AU FIL DES HOMELIES

Photos

Hagiographie

La légende de sainte Cécile a été largement diffusée dès les premiers siècles chrétiens. La Légende Dorée de Jacques de Voragine raconte que Cécile se refuse en mariage à Valérius et le convainc de demander le baptême. Condamnée à être brûlée dans une chaudière, elle est rafraîchie par une nuée. Le bourreau chargé de la décapiter la laissera agonisante après trois essais infructueux. 

Iconographie

La tradition a fait de Cécile une musicienne, elle porte un orgue miniature et la palme du martyre.

OSER L'INEXPLICABLE

2 Co 10, 17-11,2 ; Mt 25, 1-13
Ste Cécile - (22 novembre 2011)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Cécile (Mondorf)

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rères et sœurs, je voudrais vous dire quelques petits mots sur le martyre de sainte Cécile Elle est devenue la figure même de la musique et du chant non pas parce que nous aurions appris qu'elle chantait bien ! On n'en sait rien, elle a été martyrisée dans le cirque et si elle est devenue la patronne des musiciens et des chantres, c'est tout simplement parce que à l'époque, les martyres étaient exécutés au son des instruments de musique, il y avait à la fois le son et l'image pour divertir les empereurs et les foules.

Peut-être que les orgues de l'époque ont réussi à être plus forts que sa voix, mais aujourd'hui l'essentiel serait plutôt de nous recentrer sur son héritage, c'est-à-dire, le rapport de la foi au corps. Nous sommes dans une société qui est très intellectuelle, dans laquelle même la religion est dans la tête et non pas dans le cœur et encore moins dans les tripes. Saint Augustin commentant un psaume nous dit : "Chantez-lui le cantique nouveau, chantez bien, chante pour lui mais évite de chanter mal". C'est un peu comme pour notre foi, comme on ne connaît pas trop la théologie, le dogme, on n'ose pas trop en parler aux autres. Pour le chant c'est pareil, on a peur de blesser les oreilles du voisin et donc on rentre notre chant et notre voix à l'intérieur de nous-même. "Chantez bien mes frères. Lorsqu'on te dit devant un auditeur bon musicien de chanter pour lui plaire, si tu ignores la musique, tu redoutes de chanter et de déplaire à l'artiste. Car ce que l'auditeur incompétent ne remarque pas, l'artiste te le reproche". Effectivement, devant cet artiste qui est Dieu, nous sommes bien souvent paralysés, nous nous sentons pécheurs à la fois dans les actes que nous posons, dans cette évangélisation que nous n'arrivons pas à faire, et encore plus dans le fait d'ouvrir la bouche pour chanter. Pour beaucoup de personnes aujourd'hui, il vaut mieux une messe basse que chantée, parce que dans la messe basse, on a l'impression d'être encore plus près de Dieu.

Or, saint Augustin explique que l'inexplicable qui est Dieu a besoin de l'inexplicable qui est le chant. Nous prêtons attention aux paroles, et tant mieux, mais dans notre monde très tourné vers les anglo-saxons, nous écoutons au long de la journée des chants dont nous ne comprenons pas les paroles, ce qui fait que nous sommes plus attentifs à la mélodie. Ce que veut dire saint Augustin sans vouloir nier l'importance des paroles, comme il vaut mieux ne pas raconter n'importe quoi en théologie dogmatique et en évangile, il n'empêche qu'il y a un lien véritable entre notre corps et ce qu'on exprime. C'est ce qui est important. Saint Augustin continue en nous donnant une méthode de chant : "Ne cherche pas des paroles comme si tu pouvais expliquer ce qui plaît à Dieu, chante par des cris de jubilation. Bien chanter pour Dieu, c'est chanter par des cris de jubilation".

Frères et sœurs, je suis sûr que beaucoup d'entre nous le matin, dans la douche, nous poussons des cris de jubilation, et parfois nous en avons honte ! nous ne devrions pas en avoir honte mais plutôt les destiner à Dieu. L'accent aujourd'hui de cette fête de sainte Cécile, ne porte pas tellement sur le message en tant que tel, c'est-à-dire la logique, son interprétation, les idées, mais porte sur quelque chose de beaucoup plus profond qui a de l'intérêt pour Dieu et c'est notre être. C'est le fait que dans notre religion, nous ne savons pas assez nous exprimer devant Dieu avec notre être tout entier, avec nos gestes, et avec notre voix.

Dernière chose. Je veux bien croire que ce n'est pas donné à tout le monde d'être chanteur d'opéra, mais ce que veut dire aussi saint Augustin, c'est que le corps est porteur de vibrations et d'échos. Les chanteurs savent très bien qu'il faut faire vibrer la voix avec le corps. Le corps en entier, la tête et les mains sont des caisses de résonance, les bons chanteurs sont ceux qui sont capables de ne pas forcer la voix, mais de faire en sorte que cette voix puisse vibrer à l'intérieur et faire écho jusqu'au bout des doigts. Je vous rappelle simplement que le mot "catéchèse" est un mot qui vient aussi de l'écho. Quand on parle entre nous, on fait écho de quelque chose qui est dans notre cœur et que l'on offre à celui qui est en face de nous. La voix est aussi un écho de notre propre être.

Frères et sœurs, même si nous avons peur quelquefois d'écorcher les oreilles de nos voisins, je vous le dis en tant que prêtre tourné vers la foule, il n'y a rien de plus triste qu'une assemblée qui ne chante pas. Même si on a peur de s'exprimer et de chanter, la fête d'aujourd'hui nous invite à recentrer la religion qui n'est pas simplement un ensemble d'idées, ou uniquement une morale, la religion, c'est aussi de faire écho à l'extérieur de notre être intérieur, là où dans notre cœur nous rencontrons le Seigneur.

 

AMEN

 

 

 

 

 

LES DEUX MUSIQUES

2 Co 10, 17-11,2 ; Mt 25, 1-13
Ste Cécile - (22 novembre 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Chenois : Sainte Cécile

 

F

rères et sœurs, dans la fête que nous célébrons aujourd'hui, la fête de sainte Cécile qui est devenue par la suite patronne des musiciens, il y a plus exactement deux musiques.

