AU FIL DES HOMELIES

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LA CROIX GLORIEUSE

Jn 12, 20-36

Vigiles du vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire – C

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Blesle : Christ roman

 

A

la mi-septembre 335, l'empereur Constantin patronnait de son autorité et de sa bienveil­lance financière aussi la dédicace du Marty­rium de Jérusalem, la basilique dans laquelle allait être inséré le rocher du Golgotha. Trois siècles plus tard environ, au tout début du septième siècle, Héra­clius, empereur des Romains siégeant à Constantino­ple, à Byzance, revenait dans Jérusalem qui quatre ans plus tôt avait été dévastée par les Perses et y ramenait triomphalement les reliques de la vraie croix, le qua­torze septembre, à l'occasion de l'anniversaire de la dédicace de la basilique de Jérusalem. C'est la raison pour laquelle nous fêtons aujourd'hui le mystère de l'Exaltation de la croix.

Cette fête n'était pas sans poser de problèmes. Dans l'empire romain, exalter la croix nous nous re­présentons difficilement ce que cela voulait dire. Le supplice de la croix, supplice d'exposition du condamné, pour motifs graves, généralement pour insulte ou atteint à la majesté impériale, c'est-à-dire à toute l'idéologie de l'état romain et de l'empire, était incontestablement, non seulement le supplice le plus honteux, le plus dégradant, le plus inhumain pour celui qui le subissait, mais il était aussi l'occasion d'une sorte de défoulement de méchanceté, d'horreur et de cruauté dans le comportement de ceux qui se plaisaient à y assister. On fait souvent mention des jeux du cirque, mais il y avait au moins un combat entre des bêtes et des hommes, le supplice de la croix était l'occasion d'une sorte de défoulement collectif absolument ignoble, dont on a quelques échos dans les quolibets et les railleries envoyés à la figure du Christ au moment où Il meurt. Tout ce que ce peuple portait en lui de ressentiments, de haine, de senti­ments troubles, de mépris que l'on peut connaître en­core aujourd'hui dans certaines populations au-delà du rideau de fer, tout cela se trouvait condensé avec une violence incroyable, si bien que le supplice de la croix était le synonyme de l'infamie au sens absolu du terme.

Par conséquent, pour un empereur, exalter la croix, autoriser ses représentations comme représen­tations sacrées, c'était introduire dans son empire une sorte de renversement absolument considérable des mentalités et comme nous le disons parfois des va­leurs. C'était une sorte de véritable bouleversement social qui s'introduisait ainsi dans l'empire romain. Ce qu'il y a de plus étonnant dans la vision de Constantin au pont de Milvius, quelque dix ou vingt ans avant la consécration de l'église de Jérusalem, l'apparition de la croix et "Par ce signe tu vaincras !", c'est précisé­ment que Constantin ait compris à ce moment-là, (et il fallait déjà un certain acte de foi même s'il n'a pas été baptisé tout de suite) que la réalité même de la croix, signe de mort et de dégradation de l'homme pouvait être en même temps un signe de victoire et de triom­phe, non pas venant de l'homme mais venant de Dieu.

Ceci est d'autant plus troublant encore que le moment même où Héraclius ramène les trophées, les reliques de la croix à Jérusalem, c'est le moment où l'empire romain lui-même va connaître une mort ter­rible. Quelques années plus tard à peine, Jérusalem, l'Egypte et toute la côte nord de l'Afrique tombent sous les coups de l'invasion arabe, ce qui sera sans doute, du point de vue de l'histoire du grand projet de l'universalité du christianisme, le coup le plus dur qui sera porté à tout l'espoir des chrétiens. En quelque trente ans, ce sera un effondrement total. Tout ce que trois siècles de travail, de peine, de guerre, de combat avait provoqué pour essayer d'unifier à la fois dans une vision politique mais déjà profondément conver­tie, d'unifier de peuples, de langues et de nations, va tout à coup être brutalement et apparemment, irrémé­diablement détruit, puisque précisément la romanité sera réduite à peine au quart ou au sixième de ce qu'elle avait été auparavant.

