AU FIL DES HOMELIES

DE LA MORT A LA VIE PAR LE PARDON

Is 50, 4-9a ; Rm 5, 6-11 ; Lc 23, 33-43
Mercredi Saint - Célébration pénitencielle de réconciliation - année A (12 avril 2017)
Homélie du Frère Daniel Bourgeois

 

« Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ».
Frères et sœurs, qu’il est difficile d’interpréter cette parole ! Effectivement le Christ accorde son pardon, mais comment l’accorde-t-Il ? Non seulement aux foules qui sont autour de Lui au moment où Il meurt sur la croix, mais à nous-mêmes, comment nous accorde-t-Il son pardon ? La plupart du temps, nous avons un peu le même comportement qu’Adam lorsqu’il est surpris en flagrant délit de manger le fruit défendu, ou qu’Ève : « Ce n’est pas moi ». Et tous les deux ont l’air de dire : « On ne savait pas qu’il fallait absolument éviter de manger ce fruit », et poursuivant notre raisonnement, nous nous disons : « Puisque nous ne savons pas, puisqu’ils ne savent pas autour de la croix ce qu’ils font ou ce que nous faisons, finalement ce n’est pas si grave que cela ». C’est un fait connu que dans un tribunal, lorsqu’un malfaiteur essaie d’invoquer les circonstances atténuantes, le procédé classique consiste à dire : « Je ne savais pas que mon acte pouvait entraîner tout cela ». A ce moment-là, on considère, mais c’est la justice humaine, qu’il faut un peu de clémence : « Il ne savait pas ce qu’il faisait ». C’est la justice pour les enfants : certes, il a cassé le vase de Chine que maman avait reçu en cadeau de mariage, mais, pauvre petit, il ne savait pas que la porcelaine se casse, par conséquent, pardonnez-lui, il ne savait pas ce qu’il faisait. C’est une sorte de perspective pour atténuer, pour essayer de lisser, à la fois le profil du péché, et aussi, il faut bien le dire, le profil du pardon. Puisqu’on ne sait pas ce qu’on fait, on va arriver là-haut et on dira : « Je ne savais pas », ce sera notre argumentation, « je ne pouvais pas imaginer ce que j’avais fait ».
Jésus voit cela alors qu’Il est en pleines souffrance et cruauté du supplice qui Lui est infligé ; Il pense à cela : « Ils ne savent pas ce qu’ils font ». Mais en même temps, sa prière au Père pour le pardon, est-ce simplement de dire : « Ils agissent comme des enfants » ? Est-ce pour diminuer non seulement la culpabilité, mais aussi la responsabilité ? Est-ce que lorsque Jésus dit : « Ils ne savent pas ce qu’ils font », Il essaie de nous mettre du côté des innocents au sens un peu vulgaire et banal du terme, comme quand on dit : « Aux innocents les mains pleines » ? Si c’était cela, il faudrait que le fils de Dieu se trompe sur notre condition humaine, qu’Il dise finalement : « Certes, on leur a donné la liberté, mais ils s’en servent mal et donc à tout péché miséricorde ». C’est la miséricorde bonasse, gentille, sans grand relief, sans grande profondeur. Est-ce là la conception que Jésus a de l’homme au moment où Il va accomplir le geste absolu, universel, irréversible et unique du pardon ? Est-Il obligé de se boucher les yeux pour se dire : « Cela me coûte très cher, mais finalement Je ne veux pas trop savoir » ?
Alors, frères et sœurs, ce passage qu’on lit et qu’on entend souvent un peu distraitement – ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient, cela excuse tout –, en réalité n’a pas du tout ce sens-là, car si Dieu nous avait pardonné simplement en se disant : « Tant pis, passons tout cela par profits et pertes », mais quelle estime aurait-Il de nous ? Quelle estime aurait-Il de la liberté qu’Il nous a donnée ? Quelle estime aurait-Il de notre responsabilité d’homme et de femme devant notre propre destinée, notre relation avec Dieu, et la relation avec les autres ? N’est-ce pas un des grands dangers de nos sociétés modernes d’essayer toujours d’excuser la violence, la haine, et la cruauté : « Non, il ne savait pas » ? Il y a des excuses, c’est la culture, c’est la société qui pourrit les cœurs et en réalité, finalement, les bourreaux sont aussi victimes que les victimes. On connaît ce genre de raisonnement. Est-ce cela l’épisode du cri du Christ : « Pardonne-leur » ? « Père, pardonne-leur, c’est la société qui ne leur a pas donné les moyens de comprendre mon message ! Père, pardonne-leur, c’est le contexte limité de leur culture qui ne leur a pas permis de comprendre qui J’étais ! Père, pardonne-leur, leur cœur s’est fermé, mais c’est l’usure de leur liberté et de la paresse humaine ! »
