AU FIL DES HOMELIES

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CROIX DE GLOIRE

Nb 21, 4b-9; Ph 2, 6-11; Jn 3, 13-17
Exaltation de la Sainte-Croix (14 septembre 1998)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Artonne : Christ roman

 

Frères et sœurs, l'intitulé même de la fête d'au­jourd'hui est un paradoxe, nous parlons de l'exaltation de la croix, ou encore de la croix glorieuse, et tous les textes que nous avons entendu ou que nous avons chanté, ne cessent de juxtaposer la croix et la gloire.

Comment peut-on dire de la croix que ce sup­plice abominable, atroce, dans lequel on meurt, si j'ose dire, à petit feu, par l'épuisement physique du corps qui n'arrive même plus à se soulever pour re­trouver le souffle, comment peut-on parler de ce sup­plice de la croix qui est le supplice infamant par ex­cellence, celui qui est réservé aux criminels, aux as­sassins, comment peut-on parler de ce supplice de la croix, qui est celui de la mort ignominieuse, souf­frante, du Christ, de Dieu, comment peut-on parler de la croix comme étant la gloire ?

Alors, il y a une réponse assez simple, celle que suggère le texte de l'épître aux Philippiens, que nous venons de lire, la croix, c'est le versant humi­liant, le versant anéantissement d'une Pâque dont la Résurrection est le versant glorieux. La croix est glo­rieuse dans la mesure où elle s'achève par la Résur­rection, où la mort est le premier volet d'un mystère, qui se conclut par la vie triomphante.

Réponse certaine, évidente, mais suffit-elle à transférer les termes de gloire sur la croix elle-même? La croix est-elle glorieuse simplement parce qu'elle est la première étape d'un chemin pascal, qui s'achève par la vie éternelle ?

Il y a une autre réponse, comme il arrive sou­vent, et que nous entendions hier soir aux vigiles, dans le texte de saint Bernard, qui nous était proposé. Cette réponse consiste à dire que la croix, supplice pour les criminels, pour le Christ, et donc pour les disciples du Christ, à cause de la foi, à cause du cou­rage qui nous remplit, cesse d'être un supplice trau­matisant, que l'on craint.

Voici ce qu'écrit saint Bernard, texte par ail­leurs magnifique au plan de la poésie et des images qu'il emploie : "Qui porte ta croix Seigneur porte ta gloire. Aussi la croix qui fait peur aux infidèles, est pour les fidèles plus belle que tous les arbres du Paradis. Le Christ a-t-il craint la croix? Et Pierre ? Et André ? Au contraire, ils l'ont désirée."

Je me permets de ne pas être d'accord avec saint Bernard quand il écrit cela : le Christ a-t-il craint la mort Oui, le Christ a craint la mort, le Christ a crié : "Père, s'il est possible, Le Christ a dit : "Mon âme est troublée, que dire Eloigne de moi cette heure". Le Christ a dit : "Mon âme est triste jusqu'à la mort". Le Christ a dit : "Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" C'est trop simple de dire que le Christ n'a pas craint la croix parce qu'il l'a désirée.

Que le Christ ait désiré la croix, c'est indis­cutable, mais ce n'est pas parce qu'il l'a désiré, qu'elle n'était pas à craindre. Saint Bernard fait allusion à une vie légendaire de saint André, où il s'écrie : ô croix, longtemps désirée, mais je ne crois pas que cela contredise non plus ce que je vais essayer de vous dire, quand Pierre dans une autre légende, est montré s'enfuyant de Rome, pour échapper à la croix, et rencontrant Jésus sur le chemin, lui dit : "Où vas-tu?" et Jésus lui répond : "Je retourne à Rome pour y être crucifié de nouveau, mais à ta place." Donc, ce Pierre aussi a eu peur de la croix ! Et je crois que tous les chrétiens, qui sont confrontés au martyre, à la mort, que ce soit la croix ou tout autre forme de mort, l'ont craint.

Alors, qu'est-ce que cela veut dire ? Si nous essayons d'aller plus loin que le paradoxe que Saint Bernard développe, qu'est-ce que cela peut vouloir dire que la croix est glorieuse ? La croix reste pour le Christ et pour tous les suppliciés, et pour tous les martyrs, quelque chose de terrifiant, comme la mort, tout simplement, mais comme une mort particulière­ment violente, particulièrement douloureuse, particu­lièrement humiliante.

Je crois que la seule réponse que nous puis­sions tenter de donner vient précisément de ce désir : le Christ a désiré d'un grand désir, manger la Pâque, et Saint Bernard nous dit que manger la Pâque, c'est monter sur la croix, et là, il a raison, donc le Christ a désiré d'un grand désir la Pâque, avant d'en mourir. Comment peut-on désiraient quelque chose d'aussi horrible, d'aussi terrible, d'aussi dramatique que la mort, et la mort sur la croix ?

Alors, je ne vois pas d'autre réponse à cela que ce que nous dit l'évangile de saint Jean que nous venons d'entendre : "Dieu a tellement aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, il a livré son Fils uni­que, afin que quiconque croit en lui, ait la vie éter­nelle." C'est un mystère d'amour, si le Christ est mort sur la croix, dans une souffrance atroce, (Père pour­quoi m'as-tu abandonné ?) dans une humiliation (il s'est anéanti jusqu'à la mort de la croix) c'est pour accomplir le dessein d'amour du Père, parce que le Père nous l'a donné. Il nous l'a donné par amour, jus­que et y compris à sa mort le Christ a été donné par le Père, le Christ s'est donné lui-même en accord avec le Père (Père, non pas ma volonté mais la tienne), par amour pour nous, pour sauver le monde, pour remplir d'amour, d'un amour infini et sans limites, ce manque d'amour qu'est le péché du monde, qu'est le refus d'amour que les hommes, à commencer par nous-mêmes, vivent quotidiennement, de façon plus ou moins dramatique, plus ou moins violente, mais tou­jours lamentable. Pour combler ce vide d'amour, Dieu a voulu aller jusqu'à l'extrême du don d'amour, jusqu'à se donner lui-même, jusqu'à donner son bonheur, sa joie, tout ce qu'il avait, dans ce sacrifice de la croix. Et il nous aime tellement qu'il a désiré d'un grand désir faire ce don, en sachant que ce don serait le dé­chirement profond de lui-même, de son être, et même "pourquoi m'as-tu abandonné", serait le déchirement de sa relation avec le Père, tout au moins dans le sen­timent d'amour qui est le plus grand mystère de sa vie.

Alors, la croix est notre gloire, la croix est la gloire de Dieu, parce que la croix est l'expression du plus grand amour. "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime, Dieu ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'au bout, jusqu'à la fin", jusqu'à l'extrême don, jusqu'à l'extrême limite de l'amour, il n'y a pas de limite à l'amour de Dieu. Dieu nous a aimé tellement, et cet amour, c'est notre gloire, parce que c'est la gloire de Dieu, parce qu'il n'est pas d'autre gloire que d'aimer comme Dieu aime, c'est-à-dire en donnant tout jusqu'au bout.

 

 

AMEN

 

 
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