AU FIL DES HOMELIES

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COMMUNION À DIEU ET AUX FRÈRES

Os 2, 16-25 ; Lc 9, 57-62
St Bruno - (6 octobre 1990)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

S

aint Bruno a fondé l'ordre des Chartreux, un ordre d'ermites, celui dans le quel la part de solitude des religieux est la plus grande. Ils vivent chacun dans une petite maison| individuelle où ils prennent seuls leur repas, où ils travaillent seuls, où ils prient seuls et ils cultivent seuls leur petit jar­din. Seuls en face du ciel qu'ils voient au-delà des hauts murs qui entourent ce petit jardinet.

Nous pouvons nous dire : cette vie est parti­culièrement dure et difficile héroïque, extraordinaire, c'est une vie de pénitence par laquelle on participe à la croix du Christ. Nous pouvons dire toutes choses de ce genre, mais je poserai une question plus fonda­mentale. Puisque notre foi est celle en un Dieu Tri­nité, en un Dieu communion, puisque le commande­ment unique de Jésus dans l'évangile est celui de la communion fraternelle, de l'amour de communion avec nos frères, comment une vie qui semble nier tout élément de communion, une vie de solitude est-elle possible dans le cadre de l'évangile ? Comment faire de son idéal le fait de vivre tout seul si on est le disci­ple du Christ qui n'a cessé de nous orienter vers ce partage fraternel, vers cette vie en communion les uns avec les autres ?

Il est certain que quelqu'un qui rentrerait à la Chartreuse par misanthropie n'y resterait pas. Il est certain que si la vocation était simplement une ré­ponse à une incapacité de partage et de communion, au refus de ses semblables, à une sorte de repliement sur soi-même, cela n'aurait rien d'évangélique, cela n'aurait rien à voir avec la vocation véritable que saint Bruno a proposé à ses frères.

La solitude qui est renoncement à beaucoup de contacts, pratiquement à presque tous les contacts avec ses semblables, la solitude qui est silence, la solitude qui est une épreuve très difficile à vivre n'a de sens pour un chartreux, s'il est disciple du Christ, que pour la communion. Si le chartreux renonce aux modalités habituelles de la communion fraternelle ce ne peut être qu'en faveur d'une communion plus pro­fonde, plus fondamentale.

De même que la chasteté ne peut pas être la peur de l'amour, ne peut pas être le refus de la vie conjugale, mais ne peut être que l'appel à un amour autre mais aussi exigeant, aussi profond et aussi déta­chant de soi-même, de même la solitude ne peut être qu'en faveur d'une communion.

D'une communion avec Dieu d'abord. Il est indiscutable que si les chartreux vivent seuls c'est pour vivre avec Dieu. "Je ne suis pas seul, dit Jésus car le Père est toujours avec Moi !" C'est cela que les chartreux expérimenteront à travers ce qui, à certains moments, doit être l'impression du vide et du néant, mais au-delà de ce vide apparent, au-delà de ce néant ressenti, il y a une présence, une présence secrète, une présence silencieuse, imperceptible et il faut que l'oreille soit très affinée pour qu'elle puisse entendre ce murmure de Dieu.

Si bien souvent nous nous sentons incapables de rencontrer Dieu, de lui parler ou de l'entendre, c'est parce que notre oreille est habituée à trop de bruits parasites et nous n'avons ni le temps ni l'intensité inté­rieure pour percevoir cette présence de Dieu. Et bien si les chartreux renoncent à toutes sortes de bruits, à toutes sortes de paroles, à toutes sortes d'échanges, c'est pour affiner leur regard, affiner leur ouïe jusqu'à entendre, saisir, étreindre cette présence de Dieu et entrer avec Lui dans une communion plus totale, plus profonde que ne sera jamais aucune communion hu­maine. Il est donc absolument faux de croire que c'est pour se mettre à l'abri du don de soi que les chartreux vivent seuls, c'est au contraire pour un don de soi plus absolu, plus total, plus fort qu'ils renoncent à des communions qui pour être plus habituelles n'en sont pas moins souvent un peu superficielles.

Et ce n'est pas seulement avec Dieu que les chartreux entrent en communion, mais c'est aussi avec leurs propres frères, ceux qui partagent leur solitude ou ceux qui vivent dans le monde. Car précisément cette acuité du regard, cet affinement de l'ouïe qui se développe en eux s'étend aussi à leurs semblables. Un chartreux devient mystérieusement capable de sentir, de percevoir la présence, même éloignée, de tous ses frères, de tous ses semblables à un niveau d'intériorité que nous imaginons mal, parce que, précisément nous ne nous y exerçons pas. Il y a un affinement de la sensation d'autrui, un affinement de la perception de l'autre qui fait que, du fait de la solitude, les chartreux vivent dans uns communion infiniment plus profonde avec leurs semblables que nous ne sommes capables nous-mêmes de la vivre. C'est en cela que la solitude du chartreux est une solitude évangélique, non pas une solitude misanthropique, non pas une solitude psychologique, encore moins une solitude désirée pour son propre compte et à son propre bénéfice, mais une solitude toute tournée vers une intériorité plus grande permettant de percevoir et de partager à un niveau qui n'est pas habituel mais qui nous fait pres­sentir ce que sera la communion des cœurs et des esprits quand nous serons en face de Dieu et que son visage illuminera nos cœurs et les rendra semblables à son cœur.

 

 

AMEN

 

 
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