Frères et sœurs, précisément, c’est tout l’inverse. Dans le geste de Jésus, quand Il dit : « Pardonne-leur », Il est au cœur du mal. C’est cela que nous avons souvent du mal à comprendre. Pourquoi Dieu pardonne-t-il ? Ce n’est pas parce qu’Il est loin du mal. Si c’était cela, effectivement, ce serait une petite bénédiction du haut du ciel. Mais s’Il a prononcé cette parole en plein moment où Il subissait de plein fouet et en pleine lucidité et en totale connaissance de cause le comportement de ceux qui étaient autour d’eux, c’est parce que Lui voyait ce que peut-être eux ne voyaient pas. Et à ce moment-là, cette parole de Jésus prend un tout autre relief : ce n’est pas une amnistie passive, ce n’est pas le "profits et pertes", ce n’est pas la mention "avec sursis", c’est au contraire l’acuité du regard de Dieu jusqu’au cœur du mal qui est au fond de l’homme. Quand Il dit : « Pardonne-leur », Il dit, ce qui est terrible, que l’homme devrait normalement voir son mal, mais il ne le voit pas, et Lui est chargé d’aller le voir, et finalement de le leur faire voir, parce qu’Il souffre et qu’Il subit pour eux. Il n’y a pas là une sorte de paresse dans l’évaluation du mal, il y a, au contraire un regard d’une lucidité, d’une franchise et d’une honnêteté absolues. Il voit que le pire du mal, c’est de ne pas voir le mal.
Frères et sœurs, il est vrai que la foi chrétienne dans le salut ne nous dit pas simplement que Dieu a oublié nos fautes, elle nous dit que Dieu est allé jusqu’au cœur, au creux le plus intime et le plus perdu de nous-mêmes, pour y prendre connaissance et aller mesurer – personnellement par la résonnance de son humanité blessée, souffletée, injuriée, tuée –, le poids de la haine et du péché de l’homme. Mais pourquoi ? Pour le révéler à l’homme. C’est pour cela qu’on a beau être chrétiens, faire des examens de conscience, essayer de faire tous les efforts que l’on veut, il n’est possible de vraiment commencer à entrevoir le poids de notre péché qu’à partir du moment où c’est le Christ Lui-même qui nous le révèle, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Qui pourrait supporter à ses propres yeux le mal qu’il fait, même si c’est le mal pour les autres ? Si on voyait vraiment dans sa racine le problème du mal, oserait-on le commettre ? Ce n’est pas sûr.
Il a donc fallu que Jésus entre dans cette lucidité du mal et de la mort qui est au plus intime et au plus profond du cœur de l’homme, pour qu’en révélant ce mal, et cette mort qui détruit l’homme, Il montre à l’homme comment il se détruit.
Frères et sœurs, cela peut paraître un peu dur, mais en réalité, c’est quand même un cadeau, parce que s’il y a une chose importante pour nous chrétiens, pardonnez-moi l’expression, c’est de ne pas mourir idiots. Il faut qu’à un moment, Dieu vienne visiter l’homme, l’humanité, dans ce qu’elle a de vraiment pécheur, dans ce qu’elle a vraiment d’autodestructeur, dans ce qu’elle a vraiment de mort en elle, et c’est pour cela qu’Il vient nous visiter dans la mort. Ce n’est pas simplement une sorte de visite touristique dans le paysage des diversités de situations humaines. Il vient, là, au cœur même de la mort, pour révéler notre mort. On comprend dès lors que ce constat déploie en Lui une sorte de regard d’horreur : en effet, qui peut voir le mal en face ?
C’est cela, au fond, le pardon. La plupart du temps, on pense que le pardon, c’est la lessive. D’ailleurs, il y a des gens qui disent quand ils vont se confesser : « Je vais faire ma lessive ». C’est mignon, mais c’est un peu nul, parce que ce n’est pas une lessive. C’est véritablement le moment où on accepte que Dieu Lui-même vienne visiter la mort en nous et le mal en nous, et c’est pour cela que ce soir, quand nous allons entrer tout à l’heure dans le chœur de cette église, nous allons découvrir qui est Dieu, qui, lorsqu’Il vient visiter l’homme dans sa mort, est capable de le ressusciter.
En fait, frères et sœurs, c’est cela l’intuition géniale de cette célébration que les Anciens dans l’Église faisaient : la réconciliation des pécheurs et des pénitents. C’était qu’on ne pouvait pas attendre la résurrection, elle était déjà commencée. Alors, ce soir, c’est précisément l’horreur de la mort que le Christ a éprouvée, dans nos propres actes de cruauté de mal et de péché, qui est en train d’être levée par la pureté et la lumière de son regard, par la lumière de sa résurrection. C’est pourquoi cette célébration est si pleine d’espérance, de paix, de sérénité, car si on sait que Dieu Lui-même a vu ce que nous ne voyons pas, c’est qu’Il est capable de nous faire voir ce que nous sommes incapables de voir par nous-mêmes. S’Il a dévoilé en nous la mort, Il veut nous révéler en Lui sa vie. Amen.

 
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