisan - (1er mai 2013)
Mercredi de la cinquième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Joseph artisan - Saints de l'Essonne

F

rères et sœurs, comme vous le savez, c'est de date relativement récente que le pape Léon XIII a voulu proclamer saint Joseph artisan. Je vous signale que contrairement à la terminologie que l'on croit ce n'est ni saint Joseph ouvrier, ni saint Joseph travailleur comme le traduit actuellement le missel, mais saint Joseph artisan. Même si ce n'est pas une fête majeure, et si ce n'est pas la principale qualité de saint Joseph, cela n'empêche que cette fête a un mérite, c'est qu'elle nous invite à réfléchir sur une donnée fondamentale aujourd'hui de la société humaine qui est le problème du travail. Nous sommes actuellement dans une situation suffisamment difficile puisque nous venons encore de battre le record du chômage, pour que cette fête éveille chez chacun d'entre nous, je ne dis même pas un sentiment de compassion mais au moins d'intérêt parce qu'aujourd'hui cette question du travail est centrale dans les sociétés actuelles et chacun se sent vivant sous le couperet de cette menace permanente qui s'appelle l'absence du travail, le chômage.

De fait, il faut savoir que dans l'Antiquité, le problème était tout différent. On n'a jamais considéré le travail comme une chose à exalter, et quand les juifs disent à propos de Jésus : "Nous ne savons pas d'où il est, il est le fils de l'artisan", il faut reconnaître qu'il y a une sérieuse note de mépris dans cette remarque. Les grecs eux-mêmes n'avaient pas de mot pour dire "le travail". Ils avaient le mot pour dire la peine qu'engendre le travail, mais pas pour le mot travail. Cela veut dire que le christianisme lui-même avec beaucoup de patience et d'épreuve dans la durée, a fini par valoriser le travail. Dans l'Antiquité, l'idéal, c'est de ne rien faire. Aujourd'hui c'est assez différent, parce que lorsqu'on est condamné à ne rien faire, on se sent pratiquement exclus de la société et incapable d'y vivre.

Or, c'est cela qui fait question. Aujourd'hui toute la société est bâtie sur la valeur du travail parce que ce travail est devenu ce qui assure l'autonomie de l'individu. Travailler et avoir les moyens de son autonomie pour se débrouiller, c'est assurer sa liberté. Si on est sans travail, on est en situation de dépendance et l'on rejoint la situation des esclaves qui eux aussi étaient en situation de dépendance tout en travaillant, leur travail n'était pas le leur mais celui que leur maître leur imposait.

Il y a eu une sorte de basculement total, le travail dans l'Antiquité signifie la dépendance de l'esclave donc il n'est pas libre, aujourd'hui le travail signifie la liberté du maître. C'est donc un tournant fondamental dans la civilisation. Peut-être qu'un jour on retournera à ce que certaines personnes ont appelé la civilisation des loisirs, mais après le traitement de conditionnement par le travail que nous avons subi, cela ne se passera pas en une génération.

C'est pour cela que la fête de saint Joseph comme artisan peut éveiller notre conscience et notre réflexion. Ce que pose la tradition chrétienne par rapport au travail, c'est qu'elle n'a jamais voulu exalter le travail pour lui-même. C'est une distance par rapport à la société moderne. Dans la société moderne, c'est particulièrement clair dans la naissance du capitalisme surtout américain, le travail c'est la réalisation de soi. Or, on n'a jamais dit que saint Joseph était artisan pour se réaliser lui-même et l'on n'a jamais considéré dans la tradition chrétienne que le travail était un moyen de réalisation de soi. Au contraire, on a valorisé le travail non pas comme un but en soi, mais comme un simple moyen.

Nous avons entendu à la fin de l'épître de saint Paul aux Colossiens, que saint Paul veut agir par l'énergie de Dieu qui est en lui. C'est un peu l'orientation fondamentale de la pensée moderne de l'Église sur la question du travail. Certes beaucoup de papes ont écrit sur le problème du travail, sur les problèmes sociaux, sur les problèmes politiques, mais dans aucun texte du magistère pontifical vous ne trouverez l'idée que le travail est un bien en soi ou que c'est le moyen pour l'homme de s'affirmer lui-même. Ce qu'essaie de dire l'enseignement de l'Église, c'est que le travail est un moyen de se rendre service les uns aux autres dans la société, et donc cela dépasse le but de chercher sa propre autonomie. C'est le fait d'essayer d'apporter les uns par les autres une sorte de pierre de construction dans le monde qui est nécessairement provisoire, et en même temps ce travail peut s'inscrire dans une perspective de la venue du Royaume de Dieu.

C'est là-dessus que nous avons nous, comme chrétiens, à réfléchir sur cette dimension du travail, sans en faire une sorte d'en soi comme si l'autonomie qu'il fournit était le salut de l'homme. Ce serait retomber dans l'illusion marxiste. Mais il faut considérer le fait du travail comme un des moyens, un des éléments qui concourt à l'établissement du Royaume. Il y a une sorte d'urgence à reconsidérer le problème du travail non plus dans la perspective trop étroite de la société contemporaine, l'idée de l'affirmation de soi et son autonomie : je gagne ma vie ce qui est déjà tout un programme puisqu'on dit le mot "gagner". Le gain, cela fait penser au gain des jeux ! Les allemands au contraire disent : je mérite mon salaire. Les français disent : je gagne mon salaire. Il y a là deux mondes absolument différents.

Cela montre que la question du travail est entièrement posée. Elle n'est pas résolue dans nos sociétés. C'est la place et la signification du travail non pas comme but en soi ou autoréalisation de soi, mais comme un des éléments qui concourt à la venue du Royaume.

Qu'à travers notre prière et notre réflexion sur tous ces problèmes, nous essayions petit à petit à la fois pour nous-même, de comprendre le sens réel et véritable du travail dans une perspective de théologie chrétienne, et en même temps d'essayer de concourir à ce que le travail aujourd'hui ne soit pas simplement ce moyen de gagner de l'argent ou d'affirmer son autonomie mais au contraire de voir à quel point il peut avoir une signification dans la construction de cette humanité qui doit devenir ultimement le Royaume et le Corps du Christ.

 

AMEN

 

 

 
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