Pourquoi est-ce que je vous raconte tout cela? C'est parce qu'il me semble qu'il y a là quelque chose d'extrêmement important pour nous, lorsque nous fêtons le mystère de l'Exaltation de la croix. En effet, ces empereurs, cette cour, ces évêques qui célébraient la croix, il ne faudrait pas croire trop vite qu'ils es­sayaient de camoufler dans une sorte de triompha­lisme superficiel, la peur de voir la mort en face. C'était plutôt l'inverse. C'était plutôt le fait que les hommes étaient amenés, après trois siècles de médi­tation, d'effort pour essayer de comprendre ce que voulait dire l'évangile, aient été amenés à voir leur propre mort, à la lumière même de ce signe de la mort qui pesait sur l'empire et qui était la mort sur la croix. Autrement dit, l'empire romain et tout ce qu'il char­riait avec lui n'a pas célébré cette fête de la croix comme une manière de mettre un manteau de Noé sur l'évangile pour essayer de cacher la honte de la croix, mais au contraire, il a célébrée la mort en face, le mystère même auquel tous les hommes étaient appe­lés.

En célébrant la croix, cette époque, cette so­ciété venait de comprendre qu'elle trouverait son vé­ritable visage dans sa mort. Et c'est ce qui n'a pas tardé à arriver. Ceci, en réalité, n'est presque rien par rapport au mystère qui fondait la possibilité d'un tel regard et d'une telle vision. En effet, si ces hommes, Constantin, Héraclius, et tous ceux qui étaient avec eux, les évêques, le peuple chrétien, célébraient ainsi l'exaltation de la croix, en regardant leur propre mort dans la mort du Christ, c'est parce qu'ils pressentaient, parce qu'ils découvraient à quel point le Christ Lui-même avait réalisé à l'infini ce regard sur l'homme mort, du cœur même de la mort.

Qu'est-ce que cela veut dire ? La plupart du temps, lorsque nous parlons du Christ qui meurt pour nous, nous sommes surtout sensibles au fait que par­tageant notre condition humaine, Il a fait corps avec nous. Et nous avons envie surtout d'insister sur le fait que, entrant dans la mort, Il en porte les conséquences jusqu'au bout. Il meurt en criant l'abandon de tout homme devant la mort : "Mon Dieu ! Mon Dieu ! Eli ! Eli ! Pourquoi m'as-Tu abandonné?" Quand le Christ entre dans la mort, c'est parce qu'Il prend à bras le corps notre condition humaine, sans choisir, sans trier, en portant jusqu'au bout les conséquences mê­mes de notre péché. Cela est parfaitement vrai. Le Christ a vécu à plein une mort humaine. Mais il y aussi quelque chose qu'il ne faudrait pas perdre de vue. C'est que, quand le Christ meurt, dans le regard qu'Il jette sur nous à ce moment-là, se mesure la plus grande distance entre Celui qui est la vie et chacun de nous qu'Il voit dans sa mort. C'est le moment où Dieu a un regard unique. Dans un seul instant, au moment même de la pire déchéance, c'est là, dans ce regard de Celui qui meurt, qui perd tout, qu'Il pose sur nous le regard infini de son amour, comme si la mort était cette espèce de filtre, ou cette espèce de loupe qui transforme tous les rayons de la miséricorde et de la vie infinie de Dieu, pour qu'ils puissent aller se poser sur nous, au cœur de chacune de nos morts.

C'est cela le grand mystère de la croix. Ce n'est pas simplement passer par la mort, pour le Christ. C'est aussi, dans cet acte même de mourir, de poser ce regard divin, ce désir de vie qu'Il a pour cha­cun d'entre nous, à travers l'expérience de la plus grande déchéance et du plus grand abandon. C'est dans ce regard-là, dans cette épreuve-là, au moment où le Christ, le Fils de Dieu, mesure la suprême dis­tance qui existe entre nous et Lui, au moment où, dans sa propre chair, Il mesure l'infini abandon de l'homme à cause de son péché, que cependant, dans cette expé­rience même de la mort, jaillit pour nous le salut et la gloire. C'est cela que nous célébrons en ce jour. C'est ce mystère de la gloire de Dieu, de la vie infinie et éternelle de Dieu, qui surgit au cœur même de notre détresse, au cœur même de notre abandon, au cœur même de notre mort.

En entrant dans cette fête, laissons-nous re­garder par le Christ qui meurt sur la croix, et laissons-le poser sur nous ce regard d'infinie tendresse qui mesure que l'homme est l'homme et que Lui est Dieu, et que cependant, dans ce miracle unique dans toute l'histoire du monde, au moment où Dieu meurt dans sa chair, s'opère cette réconciliation qui était presque impossible.

 

AMEN

 

 

 
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