AU FIL DES HOMELIES

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UN AUTRE VISAGE DE LA PATERNITÉ

2 S 7, 4-14 a +16 ; Rm 4, 13-22 ; Mt 1,16+18-25
St Joseph - (19 mars 2003)
Mercredi de la deuxième semaine de carême
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

A

Sylvanès, il y a deux chapelles, non pas l'église en bas, l'abbaye, et puis en haut, la chapelle russe, mais, il y a bien l'église qui est en bas, l'abbaye, et puis, le bistrot qui est en face de cette abbaye. C'était assez amusant à la fin de notre séjour de passer d'un rite à l'autre, de passer du rite de la messe dominicale, à un autre rite qui est celui du bistrot. Sachant que hormis quelques personnes qui passaient de l'un à l'autre, on avait le sentiment qu'il y avait une frontière très claire au milieu de cette route entre la liturgie catholique, chrétienne et la liturgie de ce bistrot.

C'est vrai que quand on voit d'autres lieux de ce type, généralement rempli plutôt d'hommes, et d'hommes assez costauds, qu'on est dans un pays comme Sylvanès où le rugby est le jeu favori et que d'autre part on a une religion, la religion chrétienne qui peut être dans ses moments les moins favorables a présenté Dieu comme le Père tout-puissant d'une part, la Vierge Marie comme une quatrième personne de la Trinité, et puis surtout ce pauvre saint Joseph dont on se demande ce qu'il vient faire là-dedans, on dirait même castré dans ce qu'il y a de plus viril chez un homme, dans sa capacité de se reproduire, on com­prend assez facilement qu'une certaine population masculine ait eu un peu de mal justement à venir cé­lébrer le culte dominical.

Je crois que cet incident de frontière a pour origine le fait que dans notre vie de chrétien nous avons trop séparé l'annonce à Marie et l'annonce à Joseph. Nous avons sans doute trop privilégié la per­sonne de la Vierge Marie en tant que Mère de Dieu, et par contre, oublié ce que Dieu venait dire à ce pauvre saint Joseph. Aussi lorsqu'on parle de l'Annonciation, il faut toujours l'articuler sur ce diptyque à la fois annonciation à la Vierge, et annonciation à Joseph. Dans l'origine des temps, la Vierge et saint Joseph sont soumis à une tentation à laquelle ont été soumis à la fois Eve et Adam. La tentation de la Vierge qui est de l'ordre de la fusion, de découvrir avec émerveille­ment qu'elle est mère de Dieu, et que par conséquent, elle peut très bien se passer d'un mari, et d'autre part, ce que nous fêtons aujourd'hui saint Joseph qui pour­rait être tenté d'exclure la Vierge Marie. Dans ces deux cas, la tentation est de refuser une communion. Une communion détruite au profit d'une fusion, l'étouffement de l'enfant et la disparition du père, et dans l'autre sens, une exclusion qui vient de toute manière annihiler et juger la personne, même si saint Joseph est taxé d'homme juste parce qu'il ne veut pas que son jugement soit rendu public.

Il faut avouer que la facilité qui est peut-être du côté de la masculinité est justement d'utiliser comme motif d'exclusion, la Loi. La Loi est cepen­dant ce lieu qui permet une communion avec l'autre et qui permet de juger les rapports entre ce qui est inter­dit et permis. La tentation est d'utiliser pour exclure l'autre ce lieu qui devrait être fait pour la communion. Ce pauvre saint Joseph n'est pas avantagé dans ce travail de la communion puisque effectivement, son rôle de père semble être largement tranché et soupé par le fait même de l'intervention divine. C'est que la masculinité, on peut le constater à travers l'histoire de la sexualité dans l'antiquité, ce qui fait d'abord la viri­lité c'est d'abord la capacité d'engendrer. Mais ce que Dieu propose à saint Joseph, comme à chaque per­sonne, c'est de découvrir que cette capacité d'engen­drement n'est rien si elle n'est pas suivie d'autre chose, c'est-à-dire à la fois, une juste capacité d'aimer sans étouffer, et une juste capacité de dire la Loi, ce qui est permis et interdit, sans détruire ni exclure l'autre.

La grande découverte de la paternité est de prendre en compte qu'on n'est pas uniquement géni­teur mais qu'il y a tout un travail à faire à côté. La virilité masculine, quoique certains pourraient en pen­ser (je ne veux pas accuser nos braves rugbymen de Sylvanès), mais la virilité ne s'arrête pas à la capacité d'engendrer physiquement un enfant. Elle va au-delà, elle est capable à la fois de fixer la règle pour l'autre, mais aussi pour soi-même. Elle est aussi capacité de permettre à un enfant de devenir un jour un être adulte et de l'aider à gérer cette vie sociale et ses relations avec les autres.

Frères et sœurs, pour moi, saint Joseph est véritablement la figure du peuple d'Israël. La tentation de saint Joseph, celle du peuple d'Israël, mais aussi notre propre tentation est de nous arrêter à une pater­nité physique et de penser que la filiation identitaire est uniquement physique. Or, saint Joseph est cette figure admirable du judaïsme qui découvre que ce qui a été dit depuis le début : Israël, père des nations, c'est maintenant à lui de l'accepter et de découvrir que cette paternité, cette place admirable qu'a le peuple juif dans le dessein de Dieu, ne se réduit pas uniquement à une paternité physique, mais que la mission du peuple à de moment-là est la même que la mission de saint Joseph qui est d'exercer une paternité adoptive. En fait, ce que le Seigneur murmure à l'oreille de Joseph, c'est : acceptes-tu d'être ce père adoptif ? Et en même temps, Israël, peuple choisi, acceptes-tu d'être ce peu­ple choisi, père adoptif pour les autres peuples qui n'ont pas cette origine physique de sang avec toi-même.

Pour terminer, je reviens à cette caricature que j'évoquais au début, de cette paternité divine soit dans le trop tout-puissant, ou dans la destruction de la paternité, je pense que la figure du père rapportée par saint Luc dans le fils prodigue est très intéressante. Le père, dans cet épisode, est exactement ce qu'est Dieu, et ce que Dieu nous appelle à être. Il n'est pas tout-puissant, comme nous n'avons pas à l'être, et Il n'est pas si faible que cela. Sa toute-puissance se révèle dans cette patience qu'il manifeste dans l'attente du retour du fils prodigue et dans cette capacité in­croyable de miséricorde en refusant de tomber dans le piège que lui tend son fils aîné.

C'est pour cette raison que la figure de saint Joseph que nous célébrons aujourd'hui est véritable­ment la figure de ce fils aîné, comme le peuple d'Israël qui a su devenir père.

 

 

AMEN

 

 
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