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LA PETITE DIFFÉRENCE !

2 S 7, 4-14 a +16 ; Rm 4, 13-22 ; Mt 1,16+18-25
St Joseph - (19 mars 1994)
Samedi de la quatrième semaine de carême
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Chaource : crèche du XVIème siècle
Saint Joseph 

B

eaucoup d'entre vous connaissent cette petite histoire qui se passe dans l'immédiate après-guerre dans une maison d'édition catholique "de pointe" qui voulait précisément aborder des sujets "de pointe" parmi lesquels, à cette époque, le féminisme. On avait donc invité un sociologue pour essayer de montrer que, au fond, la condition moderne de la femme devait être, en tous points, assimilée à celle de l'homme. Mais le conférencier terminait en disant : "Finalement, d'un point de vue psychologique et sociologique, entre l'homme et la femme il n'y a qu'une toute petite différence." Il paraît qu'un religieux de cette maison d'édition a susurré, mais à assez haute et intelligible voix pour que tout le monde puisse l'entendre : "Vive la petite différence !" Et bien aujourd'hui nous célébrons "la petite différence"...

       A travers la figure de Joseph, nous célébrons ce que la figure du père, du père nourricier en l'occurrence, a pu apporter à l'humanité de Jésus. En effet je crois que chacun de nous, dans son histoire personnelle, sait que les grandes composantes de sa personnalité humaine sont façonnées par leur corps et l'histoire qui s'est construite dans notre cœur, dans tous les gestes de la vie quotidienne, dans le milieu familial c'est-à-dire dans notre relation avec notre père et notre mère. Et pour Jésus, parce qu'Il était vraiment homme, Il a voulu, Lui aussi que son humanité, son humanité concrète de Jésus, soit elle aussi façonnée par une histoire familiale à la fois en prenant chair de la Vierge Marie et en étant accueilli dans un foyer dont Joseph était le chef. Il a voulu ainsi, à travers l'amour parental de son père et de sa mère, que son humanité soit petit à petit épanouie, développée pour parvenir à cette parfaite humanité qui a été l'instrument de notre salut.

       Or précisément, dans notre humanité, les deux composantes masculine et féminine ont chacune leur rôle et nous en sommes tous profondément marqués. Notre propre personnalité a été façonnée par cette présence, par cette action de nos parents sur notre propre vie. Nous sommes habituellement, peut-être par dévotion ou par piété, assez habitués au fait que la Vierge Marie a accueilli dans sa chair le Fils de Dieu. Peut-être d'ailleurs que nous minimisons parfois trop la maternité de la Vierge Marie à une sorte de rôle biologique, comme si elle était une sorte de "pur instrument" parce qu'il fallait bien que le Fils de Dieu reçoive un corps et qu'Il aurait reçu de Marie essentiellement son corps. Or la maternité de Marie est une maternité plus parfaite encore que celle de toutes les autres mères. Jésus n'a pas reçu simplement de Marie son corps biologique, mais aussi tout l'amour maternel qu'elle devait lui donner. Par conséquent, on peut dire que la tendresse, l'affection de la Vierge Marie envers son enfant a été quelque chose de décisif dans le déploiement de la personnalité humaine de Jésus.

       Joseph a joué aussi un rôle analogue. C'est ce que je voudrais méditer brièvement avec vous, cette complémentarité entre les deux aspects du rôle paternel et maternel dans le fait que le Messie a trouvé, à travers le service familial de son père et de sa mère auprès de Lui, a trouvé par là la plénitude de son humanité dans une économie familiale telle que Lui-même, le Christ a voulu s'y soumettre.

