AU FIL DES HOMELIES

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POSSÉDER OU DÉPOSSÉDER

Os 2, 16-25 ; Lc 9, 57-62
St Bruno - (6 octobre 2011)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Solitude et silence

F

rères et sœurs, je ne vais pas m'étendre sur la biographie de Bruno, mais plutôt l'articuler et l'utiliser pour une interrogation extrêmement contemporaine à laquelle je vais venir dans quelques minutes. Je vous rappelle que Bruno est donc, avant d'être le fondateur de la chartreuse et d'être connu comme étant celui qui a promu une vie érémitique aride dans l'Église occidentale, avant cela, Bruno est avant tout un intellectuel, quelqu'un qui a sillonné les routes de l'Europe médiévale afin d'enseigner dans différentes universités de l'époque. C'est seulement après que sa vocation le conduit à fonder ce que nous connaissons encore aujourd'hui, la Grande Chartreuse.

A travers cette fondation, va se dégager au fur et à mesure des siècles, une image du moine et plus précisément l'image du chartreux. Non seulement la vie est très ardue et difficile, mais on insiste sur l'immense solitude des chartreux par rapport à ceux qui vivent en communauté comme les bénédictins, les cisterciens, ou les trappistes. Or, il est rappelé par des témoins que Bruno était un homme chaleureux et sociable. Il ne faut pas d'abord voir les chartreux comme des gens un peu bizarres, qui, ne trouvant pas place dans la société des hommes, décident de la quitter pour s'enfermer dans un monastère. Un des premiers caractères psychologiques essentiel pour que le chartreux puisse vivre (je ne parle pas de l'Esprit Saint et de la grâce de Dieu), c'est une grande sociabilité, un grand amour des hommes, de la société humaine et de la nature. Nous avons des lettres de Bruno dans lesquelles il s'extasie devant la beauté de la montagne et de la nature en hiver comme en été. Ce ne sont pas des gens qui sont autocentrés et enfermés dans leurs petits problèmes, en considérant "Dieu moi" et rien d'autre. Ils ont au contraire une très grande ouverture d'esprit.

Je réfléchissais pendant la lecture de l'évangile à quelqu'un qui s'appelle Sylvain Tesson qui vient de publier chez Gallimard un petit livre intitulé "Les forêts de Sibérie", dans lequel il raconte ses six mois de solitude en Sibérie. Il a récupéré une petite isba, deux chiens, et il est parti. Caractérisé comme étant un aventurier, il a déjà vécu des expériences assez originales. La société moderne considère comme étant révolutionnaire la démarche de cet homme qui était dans l'Église une démarche très ancienne, cela s'apparentait à la vie cartusienne, et même au-delà, ce que les pères du désert vivaient en Égypte dès le quatrième siècle. A un moment donné, il dit que le monde est terrible, nous avons des agendas, nous n'arrivons pas à les maîtriser, l'homme ploie sous la charge de multiples activités, de multiples sollicitations, nous sommes heureux d'avoir des téléphones portables pour être joignables n'importe quand et n'importe où. La seule solution, il faut que l'homme retrouve ce qui est fondamental pour lui. Il dit : "Pendant six mois, j'ai enfin eu le sentiment d'être maître du temps". Pour lui, un des moments clés de cette solitude, a été de redécouvrir une maîtrise du temps qui est perdue dans nos sociétés occidentales.

La première lecture du prophète Osée et l'évangile nous proposent une opinion inverse. L'expérience de Bruno est aussi à l'inverse. La quête du chartreux, du chrétien également, ce n'est pas de posséder le temps, ce n'est même pas de posséder la relation que nous pouvons avoir avec Dieu, ce n'est pas de posséder la vérité ou l'évangile, c'est au fur et à mesure s'exercer, et c'est très difficile, à se laisser déposséder. Et pour passer par cette dépossession il faut, à travers l'expérience de Bruno, se confronter à l'ultime, au total, à cette vie dont chaque minute est régulée comme à l'avance, parce que demain est comme aujourd'hui et aujourd'hui est comme hier, en tout cas pour ce qui est du planning, et en même temps, c'est au cœur de cette possession du temps que l'homme va découvrir que cette aventure l'entraîne vers une dépossession de lui-même et vers la rencontre de Dieu.

Frères et sœurs, remettons à la juste place le désir de solitude, le désir de tranquillité de beaucoup de nos contemporains, ils ont raison. Je crois qu'ils posent le vrai problème et l'Église humblement, et l'expérience des grands saints, ont un début de réponse à donner au monde. Cette recherche de solitude n'est pas menée pour elle-même, elle n'est pas là pour "enfin être tranquille" et posséder le temps, elle est là pour nous ouvrir à Dieu et l'éternité, elle est là pour nous faire contempler la beauté de la nature dans laquelle se révèle déjà la toute-puissance de Dieu et sa bonté pour l'humanité.

 

AMEN

 

 

 

 

 

 
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