La première musique est calquée sur les débuts de la vie de sainte Cécile mariée avec un païen, Aurélien. Elle s'adresse à Aurélien comme Tobie et Sara dans le petit livre qui s'appelle "Tobie". Dans ce petit livre, le couple prie, se met en accord avant de consommer le mariage et de vivre religieusement leur relation conjugale. La première musique de sainte Cécile c'est le moment où elle chante les psaumes à son mari qui n'est pas chrétien et qui lui dit que pour s'accorder tous les deux, il faut qu'il puisse s'accorder à cette même musique des psaumes, et que pour cela il faut qu'il se convertisse et devienne chrétien. Il va effectivement devenir chrétien de même que son beau-frère Tiburce.

Arrive ce qui arriva à l'époque, sainte Cécile, avec d'autres chrétiens passe devant un juge, ils sont condamnés, et là, il y a une autre musique, c'est la musique des orgues qui accompagnait les jeux du cirque. C'est une musique plus violente, plus forte, celle que les romains affectionnaient lors des combats dans le cirque. Et paradoxalement, là aussi, pour prendre une image un peu amusante, cette musique violente et sauvage, au service de la mort et de la sauvagerie, d'hommes aimant voir d'autres hommes s'entretuer, va être apprivoisée comme l'animal sauvage, par la jeune fille et cette musique apprivoisée au fur et à mesure va disparaître au profit de la musique religieuse des psaumes.

Ce que je veux dire par là, c'est que même si au moment de son exécution ce sont les orgues romaines qui semblent gagner la mise, la prière incessante de sainte Cécile dans l'arène, cette prière qui sera peut-être silencieuse parce que les gens ne l'entendront pas, c'est pourtant cette musique-là qui va triompher.

Frères et sœurs, quand nous rentrons dans une église, nous sommes nous-mêmes soumis à une musique un peu intempestive et sauvage de notre vie, de nos soucis, de nos problèmes, et elle vient tellement nous envahir que nous avons quelquefois du mal à nous en débarrasser, pour laisser la place à une autre musique, cette musique des psaumes, cette musique de Dieu. Je crois que c'est cette conversion à laquelle nous sommes appelés quand nous rentrons dans une église pour y prier, et surtout pour chanter, c'est-à-dire savoir accorder la musique humaine, la musique de nos péchés, de nos limites, de nos problèmes, savoir accorder cette musique à la musique de Dieu, la musique de psaumes, cette prière de confiance et de louange à laquelle nous sommes appelés.

 

 

AMEN

 

 

CHANTER LA GLOIRE DE DIEU

2 Co 10, 17-11,2 ; Mt 25, 1-13
Ste Cécile - (22 novembre 2008)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, quelques mots seulement sur sainte Cécile. Comme je vous le disais, historiquement parlant, nous ne savons pratiquement rien au sujet de sainte Cécile, sinon que sa famille était suffisamment aisée pour donner à l'Église une maison vaste qui est encore aujourd'hui le couvent de sainte Cécile avec son église, à côté du Transtévère.

Dans la légende qui a rendu populaire sainte Cécile, il y a un détail qui a fait sa gloire. On nous dit qu'au moment de son martyre, elle chantait des cantiques au Seigneur et même qu'elle s'accompagnait sur un orgue. Ceci a valu à sainte Cécile d'être la patronne des musiciens, des chantres, et très particulièrement, la patronne du chant liturgique.

C'est donc à sainte Cécile que nous devons adresser nos invocations pour qu'elle nous soutienne dans cette vie liturgique où nous essayons de proclamer la gloire de Dieu par la beauté des textes et des chants.

Je voudrais vous transmettre une pensée de saint Augustin qui est relative à ce chant liturgique. Vous l'aurez remarqué dans le chant grégorien qui est l'ancien chant liturgique d'Occident, il arrive souvent qu'il y ait beaucoup de notes sur une seule syllabe. Cela arrive en particulier avec le mot "Alleluia". Saint Augustin nous dit ceci : "Quand les mots ne sont plus capables de dire le mystère de Dieu, alors il ne nous reste plus que le chant". Le chant c'est ce qui va plus loin que les mots qui sont encore très liés à la pensée, à la pensée rationnelle, ils sont plus détaillés. Le chant lui, va au-delà du sens des mots et nous permet de calquer le rythme de notre cœur à travers celui de notre voix, sur le rythme du mystère de Dieu.

En disant cela Saint Augustin, pour parler du chant emploie le mot latin "jubilus", qui a donné jubiler, jubilation. Pour lui ce chant éperdu dans lequel les notes s'accumulent sur un seul mot ou même une seule syllabe, le "jubilus" est un chant de joie, dans lequel notre cœur s'épanouit devant Dieu et c'est pourquoi nous devons penser que nous sommes en train, non pas de demander la grâce de Dieu, mais d'abord de chanter sa gloire.

Il y a une phrase dans le Gloria que je trouve particulièrement belle et profonde. Après avoir dit : "Nous te louons, nous te bénissons, nous t'adorons, nous te glorifions", on ajoute cette phrase extraordinaire : "Nous te rendons grâces" (non pas pour ce que tu nous as donné), mais "pour ton immense gloire". Nous devons rendre grâces, remercier Dieu pour sa beauté, pour sa splendeur, pour la joie que sa présence répand en nos cœurs.

 

AMEN

 

 

 

LES DEUX MUSIQUES

2 Co 10, 17-11,2 ; Mt 25, 1-13
Ste Cécile - (22 novembre 2007)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

F

rères et sœurs, je ne sais pas ce qui est le plus difficile, si c'est de prêcher sur la sottise de ces vierges, non pas parce qu'elles n'ont pas assez d'huile, mais parce qu'elles croient que les magasins sont ouverts à minuit passé. On vous aurait dit cela, moi, je ne serais jamais sorti. Hormis ce qu'on appelle au Canada les dépanneurs, c'est-à-dire les magasins qui sont ouverts 24 heures sur 24, je pense que croire quand on vous dit que vous pouvez aller acheter de l'huile après minuit, c'est vraiment là la sottise. Est-ce que c'est cela le plus difficile ou est-ce que c'est d'essayer de parler de saint Cécile, dont le récit de la Passion date de 535, pour quelque chose qui s'est passé dans les années 230. Comment réussir à partager entre les faits historiques, parce que nous sommes fils et filles du siècle des lumières et de Descartes, et que nous aimons les choses vraies et historiques, et comment faire la différence entre cela et de l'autre côté le merveilleux et l'extraordinaire ?

