AU FIL DES HOMELIES

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UN CHEMIN DE LIBERTÉ

Os 2, 16-25 ; Lc 9, 57-62
St Bruno - (6 octobre 1993)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

'austérité de cet évangile nous frappe et nous fait un peu peur. Jésus dit que "Le Fils de l'Homme" et ceux qui le suivent "n'ont pas où reposer la tête." Il dit à celui qui veut le suivre : "Laisse les morts enterrer les morts !" lui interdisant d'aller enterrer son propre père. Et encore : "Celui qui a mis la main à la charrue et regarde en arrière est impropre au Royaume de Dieu." Ce texte a quelque chose de redoutable, de terrible dans son absolu et la figure de saint Bruno, fondateur des Chartreux qui, à sa suite, s'enfoncent dans la solitude, dans la monta­gne, dans le silence pour vivre chacun dans les quel­ques mètres carrés d'une maisonnette, d'un tout petit jardin, sans parler à personne, dans l'absolue solitude avec Dieu, cette figure de saint Bruno et des Char­treux semble confirmer ce caractère un peu terrifiant, en tout cas presque inquiétant des exigences du Christ telles qu'elles sont manifestées dans cet évangile.

Pourtant l'oraison que nous lisions tout à l'heure nous parlait de liberté et le texte d'Osée nous parle non seulement de fiançailles avec Dieu, non seulement d'espérance mais de cette réconciliation avec le monde, avec les bêtes des champs, les oiseaux du ciel, les reptiles du sol, de ce dialogue de la terre avec le froment, avec le vin nouveau et l'huile fraîche, de ce dialogue de l'homme avec Dieu, Dieu qui dit à celui qui n'était pas un peuple "Tu es Mon peuple !" et celui qui n'était pas un peuple lui répond : "Tu es mon Dieu !" Dialogue d'amour, dialogue d'alliance, ré­conciliation avec le monde, liberté voilà des mots qui ne sont pas faits pour nous effrayer et qui nous don­nent peut-être un autre regard sur la vie de saint Bruno et des Chartreux.

Peut-être qu'à travers cette solitude, cet éloi­gnement du monde, ce n'est pas pour le plaisir d'une macération, pour tourner en rond autour de soi-même que les chartreux se retirent ainsi. Peut-être est-ce pour s'éloigner de ce qui est superficiel, de ce qui est agitation, de ce qui est bruit, afin de se retrouver dans une liberté nouvelle et une liberté qui est une réconci­liation. Réconciliation avec eux-mêmes, réconcilia­tion avec Dieu, réconciliation avec le monde, avec même les bêtes des champs et les oiseaux du ciel, réconciliation avec l'univers. C'est au fond, un petit peu le même message qui nous était donné, dans des termes différents, dans un contexte peut-être plus accessible au commun des mortels par saint François qui, lui aussi, chantait le soleil, les étoiles, la lune, le frère feu et l'eau qui est si pure et claire, et qui chan­tait ce cantique d'émerveillement au moment même où il était presque aveugle et où la souffrance de ses yeux malades était telle qu'il ne supportait pas que la lumière, si faible soit-elle, entre par les fenêtres et qu'il fallait obscurcir ces fenêtres pour qu'il puisse un peu reposer. Au moment même où il était dans cette terrible souffrance saint François chantait la beauté de Dieu, la beauté du monde et de la nature parce qu'au-delà de la croix, mystérieusement, il était réconcilié avec toute chose, parce qu'il était libre.

Peut-être que, aussi bien saint François que saint Bruno, aussi bien les chartreux que les francis­cains veulent, chacun à leur manière, nous apprendre un chemin de liberté. Au fond, malgré les apparences, nous sommes esclaves de beaucoup de choses, escla­ves d'innombrables soucis, esclaves d'innombrables besoins, esclaves d'innombrables désirs. Nous som­mes mêlés au bruit et à la fureur, nous sommes dans un monde où tout s'entre-déchire et même nos tym­pans résonnent avec le bruit qui nous assaille. Nous ne sommes pas vraiment libres parce que nous n'avons pas le loisir d'entrer profondément à l'intérieur de nous-même, à l'intérieur de Dieu et à l'intérieur des choses. Et le chartreux qui n'a que quelques arpents de jardin peut pénétrer la profondeur de quelques cailloux, de quelques fleurs ou de quelques légumes qu'il cultive. Et à travers cette contemplation humble, modeste, apparemment restreinte mais profonde qui va jusqu'au cœur des choses et jusqu'au cœur de l'être et qui le conduit au cœur de Dieu, ou plus exactement qui l'installe dans ce cœur de Dieu car c'est à partir de là qu'il perçoit le cœur des êtres et des choses, le chartreux a un univers beaucoup plus vaste, beaucoup plus grand, beaucoup plus dense que le nôtre qui est fait de tant de choses superficielles qui s'entrechoquent et qui nous distraient, c'est-à-dire finalement nous laissent à la surface de nous-même, insatisfaits et sans avoir atteint la réalité de notre propre être pas plus que la réalité des êtres que nous rencontrons ni la réalité de Dieu.

Alors peut-être pourrions-nous demander à saint Bruno de nous aider à réfléchir sur l'essentiel, sur ce qui compte vraiment qui n'est pas l'accumula­tion quantitative des choses, des biens, des richesses, des occupations mais qui est la densité intérieure, celle que Dieu seul peut nous apprendre et qui de­mande que nous trouvions dans notre vie si agitée un peu de silence, un peu de solitude, un peu de pauvreté afin de parvenir au cœur de nous-mêmes et en écou­tant le cœur de toutes choses, en écoutant le cœur de Dieu.

 

AMEN

 

 

 
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