AU FIL DES HOMELIES

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LE PARDON DANS UN GRAND CRI

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26
Mercredi Saint – Célébration pénitentielle de réconciliation – Année B (28 mars 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, pendant ce carême nous avons tous été invités par l’Eglise à faire cette démarche de demande de pardon et de réconciliation avec Dieu. Ce que nous célébrons ce soir n’est pas d’abord une célébration pénitentielle, au sens où il y aurait le geste de la reconnaissance des péchés et l’absolution, c’est la récapitulation de l’action pardonnante de Dieu qui fait que ce soir, tous ensemble, nous nous retrouvons devant le Seigneur, pécheurs pardonnés, mais pécheurs demandant toujours pardon. Il est donc important ce soir, alors que nous allons entrer dans les jours saints, de nous redemander, même si nous croyons savoir, ce que signifie « être pardonné par Dieu ». Voilà un mot bien étrange, bien mystérieux, que nous utilisons parfois dans la vie courante, et qui est toujours associé à certaines métaphores. J’en retiendrai deux.

La première est la métaphore du nettoyage à fond. Le péché est comme une réalité qui nous colle à la peau et qu’il faut enlever. Quelqu’un de Marseille m’a raconté que, quand il était enfant, la mère de famille disait, juste avant les jours saints : « Tous à la lessive ! » C’était évidemment de la théologie marseillaise, et chacun sait qu’à Aix, c’est nettement plus raffiné ! Mais c’était la métaphore par excellence. Qu’est-ce que c’était que le pardon ? C’était ce qui nous lave, ce qui nous purifie, comme s’il y avait en nous quelque chose d’un corps étranger qui collait à notre existence, et dont on pouvait se débarrasser par une sorte de lessive divine qui allait nous réconcilier avec Dieu. Bien entendu, nous le sentons tous, cette formulation avait une valeur terriblement symbolique. Même si la tradition biblique – avec « Lave-moi, je serai plus blanc que la neige » – a largement utilisé cette métaphore, être pardonné, est-ce simplement se sentir propre, net devant Dieu ? Est-ce retrouver une sorte de bonne conscience : « J’ai changé de peau, de comportement et tout va mieux » ? C’est un peu la métaphore de la pureté et du grand nettoyage de notre cœur.

La deuxième image est plus intellectuelle, c’est celle de l’amnistie. A un certain moment, tout ce qui pèse sur notre conscience est effacé. C’est un peu l’inverse de ce dessin de Sempé dont je vous ai plusieurs fois parlé, où le petit monsieur de Sempé, sur la montagne, seul dans le vent et l’ouragan, retenant son écharpe et son chapeau, s’adresse à Dieu en Lui disant : « J’ai toujours pardonné à ceux qui m’ont offensé, mais j’ai gardé la liste ! » Nous avons tendance à penser que le pardon est l’oubli. Le poids du péché est tellement lourd sur notre conscience quand ça prend une certaine gravité, qu’arrive un moment où on ne peut plus le supporter ; il y a une irrépressible tendance à nous guérir par l’oubli. C’est un peu cela l’amnistie, même si juridiquement c’est plus compliqué. Le mal a été fait, ça s’est imposé à nous, de façon tellement inéluctable qu’il ne reste plus qu’à oublier. Déjà humainement, on n’arrive pas très bien à atteindre cet oubli. C’est vrai, nous gardons souvent la liste. Mais Dieu peut-Il oublier ? S’Il nous oublie comme pécheurs, ne risque-t-Il pas de nous oublier tout entier ? Dieu peut-Il ne regarder qu’un aspect de nous-mêmes, en minimisant le reste qui ne Le touche pas ? Dans ce cas, pourquoi le péché atteindrait-il Dieu ? Si on pouvait oublier le péché, et que le regard de Dieu tout à coup disait que ça n’a pas d’importance, alors pécher n’aurait plus d’importance, puisque ce serait si facile à oublier ! Vouloir que le pardon ne soit que de l’ordre de l’amnistie, les péchés effacés : l’image du tableau sur lequel on efface toutes les traces d’écriture, c’est-à-dire cette espèce d’imagination terrible dans notre monde moderne, puisque certains en font une idéologie. Il n’y a plus besoin de souvenir, ni d’histoire, ni de mémoire : tout cela est effacé, l’humanité renaît vierge tous les matins dans une splendeur et une luminosité qui lui plaisent totalement et qui lui donnent une satisfaction d’elle-même absolument incroyable et inacceptable. Mais le pardon ne peut pas être l’amnistie ! Il ne peut pas être l’oubli non seulement du péché mais aussi de notre mémoire, de ce que nous avons fait, de ce que nous sommes ! Nous sommes liés à ce que nous avons constitué à travers nos actes, c’est ineffaçable. Comment Dieu oublierait-Il ? Si Dieu avait oublié, se serait-Il incarné ? Ce n’est pas possible !