Le merveilleux cela commence très bien dans une des Passions qui concerne sainte Cécile, puisqu'elle est censée se marier avec un jeune homme nommé Valérien, et que la nuit de noces, sainte Cécile chante les psaumes, et refuse de consommer son mariage prenant en exemple ce fameux texte du livre de Tobie. Elle arrive, et c'est le rêve de beaucoup de chrétiens et de chrétiennes, elle arrive à convertir son mari. Il devient donc chrétien, il est baptisé, ils font des choses très dangereuses, ils enterrent les corps des martyrs. Ils se font arrêter par les autorités romaines, et comme Cécile est quelqu'un de très connu, elle est condamnée à être enfermée dans la salle de sudation de sa maison, elle meurt à peu près étouffée, quand le garde vient vérifier si elle est bien morte, il lui donne le dernier coup de grâce.

Une autre version de cette Passion nous rappelle qu'elle a été martyrisée au milieu de l'arène, mourant au son des orgues. Les orgues ne sont pas une invention médiévale, cela existe déjà dans l'Antiquité, cette musique de cirque permettait au public de se divertir l'oreille pendant que les yeux se divertissaient en se repaissant du sang des cadavres et des gens qui se tuaient sympathiquement dans l'arène.

Je n'ai pas la prétention une fois pour toutes de trancher entre la vérité et les fables, mais ce qui me semble très intéressant, c'est tout simplement que nous avons affaire ici entre deux musiques. Il y a la musique et les hymnes que très certainement sainte Cécile a chanté si ce n'est à haute voix, au moins dans son cœur quand elle était au centre de l'arène, et cette musique de l'évangile, cette hymne à l'Époux est confrontée à la musique du siècle qui semble même être une musique beaucoup plus envahissante, plus violente et prenant même le pas sur la musique de l'évangile. Ce qui a été vainqueur dans l'arène, ce n'est pas la douce mélodie des premières hymnes des chrétiens chantant le Christ ressuscité et Époux, mais cela a été le vacarme de la musique du cirque et de cette société romaine extrêmement violente.

Mais entre nous soit dit, à moyen et long terme, quelle musique a remporté le morceau ? C'est cela qui est beau en finale, cette musique que peut-être personne n'a entendu dans l'arène, la musique de cette vierge qui mourait pour le Christ, cette musique-là a remporté la victoire face à la musique de la haine et de la violence de la société romaine, qui, je vous l'accorde, a mis aussi beaucoup de temps pour un petit peu se christianiser, et encore, je n'ouvrirai pas le dossier de la violence qui a subsisté dans le royaume des empereurs dits très chrétiens.

Qu'est-ce que cela veut dire pour nous ? Cela veut peut-être dire pour nous que nous sommes aussi confrontés à ce problème dans notre vie. Je vais prendre un exemple très simple de la liturgie, à savoir à la fois des offices et de la messe. C'est vrai, que nous n'avons pas à nous le cacher, quand nous arrivons ici dans cette église, nous avons la tête envahie de bruit et de musique de cirque. Nous sommes tellement envahis par cette musique qui nous vient de nos soucis, de la société, que nous n'arrivons pas à vivre notre vie de chrétien comme nous voudrions le faire, nous pourrions même imaginer que l'autre musique va prendre le pas et qu'on n'y arrivera jamais. Qu'est-ce qui se passe quand nous rentrons dans cette église ? et que nous essayons, quelles que soient nos qualités de chants, que nous chantons, que se passe-t-il ? Nous laissons la musique de l'évangile et les psaumes prendre le pas sur la musique de cirque de cette société qui n'est pas christianisée, et de notre propre part de vie qui n'est pas christianisée.

Je crois que l'expérience que vit sainte Cécile dans l'arène, il nous est donnée de la vivre tous les jours. Je voudrais terminer sur une dernière image qui est très peu présente dans notre société chrétienne du XXIè siècle, mais qui a dominé une partie de la poésie et de la culture des premiers siècles de l'Église, c'est quand le Christ est représenté sous les traits d'Orphée, cet homme qui joue de la musique. Il y a un passage dans les écrits de Clément d'Alexandrie qui est très beau : il dit que le Christ c'est Orphée, c'est celui qui est capable de venir dans ce monde qui n'a pas d'harmonie pour justement lui donner cette harmonie.

Je crois que ce que nous donne à méditer sainte Cécile aujourd'hui, c'est la manière dont nous avons à passer de la cacophonie de ce monde, de notre cœur et de notre vie, à cette symphonie. Et pour entrer dans cette symphonie, nous sommes invités à faire silence, à rester même peut-être un peu têtus, et vous voyez que tous les textes de type apocalyptique qui se profilent devant nous dans le temps de l'Avent nous le rappellent très régulièrement, être constants. La constance c'est essayer de continuer à chanter pour qu'à un moment donné, nous puissions mettre en harmonie la musique de notre vie avec la musique du Christ ressuscité, lui qui est la tête de notre Église et notre Époux.

 

 

AMEN

 

GRATUITÉ DU CHANT, DU MARTYRE ET DE LA VIRGINITÉ

2 Co 10, 17-11,2 ; Mt 25, 1-13
Ste Cécile - (22 novembre 2005)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

e patronage de sainte Cécile pour les musiciens est un peu fortuit. Cela découle simplement d'une petite notice dans la légende qui raconte son martyre, légende qui est postérieure, et qui racontait le moment où Cécile avait été conduite aux jeux du cirque et était morte "in sonis organorum", ce qu'il faut traduire : "au son des orgues". Cela ne veut pas dire évidemment, que c'était elle-même qui jouait, mais il faut savoir que dans les jeux romains du cirque, c'est comme au cinéma, il y avait en même temps, la bande image et la bande sonore. C'étaient non pas les premiers orgues électroniques ou mécaniques mais hydrauliques, comme le son de l'orgue déjà à cette époque portait bien, c'est au son des orgues qui accompagnaient les spectacles de gladiateurs et autres jeux, que Cécile a été martyrisée. C'est donc dans ce contexte-là, avec l'association des orgues qui depuis, étaient passés dans les églises, à peu près à l'époque carolingienne, c'est le tout début, on a associé le martyre de sainte Cécile à une musicienne, comme s'il avait eu un petit orphéon qui était venu jouer pour célébrer son martyre. C'est un peu fortuit, mais c'est comme ça que se créent de belles légendes, nous sommes toujours dans l'interprétation, les textes se lisent, se relisent, changent de sens, et cela n'a guère d'importance.

