AU FIL DES HOMELIES

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DE L'AUDACE, TOUJOURS DE L'AUDACE

Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année C (1er novembre 2019)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Car nous le verrons tel qu’il est ».

Frères et sœurs, il y a des moments où il faut vraiment se poser la question : qu’est-ce que l’au-delà ? Qu’est-ce que l’éternité ? Il y a des réponses contraignantes. C’est la réponse lyonnaise qui dans la plaisante sagesse se contente simplement de dire : « Au paradis, on sera si heureux que l’éternité sera bien vite passée ». Cela veut dire que l’éternité passera plus vite que le temps d’un sermon par exemple. Nous ne verrons pas le temps passer. Nous ne serons même pas obligés de chronométrer. L’éternité, c’est la ruine des horlogers. Mais on aura beau se dire que le temps passera vite, pourquoi devrait-il passer si vite ? Ce n’est pas aussi évident que cela car après tout, il y en a beaucoup qui aiment paresser longuement au lit et qui imaginent que l’éternité sera ce long moment de réveil dans lequel on entend vaguement le réveil sonner mais on ne bouge pas. A ce moment-là, l’éternité est une sorte de farniente, une sorte de grève permanente, de RTT, ce qui est quand même plus noble, et simplement on se prendra du bon temps.

Que ce soit dans la Bible, que ce soit plus tard dans les différentes représentations que l’on voit sur les tableaux et les retables des églises, chaque fois que l’on voit la représentation du paradis ou du ciel, cela ressemble à une sorte de bonheur dans un jardin. Cette représentation est encouragée par le premier chapitre de la Bible et on laisse donc le temps s’écouler, on ne trouve pas le temps long. Les gens donnent l’impression quand on les voit sur les tableaux, de ne rien faire. Ils sont là, ils ont l’air très calmes, très tranquilles, ils prennent les choses comme elles viennent. Et pourtant, je voudrais essayer de vous faire pressentir ce qu’est l’éternité à travers une expérience beaucoup plus moderne. Je ne sais pas si vous aimez Alberto Giacometti, un des plus grands sculpteurs de notre époque, né dans le fin fond d’une vallée du Tessin ; vers vingt ans il est parti à Paris comme un aventurier et il a passé son temps à sculpter, à peindre et à donner de la réalité une interprétation étonnante. La plus étonnante étant sans doute son œuvre L’homme qui marche. Cette espèce de long individu filiforme, qui a les pieds collés à la glaise comme s’il avait des sabots de boue, qui marche avec une sorte d’attitude de déséquilibre – on a presque toujours peur que la statue s’effondre vers l’avant –, avec le dos légèrement voûté comme si cet homme était accablé du poids de la souffrance humaine. Mais il est là et il tient toujours.

C’est l’image de l’éternité. Il nous montre un homme non pas comme Rodin, des espèces d’Hercule qui sont dans une sorte de fierté humaine parfois même un peu suffisante car les hommes tiennent par leurs muscles. Avec Giacometti il n’y a rien, il n’y a pas de muscles, il n’y a que des morceaux de terre et de plâtre collés les uns aux autres mais cela fait une sorte d’évocation du mystère de l’homme dans sa fragilité humaine. Mais en même temps cela dure, cela tient.

C’est même tellement important qu’une essayiste a accepté de se faire enfermer une nuit dans le musée où se trouve la statue. Elle en a fait longtemps des insomnies, parce qu’on lui avait dit : « Vous allez avoir le privilège de passer une nuit aux pieds de la statue de L’homme qui marche et vous nous direz ce que vous en pensez ». Cela a donné un très bel essai de Lydia Salvayre.

Revenons à Giacometti. Je crois qu’il a fait d’une certaine manière l’expérience de l’éternité, peut-être pas celle de la vision de Dieu car c’est Giacometti et c’est quand même un peu compliqué avec les copines, l’épouse, etc. C’était assez houleux. Mais il était chrétien à sa manière et dans sa sculpture il a fait une certaine expérience de l’éternité et je crois que nous pouvons en tirer quelque profit pour nous, pour comprendre quelle est notre destinée. Quand on fête la Toussaint, on se dit que tout va bien finir même si l’on verse toutes les larmes de notre corps quand un proche disparaît. Ce n’est pas si simple que cela.