       La féminité et la maternité de la Vierge Marie nous font davantage comprendre comment le Verbe de Dieu a voulu vraiment entrer à l'intime de sa création. Un des aspects profonds de la féminité c'est précisément l'intimité. Ce n'est pas une sorte d'affection, d'affectivité fusionnelle excessive, un peu dévoratrice comme cela arrive dans les cas pathologiques, mais c'est plutôt cette présence qui accueille. Je crois que dans la méditation de l'Église, dans la compréhension que l'Église a du mystère de Marie, c'est cette féminité et cette maternité de Marie en tant que création qui accueille le mystère de Dieu. Et c'est la raison pour laquelle, dans tous les grands thèmes des antiennes à Magnificat, les tropaires autour du temps de Noël ou de l'Avent, on dit toujours cette phrase qui prend un sens à mon avis extrêmement fort et pas simplement du point de vue biologique mais spirituel : "Celui que le monde ne peut contenir, tu l'as contenu en toi !" Et c'est cela le rôle de la maternité de Marie, c'est d'accoutumer le Verbe de Dieu, dans sa chair humaine, dans son existence humaine, à l'intimité avec sa créature. Il y a là quelque chose de très grand dans la féminité et c'est sans doute par notre mère que chacun d'entre nous, homme ou femme, a reçu ce sens de l'intimité, de la présence à l'intérieur même du cœur et de la vie de l'autre. C'est cela sans doute le côté le plus beau et le plus grand de la maternité de la Vierge Marie vis-à-vis de son enfant.

       Pour ce qui est de saint Joseph c'est évidemment un autre versant. C'est celui de "l'ouverture" de la personne humaine à ce monde et d'une certaine manière à l'extériorité. C'est vrai, et je pense que ce n'est pas simplement un trait culturel de nos sociétés mais parce que cela touche à un des aspects profonds de la masculinité, c'est vrai que l'être de l'homme mâle, c'est ce qui consiste à articuler l'enfant à la vie dans le monde, donc à le "projeter" dans une sorte d'extériorité faite à la fois de rationalité, de technicité, de savoir-faire, de côté industrieux, d'articulation à la vie sociale, de prendre sa place dans la société. Tout cela c'est le côté masculin de l'éducation qui est de faire que le "petit d'homme", qu'il soit homme ou femme, soit petit à petit, par le rôle et la fonction paternelle, articulé au monde dans lequel il va vivre. Il ne s'agit pas d'une rivalité, d'un conflit de pouvoirs, mais au contraire les deux réalités s'articulent et se complètent pour donner à l'enfant la plénitude de sa personnalité.

       Je pense que cet aspect-là, dans la vie de Joseph et dans sa responsabilité paternelle vis-à-vis de l'Enfant Jésus, a été d'éveiller ou d'articuler l'humanité de Jésus à sa vie messianique, de faire que cet Enfant, ce petit d'homme qui était né du sein de la Vierge Marie, à travers toute la consistance et la perfection de l'humanité qu'Il avait, puisse découvrir qu'Il était "pour le peuple d'Israël", qu'Il était venu pour être la tête, le Chef de ce peuple, pour en être le Messie. Et ceci c'est à travers le visage, la tendresse, l'éducation de Joseph que Jésus l'a reçu et l'a développé progressivement dans son histoire personne d'enfant et d'adolescent pour arriver à l'âge adulte.

       C'est la raison pour laquelle nous retrouvons cette fameuse question sur laquelle on achoppe souvent : Pourquoi dit-on que Jésus est fils de David puisque c'est par Joseph que passe la généalogie et non par la Vierge Marie ? C'est toujours la même question car c'est par l'homme, Joseph, que Jésus devait découvrir ce rôle et cette fonction messianique qu'Il devait assumer au service de tout le peuple et de toute l'humanité. C'est pour cela que le rôle de Saint Joseph est si grand dans l'économie du salut. Il est véritablement le représentant de la lignée de David, le représentant de tout le peuple d'Israël. Il est celui qui, dans le vis-à-vis quotidien avec Jésus, son fils adoptif, a su éveiller, orienter, approfondir cette destinée messianique que Jésus avait de toute éternité.

       Demandons aujourd'hui à Saint Joseph de savoir éduquer aussi en nous et d'affermir en nous ce sens que nous sommes chrétiens pour le monde et pour nos frères qui ne le connaissent pas. Un des aspects fondamentaux de l'existence c'est celui de la mission et du service et de l'articulation de la vie de l'Église avec le mystère et l'épaisseur du monde, même si à certains moments, ce monde est suffisamment opaque à cause de son péché. Que précisément, par l'intercession de Joseph nous sachions découvrir tout ce poids, toute cette signification d'une véritable conception de la vie humaine de l'homme comme celui qui se fait le serviteur, qui se fait l'évangélisateur, qui par sa mission fait que toute sa vie soit un service.

AMEN