Toujours est-il que ce qui est intéressant, c'est qu'on ait ainsi associé la musique et le martyre, car vous remarquerez que quelques décennies avant sainte Cécile, dans l'Apocalypse, la musique est associée au martyre. Ceux-là qui viennent de la grande épreuve, qui ont lavé leur robe dans le sang de l'Agneau, chantent précisément le cantique de l'Agneau. Autrement dit, dans l'Apocalypse déjà la part musicale est toujours associée au martyre. Quand il y a les liturgies célestes dans l'Apocalypse, il y a toujours les participants de la liturgie, soit que ce soient les couronnes quand il s'agit des vieillards, soit d'autres qui agitent leurs palmes quand ce sont des martyrs, puisque la palme est précisément le symbole de la couronne du martyre, et en même temps, ils chantent un cantique nouveau.

Ainsi, dans une sorte de pressentiment profond, l'Apocalypse avait associé déjà musique et martyre. Pourquoi ? Je crois que c'est assez simple : dans la musique comme dans le martyre, il y a une valeur commune, c'est la gratuité. Dans la musique, c'est évident. La musique n'est pas utilitaire, sauf quand elle devient militaire pour faire marcher les gens au pas, mais il faut bien voir que ce n'est pas la meilleure catégorie de la production musicale, il y a mieux en général. D'autre part, quand c'est de la musique utilitaire, comme dans les vidéo-clips aujourd'hui, la plupart du temps, cela baisse assez nettement de qualité. Autrement dit, la musique n'est jamais ni militaire ni militante, pour qu'elle soit de la belle musique, il faut qu'elle soit gratuite. C'est pour cela qu'on a toujours pensé dans l'Église que le meilleur moyen de traduire la gratuité de notre rassemblement devant Dieu, c'était de chanter ! On dira ce qu'on voudra, mais le prototype de la "messe basse", qui s'est tellement imposé en Occident parce que cela allait plus vite, c'est en fait, une contradiction dans les termes. C'est-à-dire qu'on tue la dimension de gratuité du culte, et il n'y a rien de pire, déjà le qualificatif, une "messe basse", comme s'il y en avait des hautes, c'est assez terrible comme langage, et en même temps, cela montre bien qu'on a perdu le sens du culte lui-même, qui est précisément une sorte d'acclamation comme dans l'Apocalypse. Le martyre, c'est aussi la gratuité de la vie. C'est l'application de ce qui dit saint Paul : "Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement". Donc, quand on meurt martyr, d'abord, on ne doit rien à personne, et on va devant Dieu en lui disant : tu m'as donné la vie, elle est pour toi. Cela doit être ça le geste du martyre, qui n'est pas seulement le geste d'endurer la dent des lions et des tigres, ce qui ne doit pas être drôle de toute façon, mais la vraie attitude du martyre, c'est d'abord l'attitude de gratuité du cœur et non pas le quota de souffrance, de quelqu'un qui dit : j'appartiens à Dieu, Il m'a donné la vie gratuitement, Il m'a donné sa grâce gratuitement, je ne peux rendre grâces qu'en ne reniant jamais mon appartenance à Dieu.

C'est pour cela que je crois que pour Cécile, on a fini par associer les deux valeurs, le martyre et la musique, elle a été martyre en chantant. Elle a incarné dans sa vie ces deux symboles, en y ajoutant celui de la virginité, qui est aussi signe de gratuité. C'est pour cette raison que Cécile est restée très profondément an crée dans les fantasmes religieux de l'Occident, parce qu'elle incarne cette triple gratuité. Gratuité de la virginité, puisque c'est à son époux qu'elle a dit appartenir au Christ et qu'elle ne le lâcherait pas, gratuité de la musique, c'est-à-dire ce qu'on lui a attribué, la gratuité du chant et de la parole pour se tenir devant Dieu, et la gratuité du martyre, qui est le fait de reconnaître véritablement notre appartenance à Dieu, quoi qu'il arrive. Je crois que c'est un magnifique programme qui n'est pas réservé uniquement aux chanteurs et aux musiciens, mais qui est en réalité, le programme de tout chrétien.

 

AMEN

 

 

 

LOUEZ-LE AU SON DES HARPES

2 Co 10, 17-11,2 ; Mt 25, 1-13
Ste Cécile - (22 novembre 2004)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

C

et évangile s'applique bien sûr à sainte Cécile dont nous ne pouvons pas, forcément, comme beaucoup de vierges martyres raconter énormément de choses à l'instar de sainte Agnès ou de sainte Lucie. Mais l'Église aime à les célébrer avec cette image de l'évangile de celles qui veillent dans l'attente de la venue de l'Époux : "Veillez et priez". Aussi, parfois, ces vierges martyres sont marquées tout particulièrement par un aspect de leur passion, de leur vie. Ainsi, sainte Cécile qui devient patronne des musiciens. Bonne fête aux musiciens, bonne fête aussi à ceux qui chantent, bonne fête à l'Église.

Le chant, contrairement à ce que l'on imagine souvent, n'est pas accessoire, ni la musique une ornementation dans l'Église, mais elle répond, et le chant en particulier, à la vocation profonde de l'Église et bien sûr des chrétiens qui la composent. Nous devons devenir une louange de gloire pour le Seigneur. Il est vrai que l'expression de la louange doit se faire dans la réalité, dans le tissu quotidien de notre vie, où nos actes, où notre manière d'être et de vivre doit rendre gloire au Seigneur.