Pour Giacometti, c’est l’expérience de sculpteur et de peintre qui est à mon avis une clé pour comprendre l’éternité. En effet, la plupart du temps on croit que l’éternité est réglée comme une horloge, même s’il n’y a pas de temps. C’est une horloge sans aiguilles, comme dans les films de Bergman. Chez Giacometti, il n’y a pas d’horloge. C’est le désordre total et il a d’abord une première phrase pour expliquer cela. Cette phrase est une des clés pour comprendre vraiment le sens même de ce qu’est l’éternité. Il écrit, il parle de son œuvre, il dit pourquoi il sculpte, pourquoi il peint. Il dit : « Arriver à avoir de l’audace, une audace totale devant les choses ». Je crois que c’est la plus belle définition de l’éternité. C’est avoir de l’audace devant les choses. Se rendre compte tout à coup d’un fait inouï, c’est que la réalité des êtres et des choses ne pouvait être abordée qu’avec audace : avoir l’audace d’aborder le visage qu’il va sculpter. C’est pourquoi en général il ne sculptait que des visages familiers : Annette, sa mère, son frère Diego qui étaient tous d’une patience d’ange car il fallait le subir. Mais c’était parce qu’il avait pressenti le côté absolument secret, insondable, presque violent de la réalité. On ne peut pas saisir la réalité ; quand Giacometti sculptait, il était comme un chasseur qui essayait de traquer le mystère même des êtres et cela donne ces résultats étonnants qui sont des êtres absolument insaisissables, filiformes et qui n’ont aucune harmonie interne. Ils sont faits de morceaux de glaise collés les uns aux autres et ils tiennent mystérieusement, pour expliquer le mystère même de la réalité visible ici-bas sur la terre, mystère qui le passionne, l’interroge et le met sans cesse en situation d’audace.

Il faut avoir l’audace d’oser aborder le réel. C’est pour cela que nous commettons sur ce point une erreur fondamentale qui est de voir dans le paradis la projection de nos rêves. C’est stupide : si le paradis est simplement la projection de nos rêves, cela ne vaut rien. C’est la mission d’un artiste comme Giacometti de nous dire que la seule chose qui compte n’est pas de nous projeter dans le rêve, d’imaginer quelque chose. Au contraire, chaque fois que j’imagine, chaque fois que je crée, je me rends compte que c’était encore un rêve et il faut aller plus loin pour scruter la réalité elle-même. La réalité est à la fois extraordinaire, fascinante, inaccessible et provocante. Il faut donc avoir de l’audace. Je pense que le paradis est pour tout le monde. Mais les premières places du paradis seront pour ceux qui ont le sens du réel. A la fin, on mettra les rêveurs et les rêveuses. Mais il faut comprendre que dans la réalité même, il y a quelque chose de provocant qui nous dit : « Non, tu ne peux pas en rester là, tu crois que tu as saisi mon visage mais ce n’est pas vrai. Il faut que tu avances encore ». C’est pour cela que Giacometti disait : « Même si j’avais quatre cents ans devant moi, je ne pourrais pas finir une œuvre ». Il détestait les artistes qui peignaient un tableau en une journée.

Pour lui, c’était une espèce de fascination que le réel, surtout le réel humain, le réel du visage humain, le réel de la vie humaine. Le réel de tout ce qui nous entoure était tellement fascinant que chaque fois, il essayait de le dire et il n’y arrivait jamais. C’est peut-être un des aspects de l’éternité. De ce point de vue-là, il rejoint un Père de l’Eglise, Grégoire de Nysse, qui disait à sa manière la même chose : « Au paradis, nous irons de commencement en commencement, par des commencements qui n’auront jamais de fin ».

