AU FIL DES HOMELIES

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UN GPS INFAILLIBLE

Tb 7, 1-9
Vigiles - Nativité de Marie - (8 septembre 2001)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

 

Raphèle-les-Arles : L'Ange Gabriel et Tobie (statue volée) 

F

rères et sœurs, s'il fallait donner un surnom moderne au livre de Tobie dont nous faisons la lecture actuellement, je l'appellerais le livre du GPS. Vous savez ce que veut dire le GPS, c'est ce positionnement géographique de tous les endroits de la terre habitée grâce à un système de plusieurs satellites qui coordonnent les informations et par lesquels nous sommes reliés par ondes. Le récit de Tobie est un récit dans lequel l'ange Raphaël joue exactement le rôle de GPS, puisqu'il conduit le fils Tobie auprès de sa future femme Sarra dans la demeure de son oncle qui habite à Ecbatane.  

       Ce GPS ne fonctionne pas exactement comme le GPS moderne qui est basé sur le fait que toute la surface de la terre est comme identifié par des coordonnées géométriques : latitude, longitude, kilométrage. Le GPS réduit toutes choses à une sorte d'anonymat géométrique, on pose les coordonnées sur l'appareil, et l'on arrive au but. Le GPS ne reconnaît pas le visage de la personne chez qui l'on va, mais il peut identifier exactement le lieu où il ou elle habite et il peut donner les précisons voulues pour y accéder à travers les pièges de la circulation moderne souvent encombrée. Ici, évidemment, ce n'est pas le problème de la circulation qui est en cause, ce n'était pas surchargé, il n'y avait pas d'autoroutes, mais c'est le problème de retrouver quelqu'un personnellement. C'est encore plus difficile que le GPS. Le GPS joue sur la répartition géographique anonyme de la population à travers la surface du  globe terrestre, mais ici, Raphaël joue sur le fait qu'il va faire que Tobie rencontre effectivement la famille de Sarra. C'est du GPS familial, affectif, amoureux. C'est le moment où Tobie va découvrir celle qui deviendra sa femme.  

       Le roman nous paraît un peu naïf, à l'eau de rose, et a largement utilisé la fibre un peu larmoyante, et nous ne sommes pas au bout de nos peines dans le genre, après il y aura des effusions, des larmes, des angoisses terribles, mais tout se terminera bien, heureusement. Mais cela explique quelque chose de très profond, pourquoi ? Précisément, dans un monde où il n'y a aucun moyen d'identification, car il n'y avait ni panneau Michelin, ni guide vert, ni guide rouge pour les restaurants, c'est très compliqué de s'y retrouver. A partir du moment où l'on est sorti du monde familier dans lequel vous habitez, après, vous tombez dans l'inconnu. C'est pour cela d'ailleurs, que dans l'Antiquité, le grand problème, ce sont les voyages. Jamais les hommes n'ont été aussi voyageurs que dans l'Antiquité, ils étaient aussi voyageurs que nous, même s'ils n'avaient aucun moyen de transport rapide comme nous, seulement il fallait arriver à la bonne destination, et surtout, quand on arrive au bon endroit, il n'y avait pas de photos. On ne s'envoyait pas d'email pour montrer le portrait de la petite Sarra quand elle a eu dix-sept ans ! le problème de l'identification, de la reconnaissance de "qui tu es", était véritablement un problème.  

       Quand Tobit envoie son fils Tobie à Ecbatane, il l'envoie dans l'inconnu, et Tobie ne sait pas où il va. C'est pour cela qu'il a besoin d'un GPS sacré qui est l'ange Raphaël, qui lui, connaît le mystère même de la personne. Il est délégué par Dieu pour révéler les personnes l'une à l'autre.  

       Aujourd'hui, par tous les moyens techniques nous avons banalisé les problèmes de la reconnaissance. C'est devenu le passeport biométrique, la carte d'identité avec le numéro infalsifiable, la photo, l'ADN  etc … qui permettent de repérer quelqu'un. C'est très commode, on arrive scientifiquement, techniquement, à savoir qui est qui. Mais dans l'Antiquité, pour reconnaître quelqu'un et bénéficier de son accueil et son hospitalité, c'est extrêmement difficile. Quand vous avez perdu de vue quelqu'un pendant quinze ans, allez le reconnaître ? Peut-être a-t-il reçu une balafre, ou bien est-il amputé d'un bras ? Dans toute l'Antiquité, le problème de l'hospitalité est résolu de cette manière : quand deux amis se séparaient, ils cassaient en deux un tesson de terre cuite, et s'ils se retrouvaient plus tard, le seul moyen de se ré-identifier c'était de contrôler si les deux morceaux se correspondaient. C'est ce qu'on a appelé le "sumbolum", le signe de reconnaissance. C'est devenu le symbole, c'était le moyen très concret de s'identifier l'un vis-à-vis de l'autre. Ici, c'est Dieu qui fait le symbole, c'est lui qui fait la reconnaissance. C'est une vision extrêmement profonde du mystère de la personne. Quand on se situe à ce niveau-là, on connaît quelqu'un parce que Dieu nous ouvre le cœur de cette personne à nous-mêmes et ouvre notre propre cœur au cœur de l'autre. La charité, la communion, le lien entre les personnes n'est pas réductible à tous les moyens techniques d'identification qui permettent de dire : vous avez tel ADN, vous êtes né à telle date, vous avez tel passeport, vous avez tel défaut dans l'organisation de vos cellules, etc … Le système d'identification pour Dieu, c'est le "qui es-tu" ? Et qui peut me donner de savoir ou de connaître ou de pressentir le mystère de la personne ? C'est Dieu. C'est cela qui est toute l'articulation du livre de Tobie, c'est une méditation extraordinaire sur l'amour humain. Tobie n'aura pas trouvé Sarra, il y avait tellement de difficultés, tellement d'obstacles, d'imprévus, normalement, ils n'auraient jamais dû se rencontrer. C'est ce GPS que représente l'ange Raphaël qui fait qu'on se rencontre avec une précision toute romanesque, et qui permet la rencontre ces deux enfants qui vont ainsi pouvoir continuer la vie de cette famille si éprouvée par les difficultés, la maladie et les souffrances.  

      Je crois que lorsqu'on écoute ce livre de Tobie, on ne doit pas l'écouter d'une oreille distraite comme si c'était simplement un petit roman gentil pour édifier les gens, mais c'est véritablement le problème du mystère de la rencontre des personnes. C'est pour cela qu'il s'agit d'un texte qui est si original, si unique, si singulier dans la tradition biblique et même du Nouveau Testament, c'est le fait qu'on arrive par la grâce de Dieu à découvrir véritablement le visage et la réalité profonde et personnelle de celui ou de celle qu'on aime. 

 

       AMEN


 

 

 

 
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