Mais, il y aurait un léger aspect protestant si nous en restions là simplement à des considérations éthiques. Le chrétiens se sait aussi dépassé, il sait qu'au-delà de rendre gloire dans les actions qui tissent le quotidien, il est dépassé par la majesté divine. Il est dépassé par la résurrection du Christ. Il est dépassé par la gloire de l'Esprit. La vie du chrétien doit être une louange, et la louange au sens effectif, celle du chant qui exprime, manifeste et symbolise sa vocation profonde. C'est pourquoi le chant n'est pas accessoire dans la liturgie. Ne serait-ce que le chant d'entrée qui, dans la liturgie romaine, est là pour manifester l'union des cœurs. Car chanter ensemble, c'est manifester qu'on forme un seul cœur, qu'on est uni, que notre louange est commune. Il y a beaucoup de chants dans la liturgie romaine qui ont été écrits non pas pour être dit, mais pour être chantés, le Credo, et à plus forte raison, ce qu'on appelle l'ordinaire, le Sanctus, etc … Il y a même à l'heure actuelle un défaut dans l'Église, c'est que souvent, nous n'avons plus de chant pour accompagner notre procession vers la réception du corps et du sang du Christ, ce que l'on appelle le chant de communion. Vous aurez remarqué que souvent, quand vous assistez à une célébration, vous avez éventuellement de la musique, puis, vous vous asseyez, et là, on commence à chanter une chant que l'on appelle chant de communion. C'est faux, c'est un chant d'action de grâces, c'est éventuellement un chant pour aider au recueillement, pour remercier du don du Seigneur, mais ce n'est plus un chant de communion. Il faut savoir que ce chant qui accompagne la procession et la marche, est le chant le plus ancien dans la liturgie chrétienne. C'est celui qui donne le sens même à notre marche, pourquoi avance-t-on en procession ? Il n'y a pas de procession qui ne soit accompagnée de chant, et ce n'est pas réservé aux militaires, sinon, ce serait simplement une marche dans l'ordre.

Le chant est donc important, il manifeste l'unité du cœur en même temps l'action liturgique qui se déroule, comme le sens et la valeur de ce qui est dit et proclamé. On est là au cœur de la révélation chrétienne, car le texte le plus magnifique de la Bible, s'appelle le Cantique des Cantiques, le chant des chants. L'Église a pris aussi l'habitude d'avoir pour rendre grâces au Seigneur, ces paroles des paumes : "Je te louerai sur la harpe à dix cordes" et l'office liturgique est tissé de la Parole même de Dieu, parole qui est comme incarnée dans la réalité humaine qu'est le chant des psaumes. On est là au cœur même de la révélation chrétienne d'un Dieu qui et heureux, qui est beau, et qui manifeste profondément ce qu'il est, un Époux pour son épouse qui est l'Église. Un Époux qui l'aime si concrètement qu'Il chante lui-même le cantique des épousailles. Il est vrai que quand on est heureux, quand on est amoureux, on a envie de chanter. C'est ce qu'a fait Dieu pour l'humanité et Il appelle chacun d'entre nous à rendre gloire, à louer le Seigneur dans toute notre vie par nos chants, par nos musiques, pas nos louanges.

 

 

AMEN

 

LE CANTIQUE NOUVEAU

2 Co 10, 17-11,2 ; Mt 25, 1-13
Ste Cécile - (22 novembre 2002)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, le vierge martyre dont nous parlons aujourd'hui, sainte Cécile, ne nous est pas connue de façon historique certaine, c'est une légende qui nous raconte sa vie et sa mort. Il se trouve qu'un passage, du moins obscur de cette légende, fait allusion au fait que sainte Cécile de son vivant, jouait des instruments, semble-t-il, elle jouait d'un orgue, et c'est la raison pour laquelle sainte Cécile est devenue la patronne des chanteurs et des musiciens d'église. C'est donc sous son patronage que nous chantons les cantiques par lesquels nous acclamons le Seigneur, et même si ceci n'a qu'un fondement légendaire, c'est l'occasion pour nous, peut-être de réfléchir à la louange de Dieu qui s'exprime à travers la liturgie et plus particulièrement à travers les chants.

C'est la raison pour laquelle la liturgie nous proposait hier soir, comme lecture des vigiles se sainte Cécile, un passage de saint Augustin qui commente ce terme souvent employé par les psaumes : "le cantique nouveau". Chantez au Seigneur un can­tique nouveau, sans cesse les psaumes nous répètent ce conseil. Je crois que ce passage de saint Augustin est extrêmement beau et profitable, et c'est pourquoi je voudrais vous en lire quelques morceaux, et vous les commenter. "Rendez grâces au Seigneur sur la cithare, jouez pour lui sur la harpe à dix cordes, chantez-Lui le cantique nouveau." Saint Augustin continue : "Dépouillez ce qui est vieux, vous qui connaissez maintenant le cantique nouveau. Homme nouveau, testament nouveau, cantique nouveau. Le cantique nouveau ne concerne pas les hommes an­ciens. Les hommes nouveaux sont les seuls à l'ap­prendre car ils sont renouvelés par la grâce, loin de leur état ancien, ils appartiennent désormais au tes­tament nouveau qui est le Royaume des cieux".

Ailleurs dans un autre passage, saint Augus­tin rapprochera ce cantique nouveau du commande­ment nouveau dont Jésus nous dit qu'il est le seul commandement qu'Il nous donne : "Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés". C'est pour­quoi il continue ce commentaire en disant : "C'est pour Lui que soupire tout notre amour et qu'il chante le cantique nouveau, car ce cantique nouveau, c'est celui qui exprime le commandement nouveau parce qu'il jaillit de notre bouche comme un amour nou­veau. Chantez-Lui le cantique nouveau. Chantez bien. Chacun se demande comment chanter pour Dieu. Chante pour Lui, ne chante pas mal, il ne faut pas blesser ses oreilles. Lorsqu'on te dit devant un audi­teur musicien, chante pour lui plaire, si tu ignores la musique, tu redoutes de chanter et de déplaire à l'ar­tiste, car ce que l'auditeur incompétent ne remarque pas, l'artiste lui, le remarque. Qui se proposerait pour chanter à Dieu, Lui qui connaît le chanteur, à qui rien n'échappe, Lui qui entend toutes choses. Et bien, le Seigneur te donne cette méthode de chant : ne cherche pas des paroles comme si tu pouvais expli­quer ce qui plaît à Dieu, chante par des cris de jubi­lation. Bien chanter pour Dieu c'est chanter par des cris de jubilation. C'est comprendre qu'on ne peut pas expliquer par des paroles ce que l'on chante dans son cœur. Ceux qui chantent, lorsqu'ils se mettent à exul­ter de joie, par les paroles de leur chant, sont comme gonflés d'une telle exultation qu'ils ne peuvent pas la détailler par des mots, par des paroles, ils renoncent à articuler des sons et ils éclatent en cris de jubila­tion. Ce cri est un son qui manifeste que le cœur en­fante des sentiments qu'il ne peut pas exprimer. Et comment cela ne conviendrait-il pas à Dieu qui est Lui-même inexprimable ? Si tu ne peux parler mais que tu ne puisses pas pour autant te taire, car ton cœur veut s'exprimer, il ne te reste que de chanter en cris de jubilation. Que ton cœur se réjouisse sans prononcer de paroles, et que l'infinité de tes joies ne soit pas limitée par des mots et des syllabes. Chanter bien c'est chanter avec des cris de joie."

