AU FIL DES HOMELIES

LA COMMUNICATION DE DIEU

Ap 7, 2-4.9-14 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12a
Toussaint (1er novembre 2017)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Lorsque le fils de Dieu paraîtra, nous Lui serons semblables parce que nous Le verrons tel qu'Il est ».

Frères et sœurs, je ne sais pas si vous vous êtes déjà posé la question, mais peut-être que la lecture de l'Apocalypse l'a réveillée en vous, comment essayer d'imaginer le paradis ? Après tout, c'est bien ça la fête de la Toussaint, même si le paradis n'est pas sur la terre et il s'en faut de beaucoup, en réalité nous sommes promis et promus au paradis. Par conséquent, on peut légitimement se demander comment ça va se passer là-haut. C'est assez compliqué car déjà dans la Bible, on nous dit qu'il y en a 144 000, ce qui est aujourd'hui relativement gérable avec les moyens modernes, mais manifestement, ce qu'ils voulaient souligner, c'était le caractère innombrable de l’assemblée. Si le salut est pour toute l'humanité, il n'est pas seulement pour les sept ou huit milliards qui peuplent actuellement la planète, mais pour toutes les générations d'avant et toutes celles d'après. Même si régulièrement on nous annonce la fin du monde, c'est parti quand même pour durer quelque temps, malgré le réchauffement climatique. Par conséquent, on est là, devant une assemblée humaine qui déborde largement les capacités que nous avons de penser par l'imagination, la communion et la rencontre de toute cette humanité.

C'est un véritable problème. Personnellement, cela m'a posé question dès le catéchisme. Nous avons les représentations assez naïves de cette espèce d'immense orchestre symphonique tel que l'ont peint Fra Angelico ou Le Tintoret sur les plafonds ou les murs de la salle du Grand Conseil à Venise, où l’on dirait un orchestre plus grand que pour du Beethoven et du Mahler réunis, car il y a déjà des millions d'anges au travail, et nous, les petites mains de l'orchestre, tout cela paraît merveilleux. Nous pensons aussi au retable de l'Agneau mystique, où l'on voit une foule, assez restreinte, se balader dans les allées du paradis. Si on voulait extrapoler avec les moyens modernes, on pourrait se dire que la fin des temps, le Royaume de Dieu, ce sera ces immenses JMJ, dans lesquelles Dieu, le Père, le Fils et le Saint-Esprit se baladeront dans leur papamobile, car à cette époque il n'y aura plus de pape, ni d'évêques ni de curés. On peut imaginer cette immense foule qui se déploie partout, une sorte de Woodstock, dans lequel on joue quand même de la musique et des cantiques de Gouzes, pas seulement du Joan Baez… Mais est-ce vraiment cela le bonheur ? On voit bien là que ce sont des images dues aux auteurs de la Bible, ou aux peintres qui ont essayé de concrétiser cette vision finale du rassemblement de toute l'humanité en Dieu. On trouve pourtant la capacité d'une église suffisamment grande, pourquoi faudrait-il qu'il y ait toute l'humanité à ce moment-là ?

Je vous propose simplement quelques points de réflexion importants pour notre vie spirituelle. Le point de départ est celui-ci : comment communiquons-nous ? C'est une question à la mode, et si j'envoyais mon sermon aux responsables de Google, peut-être le liraient-ils car nous sommes dans une société où le problème de la communication est devenu l'un des pôles centraux des préoccupations. Comment les sociétés communiquent-elles ? Une autre question importe pour le monde politique, administratif et social : comment faut-il limiter certains secteurs de communication ? Voilà donc deux questions qui se posent : comment communiquer et comment limiter la communication ?

La réponse est simple. Toute communication suppose des moyens, appelés habituellement les médias. Pour communiquer, il faut un écran, une télé ou un iPhone, mais aussi une immense organisation qui permette de communiquer de la façon la plus large possible. Donc communiquer, c'est communiquer avec des moyens, c'est notre condition humaine. Nous ne pouvons pas communiquer de façon absolue, détachée. Il y a toujours un intermédiaire quelque part. La question est également vraie du point de vue du bonheur. Comment arrive-t-on à être heureux ? On pourrait dire qu'on est heureux quand ça communique, quand ça fonctionne, quand le courant passe, qu'il y a les bonnes ondes. Mais en réalité, même le bonheur le plus simple, le plus joyeux, le plus spontané, passe toujours par des intermédiaires. Aucune bonne table dans une salle à manger sans cuisine. D'une façon ou d'une autre, pour qu'un bonheur se réalise, il faut des médiations, des moyens de communication du bonheur. Or, les moyens créent une sorte de distance, ils nous montrent d'abord que la communication n'est pas spontanée. Même si l’on tombe immédiatement amoureux de celle qu’on aimera toute sa vie, il y a quand même un certain nombre de données intermédiaires, culturelles, de discussions, d'échanges, de projets de vie etc., qui vont se mettre à l'intérieur même de cette relation pourtant la plus belle et la plus intime qui soit. Nous sommes tellement habitués à cela que nous ne nous en rendons plus compte. Nous ne pouvons communiquer dans le bonheur que parce qu'il y a des moyens de communication, et de ce point de vue-là, le moyen le plus présent et absolument incontournable dans la situation actuelle, c'est notre corps.

