AU FIL DES HOMELIES

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PERDRE SON TEMPS !

Os 2, 16-25 ; Lc 9, 57-62
St Bruno - (6 octobre 1994)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

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n seul mot peut définir saint Bruno, celui de solitude. Je crois que c'est Pascal qui disait qu'il est si difficile pour un homme de se tenir en paix devant le livre saint et de rester à méditer devant le mystère de Dieu. Autrement dit, Pascal voulait dire qu'il nous était difficile d'être cet homme qui médite dans la plus grande paix et veut scruter l'Écriture pour y découvrir Dieu. Si nous pouvions effectivement trouver le temps et surtout le désir suf­fisamment tenace pour savoir rester immobile face au Livre Saint, peut-être nous pourrions avancer à plus grande vitesse à la recherche du Royaume. Vous avez sans doute comme moi fait l'expérience qu'il est diffi­cile de rester si paisible et si méditatif. Pour ma part, je m'endors radicalement. Même si le silence et le repos effectivement font partie de la prière, il y a quand même quelque scandale à dormir autant. Nous sommes toujours en butte à une envie de nous agiter ou de trouver mille prétextes à ne pas rester face à ce Livre Saint, face à la Bible que nous voudrions enfin scruter. Et nous trouvons mille occasions pour rem­placer cette heure, ce moment, par un coup de télé­phone ou autres choses quotidiennes. Ainsi Marthe prend le pas sur Marie puis s'inquiète d'être si fatiguée le soir. C'est Marthe qui est fatiguée, mais Marie pas tellement, parce que Marthe n'a pas pris le temps de méditer l'Écriture, Marie n'a pas pu exister, Marthe a pris toute la place.

Bruno devait entendre dans sa vie cet appel lancinant, insistant, presque obsédant de Dieu qui disait : Reste assis là, et tu Me suivras ! Prends le temps de perdre ton temps et ainsi nous nous ren­contrerons. Je crois que la vie de la Chartreuse fondée par saint Bruno est une des plus radicales puisque les frères vivent enfermés dans leur cellule et ne se ren­contrent qu'une fois le dimanche pour la Messe domi­nicale. Les frères doivent vivre dans ce silence, dans cette solitude permanente. Un frère chartreux disait à frère Marcel qui n'est plus là, que plusieurs silences doivent habiter la vie d'un chartreux et c'est pourquoi les fenêtres de la Chartreuse sont plus hautes que les yeux pour qu'on ne puisse pas voir dehors, cela s'ap­pelle le silence des yeux. Un jour où ce frère épluchait quelques légumes et que ses veux avides lisaient un journal vieux de quinze jours ou d'un mois, il avouait à frère Marcel qu'en venant à la Chartreuse on donnait tout absolument tout, le premier jour, la première semaine, la première année, et qu'ensuite on passait les vingt ou trente ans qui suivaient ou les quarante ans car on devient vieux à la Chartreuse, à tout récu­pérer pièce par pièce. Non pas qu'il soit mauvais de lire le journal, mais si on fait profession de ne pas le lire c'est différent. Il reconnaissait humblement que la vie monastique est très belle au début, mais beaucoup plus médiocre par la suite et que comme tout enga­gement, on s'arrange pour la contourner. Et ainsi notre vie monastique ressemble beaucoup plus à un gruyère plein de trous qu'à une vocation bien pleine.

Nous avons à reconnaître que nous sommes des grignoteurs. Souvent notre vie spirituelle nous la contournons par des petites choses latérales qui en abîment l'intensité. Peut-être avons-nous, en ce jour de saint Bruno, à retrouver le désir intact du don radi­cal de nous-même en refusant d'être des tricheurs avec ce que nous voulons donner à Dieu. Dans l'hu­mour et dans la force des saints, reconnaissons que le chemin est toujours à faire et que nous sommes peut-être encore au début. Dieu renouvelle aujourd'hui son appel en notre cœur. Ecoutons-le.

 

AMEN

 

 

 
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