Ainsi saint Augustin nous dit que ce cantique nouveau qui jaillit d'un amour nouveau, c'est amour qui est l'objet du commandement nouveau dépasse toute pensée, toute expression possible. C'est là que la musique des chants de joie va au-delà de ce que les paroles sont incapables d'exprimer, elle jaillit de notre cœur comme un cri de jubilation. Nous devons nous tenir devant Dieu en sachant que son mystère dépasse tout ce que nous pouvons dire et connaître, et que notre participation à ce mystère par la grâce, par la joie, par l'amour, notre participation à ce mystère dé­passe aussi tout ce que nos mots sont capables de dire. C'est pourquoi nous nous mettons à ce moment-là à jubiler avec un chant qui dépasse les mots car notre cœur dépasse tout ce qui peur être dit. Ailleurs, saint Augustin reprendra cette idée à propos de l'Alleluia, où souvent la voix, sur les syllabes de ce mot, cessent en quelque sorte ces syllabes, pour se répandre dans un long mélisme de jubilation. Il faut que nous sa­chions laisser notre cœur s'exprimer. Chanter, c'est donner de sa voix, c'est donner son cœur, c'est donner son amour. Chanter, c'est laisser jaillir au fond de nous-mêmes, ce qui dépasse tout entendement, ce qui va rejoindre Dieu dans son mystère le plus profond, le plus impénétrable. Chanter, c'est adhérer à ce mystère de Dieu, c'est se laisser envahir par ce mystère de Dieu, c'est se laisser remplir par quelque chose qui ne peut pas s'analyser, qui ne peut pas s'exprimer ni se disséquer. Nous avons l'habitude de notre pensée ra­tionnelle, et de nos raisonnements qui vont pas à pas, mais notre rencontre avec Dieu pulvérise tous ces raisonnements, toutes ces analyse, toute cette connais­sance parcellaire. Notre rencontre avec Dieu nous fait entrer dans ce qui nous dépasse de toute part et nous entraîne au-delà de nous-mêmes. Il faut que nous nous laissions prendre ainsi dans le plus profond de notre être par cette présence de Dieu qui nous attire à Lui et nous fait dépasser toutes les limites de notre vie, de notre être, de ce que nous sommes capables de saisir, de comprendre. On ne peut pas mettre la main sur Dieu, on ne peut pas mettre la main sur la joie, on ne peut pas mettre la main sur l'amour. Tout cela est neuf, sans cesse jaillissant d'une source toujours nou­velle, qui est précisément la présence de Dieu en nous.

Frères et sœurs, quand nous chantons, es­sayons d'adhérer à cette jubilation qui est celle du cœur de Dieu et de notre propre cœur quand il ren­contre Dieu et que sainte Cécile nous apprenne à ainsi laisser Dieu nous entraîner au-delà de nous-même, nous laisser prendre par Lui qui nous dépasse de toute part.

 

 

AMEN

 

MUSIQUE ET MARTYRE

2 Co 10, 17-11,2 ; Mt 25, 1-13
Ste Cécile - (22 novembre 2001)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

a figure de sainte Cécile a subi au cours des âges une sorte d'idéalisation qui a abouti à en faire aujourd'hui la patronne des musiciens, et c'est comme cela que sur la plupart des tableaux à partir de la renaissance, on la représente comme une artiste qui, à la fois, avait une voix magnifique, et qui s'accompagnait au son des instruments les plus raffi­nés. Quand on fait l'enquête historique, on s'aperçoit que les origines sont beaucoup plus modestes. En effet, dans une étape antérieure, on associait Cécile à la musique, simplement parce que c'était le jour de ses noces qu'elle avait avoué à son fiancé qu'elle s'était consacrée pour le Christ, et l'on dit que pendant les noces, elle avait fait ses confidences à son mari pen­dant que résonnaient les instruments de musique pour la noce. A ce moment-là, Cécile n'était plus une ar­tiste, mais simplement, on jouait de la musique à l'oc­casion de ses noces. Mais plus intéressant encore, dans les légendes plus anciennes, on explique que Cécile est morte alors que résonnait ce qu'on appelait un organa, qui a donné notre mot orgue, c'était une espèce d'orgue de barbarie. Il faut savoir que l'orgue est né non pas dans les églises, mais bien dans les stades ou les amphithéâtres ou les lieux publics de réjouissances. En fait, l'organa était un instrument à tuyaux, mais qui comme il était très sonore, était ins­tallé souvent dans les endroits où il accompagnait les réjouissances un peu terribles qui amusaient les ro­mains, c'est-à-dire essentiellement les jeux du cirque. Donc, à l'origine, c'est sans doute dans la légende, parce que Cécile était tuée dans un amphithéâtre au son des orgues tout à fait profanes des jeux du cirque, qu'on a associé sa destinée à la musique. On peut évi­demment, et je pense que c'est pour cette raison que la légende, petit à petit s'est comme édulcorée, on peut trouver ce contexte un peu scandaleux, parce que ce que jouaient les orgues des amphithéâtres, c'était litté­ralement ce qu'on appelle aujourd'hui de la musique de cirque, celle qu'on trouve encore maintenant, avec les trompettes, avec la différence qu'à cette époque-là, c'étaient des orgues qui jouaient cette musique, sans doute pas très raffinée et qui ne devaient pas avoir grand-chose à voir avec la musique céleste que nous serons censés entendre ou jouer au paradis !