Ces images, pour autant qu’elles évoquent la nécessité d’un changement et d’une conversion radicale, ce qui est évidemment nécessaire, n’ont-elles pas le défaut commun de croire que le pardon est une sorte de mutilation de nous-mêmes, même de la pire partie de nous-mêmes ? Si Dieu ne pouvait pardonner que comme cela, serait-ce encore acceptable ? Dieu nous prendrait-Il pour des irresponsables permanents avec qui Il n’aurait d’autre solution que de "faire avec" ?

Frères et sœurs, à travers les deux textes que nous avons entendus tout à l’heure, je vous propose une autre piste pour entrer dans ces jours saints, à travers l’expérience du pardon que nous avons faite durant ce carême. Le thème est aussi une métaphore, une image : c’est le thème du cri. Le fait que le Christ ait crié sur la croix a été si marquant que l’auteur de l’épître aux Hébreux, quand il veut parler de la mort du Christ, en parle d’abord par son cri. Et chez les évangélistes, vous l’avez entendu dans saint Luc, mais aussi chez tous les autres : « Poussant un grand cri », ou « Criant : mon Dieu, pourquoi M’as-Tu abandonné ? », Jésus a terminé sa vie par un cri. Avons-nous déjà réalisé ce que cela peut être ? Ce n’est pas simplement le dernier souffle. C’est le cri. A ce moment-là, quand le souffle nous échappe, c’est fini, ça s’éteint. Mais le cri… C’est le moment où l’on meurt en appelant, en appelant le Père, ou en criant pour appeler l’entourage. Le Christ est mort dans un geste, un cri, qui convoquait toute l’histoire de l’humanité, avec son Père, avec Lui, et les hommes entre eux. Ce dernier moment du Christ criant sur la croix et les paroles, que nous entendrons encore, tout à fait bouleversantes, du récit de la Passion de saint Jean, est un cri d’appel. Comment vraiment situer le pardon autrement ?

Etre pardonné, c’est accepter que le Fils crie vers nous, qu’Il nous appelle, non sur le ton « En vérité, Je vous le dis », pour enseigner, comme sur la montagne des béatitudes, non pas pour appeler simplement (« Pierre, viens et suis-Moi »), tracer une ligne, une vocation, mais dans un cri qui est aussi un appel, un appel qui mesure toute la détresse et la distance qu’il y a entre l’acte d’amour qu’Il fait en donnant sa vie pour nous et cette espèce d’oubli, de narcose dans laquelle nous sommes à cause du péché. Quand le Christ a poussé ce dernier cri, c’était un cri de pardon ; Il l’a d’ailleurs dit : « Pardonne leur, ils ne savent pas ce qu’ils font », mais c’est un cri ; il a fallu que nous soyons portés, invités au pardon par ce Fils qui seul, absolument seul, abandonné de tous sur sa croix, crie à son Père, à chacun d’entre nous la détresse de Celui qui veut sauver, qui veut pardonner, mais qui se retrouve devant une humanité sourde et souvent indifférente.

Frères et sœurs, c’est peut-être à ce niveau-là qu’il faut situer le pardon. Si nous le situons uniquement sur le mode de notre culpabilité personnelle – ce qui est déjà le premier degré, la conscience, le remords, le processus psychologique par lequel le mal tout à coup a envahi notre champ de conscience, notre sensibilité, notre affectivité –, cette culpabilité peut être un terrible moyen de nous enfermer sur nous-mêmes et elle ne nous fait pas toujours crier, elle nous fait au contraire entrer dans un silence étouffant et apparemment sans issue. Mais si soudain, nous nous apercevons que Dieu a crié vers nous pour que ce cri envahisse notre cœur par-delà et au plus intime de nous-mêmes, par-delà les péchés, l’indignité que nous éprouvons devant Lui, par-delà les lâchetés, par-delà toute la conscience que nous avons de notre propre faute, et que ce cri vient traverser le cœur même de chacun d’entre nous comme pécheurs, peut-être laisserons-nous surgir en nous les premières lueurs du pardon de Dieu. C’est ce que je nous souhaite à tous dans ce moment où nous allons entrer dans le mystère de la mort et de la résurrection du Seigneur. Amen.

 
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