AU FIL DES HOMELIES

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LE MEURTRIER ET LE RÊVEUR

2 S 7, 4-14 a +16 ; Rm 4, 13-22 ; Mt 1,16+18-25
St Joseph - (19 mars 2005)
Samedi de la cinquième semaine de carême
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

O

n pourrait croire qu'on pourrait se passer de saint Joseph, et d'ailleurs, une histoire célèbre que j'ai plaisir à raconter, je vais vous la raconter une fois de plus. C'est Monseigneur Barbarin qui visite la crèche faite par des sœurs d'un monastère local, dans laquelle il n'y avait que Marie et l'Enfant Jésus. Il demande aux sœurs : "Où est donc Joseph ?" Prises de confusion, elles ne le disent pas mais elles le pensent : "Il ne sert à rien". Et elles n'ont même pas été le chercher !

C'est cela qui entache la vie de Joseph, c'est qu'on a l'impression qu'il n'est pas accompli, excusez-moi l'expression, il est un peu l'ombre de l'évangile. Ce qui est une erreur absolument fondamentale. Il ne lui manque pas quelque chose, au contraire, il est parfait, au sens d'une totalité d'un accomplissement.

En fait, il y a deux figures d'hommes en ce début de la vie de Jésus, deux figures très intéressantes, dont on pourrait dire : le meurtrier et le rêveur, l'homme de l'extérieur, et l'homme de l'intérieur, j'ai nommé : Hérode et Joseph. Hérode est celui qui veut exercer une paternité meurtrière, avoir droit de vie et de mort sur l'Enfant Jésus. Et Joseph est celui qui va défendre Jésus de cette mort, de cette manière dont la vie de Jésus est déjà marquée dès le début par la contradiction. En fait, Joseph est celui qui va prendre en compte l'incroyable destinée de cet enfant, qui dès le début de sa vie et dans le sein même de sa mère, est marqué du signe de contradiction, attire à lui la haine des hommes, tout en proposant un amour total.

Indépendamment de l'historicité des deux personnages, Joseph se situe comme celui qui va sans arrêt réinventer la vie pour que l'Enfant Jésus, avant qu'Il ne puise décider de s'exposer pleinement à la mort, puisse vivre quelque temps, pour grandir, mûrir, et apprendre la vie humaine. Je pense qu'on pourrait reprendre ce verset de paume : "Mon bouclier, mon héritage", et Jésus a pu dire de son père, il est mon bouclier, ce qui est quand même une des plus belles définitions de la paternité. De fait, en relisant hier l'évangile, je comptais, il y a au moins trois songes. Alors on pourrait croire que ce doux Joseph est un homme qui plane un peu et qui passe son temps à dormir pour résoudre les problèmes. Je crois que l'affaire est plus compliquée que cela. Je pense que Joseph est l'homme qui va exercer cette paternité qui consiste à prendre les bonnes décisions, à mettre en place cette famille qui est la sienne, et à inventer qu'il faut partir en Égypte, puis en revenir, ne pas s'installer à Bethléem, mais aller à Nazareth, tout en découvrant au fur et à mesure que ce qu'il décide comme ça à l'intérieur de lui, au fond de lui (c'est pour cela qu'il est question du songe), vient et de lui et de Dieu. Vous le savez, les anciens n'avaient pas lu Freud, heureusement d'ailleurs, ils pensaient simplement que le songe était un sorte de message divin. Il y a donc une sorte de décision intérieure que Joseph mûrit, à travers différentes étapes de sa vie, étapes importantes qui sont dévolues à son rôle de père, qui consiste à prendre les bonnes décisions au bon moment, tout en prenant acte de cette menace sur l'Enfant et sur sa mère, il protège la mère, il protège l'Enfant, et il leur permet de trouver sur cette terre, un lieu pour grandir et s'épanouir.

Hérode à l'inverse c'est celui qui se laisse aller comme à l'extérieur de lui-même, à ses rages, à ses peurs, à ses jalousies. C'est l'homme qui se laisse aller dans la pulsion la plus meurtrière qui est en lui, qui ne supporte pas d'être dépassé par quelqu'un, puisque la jalousie d'Hérode repose sur le fait qu'on dit que cet enfant "sera le roi". Donc, Hérode le vit comme une atteinte profonde à son être, et loin de gagner sur lui-même, se laisse aller et devient ce tyran, ce despote qui laisse la mort gagner en lui. Hérode, c'est l'homme vaincu par la mort, qui diffuse la mort, rendis que Joseph c'est l'homme gagné par la vie, qui gagne sur ses peurs.

Je pense que la qualité d'un homme, et plus spécialement d'un père, ce n'est pas d'être invincible, mais c'est de savoir vaincre ses propres peurs, de savoir au fond, faire de propre faiblesse l'occasion d'un don à ceux que la vie lui a donné notamment dans sa famille, etc … Et la virilité d'un homme ne repose pas sur une sorte d'invincibilité, d'héroïsme immaculé, mais repose sur l'ingéniosité qui consiste à savoir au bon moment prendre les bonnes décisions, inventer, anticiper la famille qui lui est confiée, pour la protéger et la mener à son terme pour qu'elle puisse grandir. Je crois qu'on a là une définition non pas défaillante de la paternité de Joseph, mais une authentique définition d'une vraie paternité qui n'est pas simplement de "faire l'enfant". Ce n'est pas parce qu'il ne "fait pas l'enfant" qu'il n'est pas père. La parentalité telle qu'on la nomme actuellement, elle ne repose pas uniquement sur le fait de faire l'enfant, c'est bien clair. Il y a même une paternité qu'il exerce et que l'évangile décrit admirablement, qui est la manière dont cet homme assume et prend les décisions, active, invente la vie qui est nécessaire pour que l'Enfant et sa mère puissent grandir, et que cet Enfant qui est encore dans la position la plus vulnérable puisse effectivement trouver un nid et une protection.

Et, je termine par là, ce qui est incroyable, c'est qu'il y a entre Dieu Père et Joseph père à travers les songes, une sorte de complicité. C'est une complicité de partenariat très intérieur, très subtil, très spirituel et très fort, qui est que Joseph puise en Dieu Père sa paternité humaine qu'il invente, sous son regard. C'est pourquoi les actes qu'il va poser vont amener progressivement à ce que l'Enfant se rapproche par sa vie, des oracles qui ont prédit l'arrivée d'un enfant qui serait le Messie. Je crois qu'il y a là la fine pointe de ce qu'est la paternité qui est, non pas d'être en rivalité avec Dieu Père, ce n'est pas une rivalité, mais il y a une collaboration, une complicité intérieure qui fait que Joseph est le véritable instrument de Dieu et déploie une paternité efficace, réelle, concrète, dont l'Enfant-Jésus a vraiment besoin et sur laquelle Il va s'appuyer pour grandir et pour déployer devant les yeux de ses contemporains et aussi à nos yeux, toute la filiation dont nous avons besoin pour devenir à notre tour, fils.

Demandons à Joseph qu'il nous montre non seulement l'Enfant, mais qu'il nous montre Dieu le Père, à travers sa paternité et que nous puissions nous-mêmes là où nous sommes, dans nos devoirs d'état, de trouver avec Dieu la manière d'inventer la vie qui nous est confiée, la vie de ceux qui nous sont proches et dont nous avons la charge.

 

 

AMEN

 

 
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