Que sont les yeux, sinon un outil pour voir ? Les pieds, sinon un outil pour marcher à la rencontre des autres ? Les mains, sinon ce qui nous permet de construire les éléments nécessaires pour communiquer. Le bonheur est toujours conditionné par des moyens. Certes, on essaie de faire les moyens les plus agréables et les plus sympathiques, mais ce sont des moyens. Ainsi, lorsqu'on réfléchit à notre manière de communiquer et d'être ensemble, on s'aperçoit que nos possibilités de communiquer sont très limitées. La vraie communication de bonheur entre nous tient dans quelques membres privilégiés de notre entourage familial, amical, éventuellement professionnel, mais c'est très limité. Notre possibilité de communication dans le bonheur est vraiment dépendante de toute cette économie de moyens qui nous occupent la plupart du temps. Le bonheur est dépendant d'une organisation de moyens qui nous permet de rencontrer l'autre, et malgré une inévitable distance, d'arriver à ce moment d'incandescence qui est la véritable rencontre dans l'amitié, l'amour, la joie d'être ensemble etc. Mais l'architecture des moyens conditionne complètement notre accès au bonheur.

Alors, comment essayer d'imaginer le paradis de ce point de vue-là ? C'est très simple, car Dieu est toujours très simple, c'est nous qui sommes compliqués. Le paradis, le bonheur du rassemblement de toutes choses, tient dans la formule "Dieu tout en tous". Il n'y aura plus ni internet, ni des chaînes de production d'outils, ni des moyens de communiquer par des codes ou des langages, il n'y aura plus qu'un moyen de communication, Dieu, qui se fait le moyen de communication entre tous les hommes qu'Il a créés. Cela va très loin. Nous sommes alors obligés de dire que cela nous dépasse totalement. Le salut ne consiste pas à se dire des gentillesses les uns aux autres, ni à entrer dans une espèce de code de civilité universelle "catho" : c'est Dieu Lui-même qui se fait "lien".

C'est le premier miracle : la totalité de la communication est déjà assurée. Dieu est la plénitude de la communication, et c'est pour cela qu’Il est Trinité, Il est déjà en Lui-même plénitude de communication. Tout ce qui est à Toi est à Moi, le Père aime le Fils et le Fils aime le Père, et l'Esprit procède de l'amour du Père et du Fils, c'est de la communication à l'état pur. Et cette communication à l'état pur devient le moyen de communication entre Dieu et nous. C'est cela la vie éternelle. Nous Le verrons tel qu'Il est, il ne s'agit pas seulement de voir, mais Dieu est là comme le lien qui nous attache à Lui. Le lien enfin révélé et manifesté.

Mais il y a plus dans ce bonheur, car on dit que ce bonheur est lié à la résurrection de la chair. Pourquoi ? Si Dieu nous a créés comme des êtres de chair, avec un corps, Il n'a pas considéré que ce corps était une sorte d'annexe, un peu le frère âne, ce n'est pas le meilleur de la théologie de saint François, ce n'est pas parce que l'on a de l'arthrose que le corps est méprisable. Comme disait Molière, parfait disciple de Jésus-Christ sur ce point : « Guenille, si l'on veut : ma guenille m'est chère ». Molière avait tout à fait raison. Cela mériterait de rentrer dans une annexe de l'Evangile. Quand Il devient le lien de communion, d'échange de bonheur, "Lui tout en tous", Dieu veut continuer à passer par ce qui a été notre moyen de communication le plus fort, notre corps. C'est pour cela que la chair ressuscite. Ce n'est pas pour faire joli, ni pour organiser des défilés de mannequins ; nous serons peut-être aussi moches que maintenant, on n'en sait rien mais peu importe ! Dieu veut que son génie de communication passe dans chacun d'entre nous, dans ce qu'il est, jusque dans son corps. Voilà pourquoi c'est si grand.

Certains disent que le paradis est une fuite en avant, la promesse d’un bonheur inaccessible. Non, pas du tout ! C’est toute cette communication à l'état de commencement qui s'accomplit partout où nous sommes, dans nos familles, dans nos sociétés, dans nos communautés de priants. Et un jour, en quelque sorte, Dieu sera nos mains, Dieu sera nos yeux, Dieu sera nos oreilles. Non pas que nos oreilles se dissolvent en Dieu, mais Dieu aura l'infini respect de sa créature, et Il fera qu'étant tout en tous, Il sera le moyen pour tous de communiquer avec Lui et avec tous.

Frères et sœurs, les chrétiens ont une vision très audacieuse de leur avenir et de l'avenir de l'humanité. Même les plus grandes utopies modernes n'ont jamais vraiment perçu le sens même de cette perspective. Ils en ont toujours fait une sorte d'avènement de société égalitaire, on a vu ce que ça donne, ils en ont fait l'avènement d'une société "Global Village" et c'est ennuyeux à mourir. Non ! Dieu prend tout ce que nous sommes, y compris notre chair, pour la rendre capable de communiquer le bonheur à un degré que nous ne pouvons pas imaginer.

Alors, frères et sœurs, cela a beaucoup d'importance pour nous aujourd'hui. Cette perspective-là devrait nous faire comprendre comment Dieu aujourd'hui, dès maintenant, commence à nous habituer à cela. Au fond, notre manière d'être, quel que soit notre statut de vie, n'est jamais que l'apprentissage de cette merveilleuse communication du bonheur dont Il prendra totalement la charge au moment où Il sera tout en tous. Amen.

 
Copyright © 2017 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public