AU FIL DES HOMELIES

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L'APPEL AU DÉSERT

Os 2, 16-25 ; Lc 9, 57-62
St Bruno - (6 octobre 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

D

ès le départ la vie monastique s'est affirmée dans l'histoire de l'Église comme une rupture. On peut dire qu'avec saint Antoine en Égypte, puis les grandes figures du désert en Égypte, en Palestine et en Syrie, un peu plus tard, en Turquie actuelle, c'est toujours cette idée que le désert est le lieu de la rupture, c'est le lieu non peuplé, de la solitude, de tous les dangers. Il ne faut peut-être pas surestimer le caractère radical de ce désert car on sait maintenant, que surtout en Égypte, les moines prenaient de trouver un endroit pour vivre qui soit quand même à proximité de la plaine du Nil. En fait, le désert est très marqué, il commence brutalement, il y a la plaine irriguée et immédiatement, c'est le désert, si bien qu'à trois ou quatre kilomètres des villages on était déjà en plein désert. C'est sans doute ce qui a favorisé cet isolement des moines, ils pouvaient retourner à la messe du dimanche dans les petites villes ou villages le long du fleuve, et vivre en semaine dans leur petite hutte de branchage ou dans des campements presque en plein air dans le désert.

Le but était ainsi marqué. Le moine était celui qui ne vivait pas dans la cité des hommes, il vivait en-dehors et à côté. C'est un commentaire très littéral de l'évangile que nous avons lu tout à l'heure, quand quelqu'un dit qu'il veut suivre Jésus, il entend : je veux demeurer là où tu demeures. Et Jésus répond : les animaux ont des points de repère dans l'espace et dans la nature, les oiseaux ont leur nid et les renards leur tanière, mais, moi, Jésus je n'ai pas de repère en ce monde, c'est-à-dire que ma vie n'est pas faite pour demeurer en ce monde. C'est cela que les moines des origines prendront à la lettre, vivre dans un lieu qui n'est pas un lieu humain, socialisé, ayant des règles de vie de conventions sociales, ayant des exigences en fonction de la vie commune. Ils vivront seuls, dans un lieu où ils se retrouvent seul à seul avec Dieu. Ce n'est pas la seule forme que prendra le monachisme, mais il faut bien avouer que c'est la première forme qu'il a pris.

C'est pourquoi aujourd'hui lorsque nous célébrons saint Bruno, nous célébrons une certaine forme de reprise de cet idéal de la rupture et de la coupure. Saint Bruno avait été professeur de théologie, il avait beaucoup circulé dans différentes écoles cathédrales du Nord de la France et de l'Allemagne (il est originaire de Cologne), et donc, il savait très bien ce qu'était la vie au service de l'Église, au service de ses frères, même si ce service était extrêmement spécialisé à travers l'enseignement théologique. Mais à un certain moment, il a voulu retrouver cette inspiration de la rupture, c'est ce qui l'a poussé à choisir ce qui était à l'époque le désert. Car là encore, du point de vue de la géographie, nous nous trompons souvent, mais la manière dont on envisageait la montagne jusqu'au dix-septième siècle, c'était par définition le lieu inhabité, le lieu où l'on ne pouvait pas fonder de société. Déjà les pères du Jura avaient compris la même chose au sixième siècle en allant fonder près de saint Claude dans les forêts, des petits monastères ou des lieux d'ermitages, et là, saint Bruno reprend exactement la même idée en s'isolant au-dessus de Grenoble et en fondant cette chartreuse.

C'est la montagne qui devient maintenant le lieu de la rupture. Je crois qu'aujourd'hui encore d'ailleurs, les alpinistes éprouvent cette même ivresse et ce bonheur d'une sorte de solitude, d'être seuls au monde quand ils gravissent des sommets. A cette époque-là, il n'y avait pas besoin de monter jusqu'au sommet des montagnes, à mi-pente ou à mi-coteau, cela suffisait pour se donner l'impression d'être seul au monde.

Simplement ce que Bruno a réussi, et là évidemment, c'est un peu un tour de force, c'est que sans route, sans téléphone, sans rien, il a réussi à recréer une communauté de solitaires dans des lieux très difficiles et pratiquement isolés pendant plus de six à sept mois en hiver. Beaucoup d'entre vous ont vu le film sur les chartreux, même s'il souligne parfois de façon un peu exagérée le côté un peu romantique de cette vie de chartreux, sur le fond, il dit la vérité de ce qu'est cette solitude des chartreux, c'est-à-dire un monde dans lequel on arrive à recréer une sorte de monde de Dieu. C'est ce que cherche la chartreuse : à travers une vie commune c'est déjà une sorte de cité de Dieu. Mais pour montrer qu'elle n'est pas une cité de Dieu installée, que ce n'est pas une tanière pour des renards ou un nid pour des oiseaux, ils tiennent à montrer que cet endroit est en-dehors de toute référence de la vie humaine et de la vie sociale.

C'est l'intuition de saint Bruno, arriver à réaliser un endroit qui n'est pas tout à fait de cette terre, la montagne est déjà un peu plus haute que la terre habitée par les hommes, et de pouvoir y réaliser là une sorte d'anticipation de la vie à venir, c'est-à-dire avec des frères, réaliser cette vie consacrée pour Dieu seul, dans la rupture avec le monde et pour le seul service de la gloire de Dieu.

AMEN

 

 

 
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