AU FIL DES HOMELIES

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QUI SUIS-JE? UN APPEL A ETRE SAINT

Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Fête de la Toussaint – année B (Jeudi 1er novembre 2018)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Je vis une foule immense ».

Frères et sœurs, cette affirmation de l’Apocalypse peut prêter à confusion surtout dans le cadre de nos sociétés contemporaines. Les foules immenses, c’est dans notre subconscient post-moderne les manifestants que l’on compte. Et maintenant, on n’a même plus le choix entre le chiffre de la police et celui des organisateurs. Il s’agit de toute façon de foules dénombrables. Les foules, c’est cette espèce de production de travail tous azimuts qui fait que tout le monde veut avoir tout ce qui est sur le marché. Les foules, pour nous, c’est cette espèce d’organisation sociale à la fois par le travail, l’économie – il faut bien vivre –, mais qui finalement excitent le désir, les passions, la cupidité et un désir d’autonomie de plus en plus marqué.

Les foules, c’est aussi cet espace – le mot est à la mode – de communication dans lequel on peut entrer en contact avec n’importe qui, n’importe quand, dans tous les coins du monde, simplement par quelques impulsions électriques. C’est certainement un progrès mais en attendant, on est pris par ce qu’on appelle le web dont je vous signale que c’est d’abord la toile d’araignée. Nous sommes tous dans la toile d’araignée de la communication. La communication est comprise comme cet attrape-mouche dont nous ne connaissons pas les araignées et on n’arrive pas à savoir ce que les araignées gagnent dans cette affaire.

Autrement dit, la foule pour nous aujourd’hui, et c’est pour cela que nous avons prfois quelques raisons d’être méfiants et d’avoir du recul vis-à-vis de tous ces phénomènes, la foule est cette espèce de comportement hyper standardisé dans lequel il faut entrer : entrer dans les normes européennes, normes de l’Organisation Mondiale du Commerce, normes de ceci, normes de cela. Il paraît même qu’à une certaine époque on avait prévu à Bruxelles de mettre des dates de péremption sur les bouteilles de Bordeaux. C’est impensable mais il paraît qu’on l’a envisagé ! Il fallait que même les bouteilles de Bordeaux entrent dans les limites de consommation sans danger. Je vous laisse deviner les éclats de rire des députés européens français dans une affaire pareille.

Quand on essaie de penser la foule, on parlait de "masses" – mais ça ne se dit plus car le marxisme lui aussi est passé de mode. Mais ce n’est pas parce qu’il n’y a plus de masses qu’il n’y a pas de foules. Si autrefois les masses étaient conçues uniquement comme des espèces de rassemblements révolutionnaires pour remplacer l’ordre établi, on a réussi à transformer les masses en foules pour faire que tout le monde veuille la même chose avec les mêmes standards et les mêmes normes. Cela cause d’ailleurs une espèce de peur de nos sociétés actuelles. Jusqu’où va-t-on aller dans la normalisation à laquelle on risque de nous conduire, avec toutes les connotations du mot normal ? Big brother n’est peut-être pas mort ! Nous sommes là devant une véritable énigme. Le paradis est-il simplement cette société avec Google, Amazon, avec tous les produits marchands qu’on met sur le marché ? Si c’est cela, c’est effrayant, terrifiant.

Cela ne peut pas être ainsi. Alors qu’est-ce que Dieu a voulu quand Il a voulu une foule immense ? Je crois que c’est là que nous, les chrétiens, avons une responsabilité personnelle absolument irremplaçable. Jamais le christianisme, la tradition chrétienne, n’a compris la foule – en fait, l’Eglise – comme une masse qu’il fallait domestiquer, standardiser et réguler. C’est pour cela qu’on fête la sainteté. Vous remarquerez qu’il n’y a pas de fête de l’Eglise à proprement parler. Il y a bien la fête de la dédicace des églises. Là, on fête l’Eglise qui se rassemble là, et c’est déjà un indice On ne fête pas l’église parce que c’est l’église, le nombre des croyants qu’on déchiffre dans les statistiques. On fête l’Eglise chaque fois dans un lieu différent, la communauté qui se rassemble ici ou là, et c’est ce qui a donné la notion de paroisse. C’est pour cela qu’il n’y a rien de pire que ces prétendus systèmes pastoraux qui veulent mettre toutes les paroisses la tête au carré. Ce n’est pas possible, ça n’a pas de sens. En fait, déjà au niveau des communautés, on parle d’Eglises, de communautés locales. Chacune doit avoir son visage et son profil propre.

