AU FIL DES HOMELIES

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HUMANITÉ ET MESSIANITÉ DU CHRIST

2 S 7, 4-14 a +16 ; Rm 4, 13-22 ; Mt 1,16+18-25
St Joseph - (19 mars 2006)
Lundi de la troisième semaine de carême
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, il est à craindre que l’époque moderne, j’entends à peu près depuis le dix-septième siècle, n’ait petit à petit fait glisser la figure de saint Joseph de sa véritable signification théologique originelle vers une interprétation disons plus intimiste, soit du côté affectif de la vie familiale, l’époux de la vierge Marie, le père nourricier comme on le dit parfois, soit du côté de cette dimension sociale grandissante qui a été le travail. C’est pour cette raison qu’on a fait la fête de saint Joseph artisan. Toutes ces valeurs certes, ne sont ni négligeables, ni dénuées d’intérêt, mais je ne crois pas qu’au moment où les évangiles ont été écrits, ce soient les principales valeurs, ou la principale signification du personnage de Joseph qui étaient en jeu.

Je voudrais vous ramener à cette compréhension plus originaire, qui, à mon avis, est plus éclairante sur le sens même de la personne et du rôle de Joseph dans l’histoire du salut. Dans l’Antiquité pour définir une personne, le seul statut de la naissance ne suffit pas. "Etre né de…" est évidemment nécessaire pour être humain, mais quand vous naissez pas exemple d’un esclave, vous n’êtes rien, c’est-à-dire que vous êtes une chose. Autrement dit, il faut non seulement un engendrement charnel, mais il faut aussi la détermination plus que sociale, la détermination vraiment identitaire qu’on est quelqu’un par rapport, en général, à un lignage. C’est la même chose pour Jésus, et c’est dans ce cadre-là que les différentes rédactions des évangiles nous proposent le personnage et le mystère de Jésus-Christ. Pour comprendre Jésus-Christ, il faut deux réalités : la réalité humaine, "et le Verbe s’est fait chair", "Tu enfanteras un Fils, il sera grand il sera nommé Emmanuel Dieu avec nous", c’est la réalité de l’humanité.

Mais s’il n’y avait que cela pour déterminer qui est Jésus, il manquerait l’autre dimension qui est sa messianité. La messianité de Jésus ne vient pas de Marie, c’est son humanité qui vient de Marie, mais sa messianité lui est conférée parce qu’il est « fils de Joseph ». C’est très intéressant parce que les deux réalités : humanité et messianité arrivent de la même façon paradoxale. Pour l’humanité, nous aurons l’occasion d’en reparler à la fin de la semaine, à la fête de l’Annonciation, mais le paradoxe est celui-ci : il est donné à Marie d’être mère par pure grâce. C’est-à-dire que sa maternité divine est non seulement qu’elle est mère sans qu’un homme l’ait fécondée pour qu’elle soit mère, mais elle est mère de façon surabondante et débordante puisqu’elle est mère du Fils de Dieu.

Pour que le Fils de Dieu naisse dans l’humanité, il faut d’une certaine manière que Marie passe par une sorte de maternité qui n’en est pas une, parce qu’elle est mère non pas de la manière habituelle dont une femme devient mère, mais elle est mère par pure grâce. Donc, la manière dont l’humanité de Jésus est donnée, constituée au cœur de l’humanité, est déjà un paradoxe.

Or, ce qui est intéressant, c’est que ce soit exactement la même chose pour Joseph. La manière dont Joseph transmet la messianité, c’est au moment même où il se croit dépossédé de la possibilité de transmettre la tradition davidique, que Dieu lui révèle que par lui, par pure grâce, sans qu’il y soit pour rien, puisque ce n’est pas lui qui donne la vie à cet enfant, par lui cependant, la dignité messianique sera transmise à l’enfant de la mère qu’il accueille chez lui comme épouse.

Le parallèle est beaucoup plus strict et rigoureux qu’on ne le pense. Dans les deux cas c’est une théologie de la pure gratuité dans laquelle c’est Dieu qui agit pour donner la réalité humaine au Fils, et c’est Dieu qui agit pour conférer la dignité messianique à ce même Fils. Mais dans les deux cas, Il veut l’accord de la liberté de l’une, la mère, et de l’autre, le père, pour que soit conférée cette réalité de l’humanité d’un côté et de la messianité de l’autre. C’est dans le mouvement d’une sorte de renoncement aussi bien de Marie pour l’humanité, que de Joseph pour la messianité, qu’est conférée la plénitude de l’identité humaine messianique de Jésus, Fils de Dieu, fils de David.

Ainsi, pour expliquer "Jésus Fils de Dieu", on ne peut y avoir accès que par la maternité virginale de Marie, pour expliquer "Jésus fils de David", on ne peut y accéder que par cette paternité apparemment renoncée sur le mode de la privation de Joseph. C’est dans le moment où l’un comme l’autre acceptent ce renoncement radical, et peut-être non seulement l’un comme l’autre, mais l’un "et" l’autre ensemble, car finalement l’identité de Jésus repose sur l’acceptation que tous les deux comme époux et épouse, acceptent que leur rôle soit comme dépassé dans l’action même de Dieu, qu’à ce moment-là, le Messie peut être donné au monde.

Vous comprenez qu’à partir de là, la figure de Joseph n’est pas simplement cet homme gentil qui a pris Marie sous sa protection, etc … Ce n’est pas une figure psychologique d’abord. Ce n’est pas une sorte de figure de la paternité contre toute attente et contre tout obstacle. C’est d’abord cette réalité même de la manière dont un homme descendant de David, a été sollicité de façon radicale par Dieu pour que, dans le renoncement absolu, il puise voir que ce dont il était l’héritier est comme multiplié à l’infini dans le don même de la vie qui est fait à Jésus, et que la messianité dont il était l’héritier, il la transmet réellement, mais il ne transmet pas sur un mode humain.

Au fond, je crois que c’est cela le rôle de Joseph : il est le transmetteur de la messianité, mais sans être lui-même à la hauteur de ce qu’il transmet. D’une certaine manière, je crois qu’on peut dire que Joseph est plus que David, car au moment même où il reçoit Marie chez lui comme épouse, il devient vraiment le père du Messie et il confère l’accomplissement des promesses au-delà de tout ce qu’on pouvait imaginer et que lui pouvait imaginer, puisque ce Messie est Dieu lui-même.

 

 

AMEN

 

 

 
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