Pour tous ceux qui veulent des produits finis, ce n’est pas la peine d’essayer de chercher le paradis. Tous ceux qui veulent Dieu comme produit fini, comme "merveilleux-organisateur-du-Club-Méditerranée-céleste", ce n’est pas la peine, cela ne vous plaira pas. En réalité, le paradis ne fera que creuser et pousser jusqu’au bout la folie humaine de rencontrer le réel et donc de mesurer à chaque fois la distance qui existe entre ce réel et nous. C’est la vie des artistes. C’est pourquoi il peut écrire : « Tout apprendre à la base, tel que je vois les êtres et les choses, surtout les êtres et leur tête, les yeux à l’horizon, la courbe des yeux, le partage des eaux ». C’est cela Giacometti, tout recommencer, tout reprendre dans les moindres détails, aller jusqu’au bout. C’est pourquoi il faut l’éternité. Si on entre en présence de Dieu, si Dieu est le réel inépuisable, il nous faut toute l’éternité. C’est réglementaire, cela fait partie du contrat. Dieu sait pourtant que nous aimons déjà le temps et ce qu’il nous permet de découvrir dans la réalité la plus simple, à condition qu’on vise la réalité et qu’on ne la transforme pas en rêve. Mais si nous nous exerçons à cela, on commence à comprendre ce qu’est l’éternité.

Mais il y a une chose que Giacometti a pensée de temps à autre et qu’il a plus ou moins bien vécue, c’est qu’il ne s’agit pas simplement d’une expérience esthétique même si l’expérience esthétique est extrêmement importante. Il s’agit de la grandeur des artistes qui à travers la beauté qui se dévoile, voient toujours plus avant le désir d’avancer jusqu’au tréfonds. Mais puisque Dieu est amour, nous le verrons tel qu’Il est. Il y a quelque chose d’intraduisible en matière esthétique, c’est le fait que quand on aime quelqu’un, on commence à saisir le cœur même de l’autre, on perd ses moyens : en effet, ce qu’on voit dans le cœur de l’autre est encore plus mystérieux, parce qu’il s’avance aussi à notre rencontre et qu’il fait la même expérience. C’est le fameux verset du psaume 42 : « L’abîme appelant l’abîme au fracas de tes eaux ». Cela peut être fracassant à un certain moment mais c’est cela le mystère profond du paradis, du ciel. « L’abîme appelant l’abîme ». Avoir l’audace d’affronter l’abîme de l’autre qui est Dieu comme on a l’audace, à certains moments, de pouvoir affronter l’abîme du cœur de celui ou de celle qu’on aime. Ce qui ne veut pas dire nécessairement que c’est une expérience amoureuse, mais c’est le fait d’avoir découvert que quelqu’un est quelqu’un et que dans ce quelqu’un, il y a tant à dire que trois ou quatre cents ans ne suffisent pas pour le dire.

Autrement dit, pour Giacometti, il y a sans cesse une création et il y revient sans arrêt. Il a fait deux cents portraits de Diego et je ne sais combien de sculptures de visage de sa mère ou de sa compagne Annette, mais c’était toujours nouveau, cela ne se répète jamais, précisément parce qu’il voulait saisir à un moment donné ce qu’il ou ce qu’elle était. Si du point de vue esthétique c’est incroyable, du point de vue de l’amour de l’autre, c’est encore plus extraordinaire car à partir de ce moment-là, il s’établit entre les deux personnes qui sont dans cette relation d’amour, dans ce lien l’un vis-à-vis de l’autre, quelque chose d’inépuisable des deux côtés. Et c’est cela que Dieu a voulu déjà ici-bas sur la terre comme une sorte d’exercice pour arriver un jour à l’aimer, Lui. Il a tellement voulu cela qu’il a pris Lui-même figure humaine. Il veut que nous soyons tous ses Giacometti. Être le Giacometti de Dieu, c’est cela qui est en cause. Découvrir dans le mystère inépuisable du Christ, du Fils de l’Homme, du Fils de Dieu incarné, découvrir cette passion inépuisable de la rencontre.

Frères et sœurs, c’est pour cela que nous sommes ici aujourd’hui. Certes nous n’avons pas tous le talent de dire Dieu comme Giacometti a pu dire la fragilité humaine. Ce n’est pas donné à tout le monde. Au fond, du point de vue de ce que veut dire aimer, de cet attachement qui nous pousse, qui nous attire sans cesse vers le creux du cœur de Dieu, nous sommes tous convoqués, il n’y a pas d’exception. Encore faut-il avoir de l’audace. Je ne vais pas vous citer le mot célèbre : « De l’audace, toujours de l’audace », mais c’est quand même un peu cela le paradis.

 

 
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