Mais il faut aller plus loin. Pourquoi fête-t-on la sainteté ? Ce n’est pas pour nous donner des labels de bonne conduite. Nous serions tous en train de nous tromper nous-mêmes, encore plus qu’avec les fakes-news. A ce moment-là, nous serions dans le mensonge absolu. Nous ne fêtons pas la fête de tous les saints parce qu’ils ont tous été parfaits. En réalité nous savons très bien que même les plus grands saints, à commencer par saint Pierre qui a trahi son maître trois fois, ce qui est quand même un record, ne sont pas saints parce qu’ils sont parfaits. Pourquoi les reconnaît-on comme saints ? Il y a une réponse très simple. C’est la réponse qui devrait animer toute notre vie. C’est parce que Dieu a voulu chacun unique et que le but de Dieu est de faire sortir de chaque individu la personnalité unique qu’il ou qu’elle est. C’est cela l’énigme de la sainteté. L’énigme de la sainteté vient de la question : « Qui suis-je ? », que je me pose parce que je n’ai pas directement de modèle à assimiler, pas de normes à intégrer. La première question que Dieu a posée en moi au moment même de la création, c’est cette interrogation : « Qui suis-je ? » Non pas pour se regarder le nombril toute la journée. Il a posé cette question parce que c’est à travers elle, cette énigme, que chacun de nous est à lui-même, qu’à un moment donné on se dit : « Quel est mon vrai visage ? » C’est la question de la vérité posée à chacun d’entre nous. Et là, il n’y a plus de réponse sur internet. Il n’y a plus de réponse même dans les plus beaux romans qui peuvent tout au plus nous aider à découvrir qui nous sommes, mais ne donnent jamais la solution. Il y a le seul fait de découvrir, non pas pour s’en vanter, ni pour se manifester comme un être extraordinaire, que curieusement j’ai été créé unique et j’ai reçu de Dieu ce visage, ce désir, ces questions, ce cheminement du fond de mon cœur qui consiste à me demander qui je suis et où je vais.

Frères et sœurs, c’est exactement cela que nous fêtons aujourd’hui. Nous fêtons cette question toute simple que Dieu a mise en nous : « Qui suis-je ? » Et par le simple fait même de nous poser la question, nous sommes déjà sortis de nous-mêmes, nous sommes d’emblée capables de comprendre que nous n’avons pas la solution en nous-mêmes. Se demander qui je suis, c’est précisément reconnaître que je n’ai absolument aucune maîtrise sur moi-même pour pouvoir m’identifier, mais que précisément ce que je suis, au plus profond de ma personne, c’est une réalité qui m’a été donnée de façon unique puisqu’aucun de ceux qui essaient, dans des romans, des essais, des autobiographies et des analyses historiques, de dire qui a été celui-ci ou celui-là, n’éclaire jamais vraiment qui je suis, moi. Et dans cette question, il y a toute la possibilité de ma relation avec Dieu. Non pas pour m’y enfermer mais parce que simplement c’est le seul moyen que Dieu a pensé et voulu pour nous ouvrir à sa présence, à son action, à son salut.

Frères et sœurs, je pense que le paradis n’est pas un monde de comportements enfin uniformisés, enfin complètement catholiques, dirigés par les papes, les cardinaux et les évêques. Heureusement, il paraît qu’ils ne seront plus ni papes, ni cardinaux, ni évêques de l’autre côté. Actuellement, je suis prêtre pour dire la messe ici-bas sur la terre. Quand je serai de l’autre côté, je ne dirai plus la messe. Quand même, il y aura le Christ et je ne vais pas consacrer le pain et le vin ! Quand on est ordonné prêtre, on croit toujours qu’on est ordonné pour l’éternité. Oui, le caractère sacerdotal reste, mais ça ne sert plus à rien là-haut. Je ne confesserai plus personne, je ne dirai plus la messe pour personne. J’assisterai à la grand-messe du paradis avec vous.

Précisément, c’est là où chacun d’entre nous découvrira le mystère de cette relation avec Dieu. Et c’est là, cerise sur le gâteau, que je découvrirai ce que je suis, non pas simplement par moi-même mais d’abord par Dieu et surtout à travers les visages et les liens qui ont été créés ici-bas sur la terre. Que le paradis, que le Royaume devienne le lieu de révélation de chacun d’entre nous avec les autres et par les autres, cela vaut la peine. Le reste risquerait simplement de remettre Dieu sous le pouvoir de tous les processus de production et de standardiser le paradis de façon tellement ennuyeuse qu’on le fuirait plutôt que d’y rester.

Je terminerai par cette merveilleuse citation que j’aime tellement et qui résume tout. C’est la plaisante sagesse lyonnaise. Les Lyonnais disent, avec les Canuts, cette sentence que je trouve extraordinaire et qu’il faut garder dans son cœur : « Au paradis, on sera si heureux que l’éternité sera bien vite passée ».

 
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