Pourtant, personnellement, je trouve ce détail intéressant. Cela veut dire précisément que le lien entre le martyre de Cécile et sa confession de foi et la musique qui a pu être jouée au moment où elle était en train de mourir exécutée, apparemment, cela n'a rien à voir et pourtant c'est cela qui fait la beauté du martyre de Cécile. C'est ce côté complètement désar­ticulé d'une part de cette foule qui ricane, qui s'amuse à voir les gens mourir dans les jeux du cirque et sym­bolisé par cette musique extrêmement bruyante et tapageuse qui est censés distraire leur oreille pendant ce spectacle atroce, et d'autre part, le témoignage pour le Christ. C'est précisément le côté choquant de l'as­sociation des deux que la tradition postérieure a es­sayé de gommer et d'effacer, mais justement, c'est en cela que réside tout l'intérêt. Car au fond, c'est exac­tement le sens de l'évangile et du martyre chrétien. L'évangile et le martyre chrétiens ne résonnent pas d'abord comme une musique bien agréable, et une musique céleste. C'est d'abord donné dans le paradoxe d'un monde bruyant, d'un monde qui s'étourdit dans une musique de quatre sous et dans lequel la voix de l'évangile semble se perdre. Et je trouve que c'est ce qu'il y a de plus grand chez sainte Cécile, c'est qu'elle ait témoigné de son amour pour le Christ au milieu de cette musique, on dirait le fond sonore de la radio ou de la télé, et que c'est de cet anonymat de cette musi­que de rien du tout, la musique pour tout le monde, le robinet d'eau tiède de RTL ou de l'esprit France-Inter, qu'effectivement a résonné le témoignage de l'évan­gile et le témoignage du martyre de Cécile.

C'est pour nous riche de tout un enseigne­ment. C'est vrai que notre témoignage aujourd'hui résonne toujours sur le fond des chaînes de télé ou de radio, et que ce qui fait le plus de bruit, c'est le flot des news, ou des tubes plus que la musique céleste. On l'impression que nous vivons dans un monde où il n'y a guère de musique céleste. N'empêche que l'évangile se fait entendre et que c'est cela le paradoxe de Cécile et que c'est cela encore le paradoxe de l'évangile aujourd'hui.

Il y a plus encore, là où Cécile est morte martyre dans le brouhaha d'un cirque de Rome, en réalité, sa mort a fait germer ensuite tous les magnifi­ques témoignages de musique d'Eglise à commencer par le grégorien, et puis ensuite toutes les musiques extrêmement raffinées des polyphonies de la renais­sance, et peut-être aussi certaines musiques modernes qui chantent encore quelque chose des merveilles de Dieu. C'est peut-être la même chose que nous avons à faire, c'est que notre témoignage petit à petit n'a pas à rougir de résonner dans un monde bruyant et qui vit d'une musique de quatre sous, parce que peut-être que petit à petit ce témoignage que nous donnons, peut-être pas nécessairement jusqu'au martyre, mais en tout cas ce témoignage authentique de fois que nous don­nons, est peut-être la seule chose qui soit capable de domestiquer et de transfigurer cette musique qui au départ ne vaut rien du tout.

Qu'à travers l'exemple de sainte Cécile, ce soit le signe même de la constance et de la force du témoignage évangélique qui est même capable de transformer et de transfigurer la sauvagerie barbare des jeux romains dans cette musique magnifique qui a été rendue en témoignage à sainte Cécile, à son mar­tyre, et à tout ce que cela représentait du point de vue de l'implantation de la foi chrétienne au cœur du monde.

 

AMEN

 

 

LA VIE EST UN CHANT DE LOUANGE

2 Co 10, 17-11,2 ; Mt 25, 1-13
Ste Cécile - (22 novembre 1993)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

L

es deux textes que nous avons entendus ont été choisis pour caractériser sainte Cécile dans sa virginité et son martyre. Elle était fiancée à un païen Valérien, mais elle l'a prévenu qu'un ange gardait sa virginité. Peu à peu Valérien se convertira et mourra lui-même martyre avec son beau-frère Tiburce. Les pages qui nous racontent la vie de Cécile sont plutôt de l'ordre de la légende et certains éléments reprennent une autre histoire de martyre qui a eu lieu en Afrique et qui a servi de ca­nevas pour Cécile. Ce que l'on peut dire c'est que c'était une romaine de haute naissance car elle avait la possibilité d'agir concrètement dans la cité. Elle fait certainement partie de ces grandes familles qui ont accueilli l'assemblée liturgique de l'Église dans leur maison, dans leur "domus". On a souvent, à tort, pensé que les célébrations chrétienne avaient lieu dans les catacombes. Il faut effacer de nos souvenirs cette image et comprendre que les premières réunions chrétiennes ont eu lieu dans des maisons de familles converties au christianisme qui prenaient le risque d'accueillir leurs frères pour célébrer l'eucharistie. C'est pourquoi la prière eucharistique n°l dit Canon romain garde le souvenir de ces martyrs, Cécile, Anastasie, Agnès dont le prénom est souvent un nom de famille de ces gens qui ont accueilli le Christ dans leur maison et qui l'ont accueilli encore plus en mou­rant parce qu'ils avaient été favorables à ces rassem­blements.

Ce n'est qu'au Moyen-Age que Cécile sera choisie comme patronne des musiciens. C'est pour nous aujourd'hui une manière de comprendre à la foi ce qu'est le don de la vie chrétienne et dans quelles dispositions cette vie chrétienne soit se vivre. En effet Cécile, dans sa vie comme dans sa mort, a fait d'elle-même un chant de gloire à Dieu. Il nous faut redécou­vrir peut-être pour nous-mêmes cette dimension de notre être qui est fait pour la louange. Nietzsche écri­vait au sujet des chrétiens : :"Il faudrait qu'ils me chantent d'autres chants pour que je croie à leur sa­lut." Cela me semble assez important face à cette cri­tique de Nietzsche de comprendre l'originalité de la vie chrétienne. S'il devient médiocre et faussement pieux, alimenté par des chants parfois insignifiants notre christianisme donne raison à Nietzsche. Et pourtant la qualité de la célébration liturgique, et à plus forte raison de ses chants et de sa musique, pous­sera le chrétien à une sorte de plus dans sa vie, à une qualité peut-être un petit peu plus grande. Dans ces cas-là, nous pourrons avoir une sorte d'accord parfait entre notre vie et ce que nous célébrons. Il y aura une harmonie entre les actes que nous posons et l'acte terminal qui est une pâque, un passage pour entrer dans la gloire et l'éternité.

