AU FIL DES HOMELIES

Photos

LE CHRIST VÊTU DE POURPRE

Nb 21, 4b-9; Ph 2, 6-11; Jn 3, 13-17
Exaltation de la Sainte-Croix - (14 septembre 2000)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs, le mystère que nous célébrons aujourd'hui, la Croix glorieuse, a pu prêter à une certaine confusion, parce que les grands moments où on a parlé de la Croix glorieuse étaient toujours liés à des évènements assez politiques. Le premier, c'est la vision dite "de Constantin" au mo­ment où il doit vaincre ses rivaux, au pont de Vilnius près de Rome, Constantin voit un signe dans le ciel, la croix de lumière, avec cette parole prophétique qui l'accompagne : "Par ce signe, tu vaincras". Sitôt dit, si tôt fait, Constantin s'empresse de prendre le pou­voir. Plus tard, deuxième signe de la Croix glorieuse, en 325, Constantin se relevait de sa gloire, pas encore baptisé, car comme on ne peut se confesser qu'une fois après son baptême, et qu'il veut encore profiter de la vie, il attendra d'être sur son lit de mort, pour rece­voir le baptême un peu arianisant d'ailleurs, en tout cas, il commença la Basilique de la Résurrection, c'est donc une affirmation du pouvoir impérial qui est la promotion culturelle de l'art constantinien, et le len­demain, on instaure le 14 septembre pour la dédicace, la fête de la Croix glorieuse. A noter que le fait d'ins­taurer la Croix "glorieuse", pour nous aujourd'hui, cela ne veut plus rien dire, mais chez les romains on ne pouvait pas fêter la croix glorieuse, car pour les romains encore à l'époque la croix était un signe de déchéance, c'était la punition pour les crimes de lèse-majesté, c'était donc le supplice réservé au "bas de gamme" politique, et donc, on ne peut pas se repré­senter autrement que comme glorieuse. On n'a d'ail­leurs pas représenté la Croix dans les églises avant la fin du quatrième siècle, c'est intéressant car cela veut dire que ce supplice était encore tellement marqué dans les mœurs que c'est un peu comme si on mettait une guillotine au fond de l'église, c'est à peu près le même effet. Et enfin le dernier épisode politique qui accompagne la Croix glorieuse, c'est le fait que l'em­pereur de Byzance ayant vaincu les Perses, eux-mê­mes avaient pris les remparts de Jérusalem, reprend les remparts, et de ce fait en 632, amplifie la fête de la Croix. On peut dire que cette fête est marquée par des choix politiques.

Pourtant, il est évident que ce n'est pas exac­tement cela que nous fêtons aujourd'hui, parce que la politique de l'empire romain et de l'antiquité, finale­ment, il n'en reste pas grand-chose. Ce qui est cepen­dant intéressant, c'est qu'on ait perçu la Croix comme étant Croix de gloire. Vous le savez, surtout dans l'art antique la Croix était tellement perçue comme Croix de gloire que les premières représentations du Christ crucifié le revêtent de la pourpre impériale, il n'est pas crucifié nu, ce qui est encore un synonyme de honte, mais il est crucifié avec la toge pourpre impériale qui signifie la gloire.

Or, théologiquement, c'est intéressant. Pour­quoi ? Parce que dans la conscience des communautés chrétiennes et des générations chrétiennes qui ont suivi, la Résurrection c'est le moment où l'éternité, le projet éternel de Dieu commence à construire, à en­glober et structurer l'histoire. Quand nous célébrons le Christ ressuscité nous disons que le mystère de l'éter­nité de l'amour de Dieu et le projet du salut du monde, est entré dans l'histoire et qu'Il l'a saisi, qu'Il l'a re­prise, cette histoire pour la faire sienne. Là où les hommes par le péché ont fait de l'histoire leur his­toire, Dieu par la Résurrection, Pâques, fait de l'his­toire des hommes égarés dans la nuit, entreprend sa propre histoire. On passe ainsi d'une conception li­néaire et humaine de l'histoire à une conception di­vine de l'histoire saisie et transformée par la Résur­rection de Jésus-Christ.

C'est pour marquer cette nouvelle intuition de l'histoire qu'on a commencé à célébrer la Croix glo­rieuse, car comment mieux montrer que désormais l'histoire des hommes était prise dans la gloire de la Résurrection, que de prendre l'évènement apparem­ment le plus dérisoire, catastrophique, le plus ignoble, après une procès inique et une condamnation injuste avec une mise à mort sordide, comment mieux mon­trer que cela est devenu par la Pâque et la Résurrec­tion du Christ est en fait l'entrée dans l'histoire du salut.

Pour les premiers chrétiens, les six premiers siècles de l'Église, la méditation sur la Croix glorieuse n'est pas d'abord tournée vers la domination politique de l'empire par la croix, mais au plan liturgique, au plan de la révélation, c'est plutôt le fait que désormais l'histoire est assumée dans la gloire, et pour montrer qu'il en est ainsi, on prend cet événement historique par excellence qui est le moment même de la mort du Christ et sa sortie de notre histoire pour affirmer que désormais que cela même qui a été le moment histori­que de la mort est assumé dans la gloire. La Croix glorieuse est aussi bien une méditation sur la mort de Christ que de sa Résurrection, c'est même la médita­tion sur la conjonction des deux évènements. Au mo­ment du Triduum pascal, nous célébrons en trois jours le Jeudi Saint, le Vendredi Saint, mort de Jésus, Sa­medi Saint suivi de la Résurrection, ici, dans la seule fête de la Croix glorieuse nous célébrons comment cet événement historique de la mort de Jésus et du carac­tère concret et historique de sa Croix, est maintenant assumé par la gloire.

Je crois que c'est pour nous l'occasion de ré­fléchir sur la manière dont nous concevons notre his­toire. C'est très difficile de croire pour nous-mêmes aujourd'hui que le temps que nous vivons, les évène­ments qui nous arrivent sont déjà assumés par la gloire de Dieu, ce n'est pas du tout évident, on a plus souvent l'impression du contraire. Le défi des premiè­res communautés chrétiennes reste encore aujourd'hui le même défi, pour eux ce n'était pas plus facile de penser que la croix avait une valeur de gloire. Pour nous, c'est la même chose, l'enjeu de cette fête de la Croix glorieuse pour nous, c'est de voir comment dans notre histoire humaine parfois si malheureuse, parfois si difficile, si souffrante et vouée à l'échec soit-elle, cependant c'est déjà quelque chose qui s'inscrit dans le mystère de la gloire.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public