AU FIL DES HOMELIES

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ORIGINES DE LA FÊTE DE L'EXALTATION DE LA SAINTE CROIX

Nb 21, 4b-9; Ph 2, 6-11; Jn 3, 13-17
Exaltation de la Sainte-Croix - (14 septembre 2006)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Il y a peu de fête dans le calendrier de la liturgie chrétienne qui soit aussi liée à l'histoire des hommes que cette fête que nous appelons l'exaltation de la Sainte Croix. Apparemment, on pourrait croire à une sorte de dévotion un peu doloriste, un peu masochiste pour exalter la croix, le supplice. En réalité, c'est tout autre chose. La fête porte en elle deux grands événements culturels qui ont marqué la fin de l'Antiquité.

Le premier événement, c'est en 335. C'est le moment où Constantin s'est converti et a voulu transformer la société de l'empire romain pour lui donner un dynamisme nouveau. C'est ce qu'on appelle la basse Antiquité, l'empire romain fin de race, qui se demande comment retrouver les énergies capitales, intellectuelles, spirituelles et politiques nécessaires pour continuer de vivre. Ce monde antique finissant est voué à une sorte de morosité profonde. Constantin avec une sorte de génie plus politique que mystique a compris que le christianisme pouvait redonner une véritable impulsion à la vie de l'empire romain. Cela n'a pas duré très longtemps, mais je crois qu'il ne s'était pas trompé.

Qu'y avait-il de plus beau que de construire sur l'endroit même où les chrétiens identifiaient le lieu même du Christ, du tombeau et de sa résurrection, que d'instaurer une énorme basilique pour montrer au fond que l'empire romain était appelé à ressusciter. En fait, c'est ça à l'origine. Donc, le 13 septembre, on fêtait à Jérusalem, depuis 335, de l'église qu'on appelait l'Anastasis, la Résurrection, l'église où tout près il y avait une grande coupole qui abritait le tombeau, et c'était véritablement le fait que cette église était le lieu même de la résurrection, du surgissement, avec toutes les connotations parfois un peu ambiguës politiquement qu'il pouvait y avoir derrière pareille institution.

Cependant, pour qu'il n'y ait pas d'ambiguïté, le patriarche a ajouté une deuxième fête le lendemain, la fête de la Croix. En effet, le lieu présumé du calvaire est tout proche, et le patriarche a imaginé une sorte de Pâques à l'envers : on fête la résurrection avant la mort, on fête la résurrection avant la croix, et l'on n'oublie pas la croix. C'est pour cela que cette fête tombe le 14 septembre, le lendemain de la dédicace. Quand par la dédicace, le peuple entier a reconnu sa vocation à la gloire de la résurrection, le lendemain, il se rend sur le petit monticule du Golgotha abrité par une chapelle, et là, il célèbre l'exaltation de la croix. Très vite évidemment, comme cette fête de la croix était à l'ombre de la fête de la résurrection, c'est là que s'est développée toute cette thématique et cette symbolique que nous développons beaucoup dans l'office aujourd'hui : la croix trophée militaire, la croix enseigne drapeau du peuple victorieux, etc … C'est le premier moment. Donc, cette fête de la croix est née dans un grand contexte d'espérance et de renouveau. C'est un moment où l'on a pensé qu'enfin, grâce à cet équilibre que Constantin avait essayé de bricoler tant bien que mal entre ce pouvoir spirituel nouveau et son vieux pouvoir politique dont il était héritier, il allait pouvoir donner de la dynamique et de la vie à l'empire romain.

Le deuxième moment où cette fête de la croix a pris une dimension nouvelle, c'est trois siècles plus tard. Effectivement, là, on a eu l'impression que les promesses politico-religieuses de Constantin n'avaient pas abouti. En 632, c'est l'empereur Héraclius qui est un des derniers grands empereurs militaires de l'empire byzantin, et l'on sait déjà que l'Occident est tombé sous les coups des barbares. Rome n'est pratiquement plus rien. Il n'y a plus d'empereurs en Occident. Les grands espaces du sud de l'Europe sont morcelés par des peuplades barbares qui essaient d'imiter la structure de l'empire romain, mais elles n'y arrivent pas. Il faudra attendre Charlemagne pour y arriver. Donc, il ne reste qu'un lieu de culture et de civilisation, et ils en sont très fiers, ce sont les byzantins, c'est Constantinople et quelques villes autour et à proximité de Constantinople. Hélas, il y a eu une sorte de "11 septembre" à cette époque-là-là, c'est que les Perses qui n'étaient pas encore convertis à l'islam, ont conquis la Terre Sainte et Jérusalem. Ils ont dévasté un certain nombre d'églises. Les Perses, dont la religion était celle de Zoroastre, ont emporté les reliques de la croix. Héraclius a décidé qu'il fallait faire une campagne pour récupérer les reliques de la croix. Il est parti avec son armée, il a vaincu le roi des Parthes, et il a ramené triomphalement les reliques de la croix à Jérusalem. Là, évidemment, il en a profité, il a choisi le 14 septembre, parce que c'était la fête de l'exaltation de la Sainte Croix. A ce moment-là, cous comprenez que la couleur de la fête a un peu changé. Ce n'était plus le triomphalisme constantinien, mais c'était un peu comme de nos jours, dans ces affrontements où culturellement les chocs sont très violents, c'était comme le pressentiment que de toute façon, la seule réalité qui pouvait sauver la foi chrétienne dans l'histoire, c'était le mystère de la Croix. La coloration de la fête est devenue plus tragique, plus pathétique, d'autant plus que quelques années plus tard Jérusalem et toutes les églises de Jérusalem allaient être envahies et la plupart des endroits détruits par les cavaliers de Mahomet, mais c'était dans une sorte de pressentiment que même si l'histoire tourne mal, il reste une chose, il reste la foi des croyants, il reste la puissance de victoire qui n'est pas par les armes, pas par la force, mais qui est la puissance de Dieu mort et ressuscité pour nous.

C'est pour cela que je trouve cette fête de l'exaltation de la Croix si profonde et si belle. Elle a non seulement le caractère d'une répétition comme le vendredi saint et Pâques, ce serait simplement de la redondance liturgique, mais c'est comme si elle voulait intégrer toutes les questions, toutes les angoisses et tous les soucis qui ont toujours traversé les peuples chrétiens à travers leur histoire, de savoir d'où véritablement venait dans leur vie, dans leur existence et dans leur destin, la source du salut, et cette fête de l'exaltation de la Sainte Croix, qui n'est ni doloriste, ni dépréciative de soi, ni d'un goût morbide, signale simplement qu'il n'y a pas d'autre véritable signe de la victoire que celui de la croix.

 

AMEN

 

 

 
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