Nous devons nous aussi, déjà en célébrant sur cette terre la liturgie, en chantant avec des paroles et une musique de qualité, commencer l'œuvre qui nous attend auprès de Dieu, œuvre de salut qui consiste à chanter sa gloire, Lui qui nous fait passer des ténèbres à son admirable lumière, qui nous fait passer de ce cantique que nous entamons au cantique éternel. Donc l'image de Cécile choisie comme patronne des musi­ciens nous fait percevoir que notre vie peut être un chant à Dieu. Qu'aujourd'hui, en entamant ce Canti­que nouveau, nous célébrions déjà les Noces de l'Agneau, en chantant ce Cantique nouveau que le Seigneur doit mettre sur nos lèvres et qui sera para­chevé dans la gloire dans la doxologie que nous sau­rons chanter pleinement, sans fausse note, dans une parfaite harmonie auprès du Seigneur. Qu'en célébrant le martyre de sainte Cécile nous puissions tous offrir, à la face de notre monde dont on dit souvent qu'il est désenchanté, la beauté, la qualité, la grandeur de la vie chrétienne qui est une vie de louange faite pour la gloire de Dieu. C'est ainsi que nous pourrons célébrer effectivement la rencontre de Dieu et de l'homme. C'est ainsi que nous pourrons, par le baptême, com­mencer à comprendre que s'est inscrite en nous l'union de Dieu avec les hommes, mais encore plus dans l'eucharistie où cela se manifeste comme une réelle communion, comme une réelle noce, comme une réelle fête à laquelle Dieu nous invite. Ainsi il faut savoir qu'en célébrant sainte Cécile nous réunis­sant aujourd'hui, à l'image des premiers chrétiens dans la cité de Dieu, pour chanter le Cantique Nouveau, celui de l'Agneau, nous célébrons avec Cécile la vie de Dieu qui est passée dans cette femme qui a offert sa vie pour la gloire du Seigneur Jésus.

 

 

AMEN

 

LE DON DE LA VOIX

2 Co 10, 17-11,2 ; Mt 25, 1-13
Ste Cécile - (22 novembre 1991)
Homélies du Frère Jean-Philippe REVEL

 

U

n obscur passage de la légende du martyre de sainte Cécile fait qu'elle est devenue la pa­tronne du chant liturgique, la patronne de tous ceux qui s'efforcent par le chant et la voix de rendre gloire et louange à Dieu.

En effet qu'est-ce que le chant sinon ce que nous dit saint Augustin l'expression d'un cœur qui aime ? Qu'est-ce que la jubilation du chant sinon la louange éperdue de celui qui aime pour l'être aimé ? Qu'est-ce donc que la liturgie sinon le chant d'amour, le chant de louange de l'humanité pour son Époux, le Christ son Bien-Aimé ? Si nous nous rassemblons souvent dans cette église, ce n'est pas d'abord pour en retirer des bienfaits spirituels, ce n'est pas d'abord pour y apprendre quelque chose, ce n'est pas d'abord pour fortifier notre foi par l'enseignement des homé­lies ou des sermons, ce n'est pas d'abord pour nourrir notre prière par les lectures de la Bible, mais c'est premièrement et avant tout, essentiellement pour ren­dre gloire à Dieu, pour la louange de Dieu. C'est notre première fonction, c'est la première fonction de la liturgie, c'est la seule chose qui ne disparaîtra jamais. saint Paul nous dit que la foi disparaîtra quand nous verrons Dieu de nos yeux, que l'espérance disparaîtra quand le Seigneur se livrera Lui-même entre nos mains, mais l'exultation du cœur dans la louange parce que l'amour remplit ce cœur, cela ne cessera jamais. Et tout le livre de l'Apocalypse nous manifeste que la béatitude y sera une louange ininterrompue de Dieu, un chant permanent. Alors si vous venez ici c'est pour chanter, c'est pour louer Dieu, c'est pour ouvrir votre cœur à cet amour qui l'envahit et qui tire des fibres de votre être cette musique, ce chant, cette louange, cette exultation d'amour.

Ceci n'est pas éloigné du martyre de Sainte Cécile car qu'est-ce que la louange sinon le don de soi ? Quand on chante "on donne de la voix". Chanter c'est en effet sortir de soi-même, se donner à travers cette exultation du chant ou de la danse, se donner à l'être aimé. Et qu'est-ce que le martyre sinon de don­ner sa vie jusqu'au bout ? Les martyrs ne se sont pas fortifiés dans un courage inébranlable, ne sont pas des gens qui se sont endurcis contre la souffrance. Toute leur histoire nous le montre, les martyrs étaient sou­vent des êtres fragiles, des êtres faibles comme nous, des êtres aussi pauvres que nous le sommes, aussi peu courageux. Précisément les récits de martyres insis­tent sur le fait que des femmes fragiles, comme Cécile ou Blandine de Lyon, n'avaient rien pour tenir tête naturellement aux bêtes et aux souffrances, mais un amour plus grand les remplissait. C'était même plus qu'un amour, c'était le Bien-Aimé Lui-même qui ve­nait au cœur de leur fragilité pour souffrir avec elles et les emporter au-delà des limites de leur faiblesse. Ce qui fait le martyr, ce n'est donc pas une manière de serrer les poings ou fortifier sa volonté et son énergie, ce qui fait le martyr c'est l'ouverture éperdue de son cœur à l'amour de Dieu.

Entre cette ouverture sans limite, ce don de soi fou qui fait qu'on va au-delà de dangers qu'on serait bien incapable d'affronter par soi-même, entre ce don de soi qui fait le martyr et le don de nous-mêmes que nous devons faire dans la louange, il y donc une parenté. Bien sûr nous sommes très loin de donner notre vie jusqu'à la dernière goutte de notre sang, mais déjà, dans la louange, nous pouvons dé­passer les limites de notre être, dépasser les limites de notre égoïsme, de nos soucis, de notre repliement sur nous-mêmes, de tout ce qui nous fait tellement adhé­rer à la terre, au sol, adhérer à nos petites préoccupa­tions, dépasser tout cela pour nous laisser emporter par l'amour du Seigneur, emporter par la joie du Sei­gneur.

Essayons de vivre cette louange liturgique, de vivre ce chant liturgique comme un don de nous-mê­mes, non pas simplement comme une ornementation qui viendrait ajouter à la beauté des offices, non pas comme une satisfaction que cela donnerait à notre sensibilité esthétique, mais faisons de ce chant un don de notre être, de notre personne au Christ Jésus pour qu'Il puisse nous prendre et nous conduire toujours plus avant dans cette communion avec Lui.

 

 

AMEN

 

 
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