AU FIL DES HOMELIES

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NOUS NE NOUS SAUVERONS PAS TOUT SEULS

Jon 1, 1-16
Mercredi Saint – Célébration pénitentielle de réconciliation – Année C (17 avril 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs,

On ne fait pas souvent le rapprochement entre l'histoire de Jonas qui est un petit récit que l'on raconte volontiers aux enfants parce qu'avec la baleine cela prend un charme extraordinaire, et d'autre part ce récit de la tempête apaisée où Jésus rejoint ses disciples. Dans les deux cas, on a affaire à cette crainte incontrôlée et incontrôlable des Anciens vis-à-vis de la masse des flots de la mer. Aujourd'hui, quand nous parlons de la mer, nous pensons "bain de mer", "station balnéaire" ou "croisière", même si parfois les croisières peuvent comporter des risques. Nous pensons à cette immensité avec toutes ses richesses biologiques et nous la voyons de façon très positive. Rien de tel chez les Anciens. Il faut savoir que les Anciens avaient une peur atroce de la mer. Ils savaient, comme dans l'ordre de la création, que l'on avait fait la mer pour les poissons, les airs et les nuages pour les oiseaux et que l'on avait fait la terre sèche pour les animaux, les quadrupèdes et les bipèdes que nous sommes. Vouloir s'aventurer sur le territoire qui n'était pas le nôtre, c'était s'exposer à tous les dangers.

            Mais il y a plus, car les hommes avaient eu l'audace de se risquer sur les flots de la mer. C’est d'ailleurs assez extraordinaire car le petit récit que nous avons entendu mentionne Tarsis, c'est-à-dire l'Espagne. À l'époque, on faisait couramment la traversée Est-Ouest de la Méditerranée pour aller chercher les métaux précieux en Espagne et notamment l'étain, le cuivre et d'autres métaux extrêmement utiles pour la société du Proche-Orient.

Et voici cet homme, Jonas, qui a été invité par Dieu à prêcher dans un autre océan bouillonnant de mal qui est Ninive. À cette époque-là, Ninive était considérée comme la grande capitale mais, comme dans toutes les grandes capitales, à l'origine de tous les dangers, de tous les péchés et de toutes les atrocités. Et pour ce pauvre Jonas, être envoyé pour prêcher au roi de Ninive, c'était une mission atroce. Car aller prêcher dans la ville de Ninive c'est aussi, si l'on peut dire, se jeter dans la mer, c'est prendre le risque d'aller dans un endroit où l'on va être noyé par le péché. Car pour un pauvre petit prophète hébreux de rien du tout qui s'en va auprès de la plus grande puissance de l'époque pour y prêcher la conversion, il y a de quoi s'avouer d'emblée vaincu. Ce n'est même pas la peine de résister au mal. Jonas prend donc exactement la direction inverse. Au lieu d'aller vers l'Orient, il va vers l'Occident en pensant qu'il va y échapper mais là, c'est vraiment le cas de le dire, il va de Charybde en Scylla. Car il échappe à la fureur des flots du péché de Ninive mais Dieu va lui montrer que quand Il lui demande d'affronter le mal, le péché et de prêcher la conversion, il va tomber sur un autre océan, sur cette mer qui va monstrueusement s'agiter.

            Et Jonas a ce réflexe qui nous sidère. Quand il voit que la tempête arrive, il se réfugie au fond du navire et fait si l'on peut dire – je ne sais pas si on peut faire cela sur un bateau ! – la politique de l'autruche. Il ne veut rien voir, il est en face du déchaînement du mal, le mal du cosmos, le vent violent qui souffle sur la mer et qui secoue tout le monde. Ceux qui sont conscients du mal, ce sont encore des païens, on n'en sort pas ! À Ninive, c’étaient des païens à qu'il fallait prêcher et sur le bateau ce sont aussi des païens. Peut-être de plus gentils païens que ceux de Ninive, nous n'en savons rien, mais des païens qui, eux aussi, commencent à se dire : « Mais enfin, que se passe-t-il pour que nous soyons livrés à pareille de tempête ? » Evidemment, à cette époque, on n'y va pas par trente-six chemins. Pour qu'il y ait une tempête pareille, il doit bien y avoir une cause. Tous se posent des questions. Et finalement, ils découvrent Jonas au fond du bateau et lui disent : « Mais enfin pourquoi y a-t-il tout cela ? » Jonas est bien obligé d'avouer : « J'ai voulu fuir le mal en n’allant pas prêcher à Ninive et je vous ai amené, comme on dit en Provence, la "scoumoune". Je vous ai accablé du poids du mal qu'en réalité vous ne méritez pas ». À ce moment-là, se passe cette chose extraordinaire, c'est que comme tout bon juif qui sait que quand il a péché il mérite d'être châtié, Jonas dit aux gens : « Jetez-moi par-dessus bord et vous verrez bien si cela se calme ». Dans l’histoire, on bascule Jonas hors du bateau et il va être recueilli dans le ventre de la baleine. Décidément, la confrontation avec le mal ne cesse pas ! Cet épisode extraordinaire devait être encore très populaire à l'époque puisque quand on demande un signe à Jésus, Il dit qu'il n'y aura pas d'autre signe que Jonas, trois jours dans le ventre du monstre.

            Vous voyez, frères et sœurs, Jonas est celui qui ne veut par voir le mal en face. On lui dit d'aller à Ninive. Il répond : « Non, je ne veux pas accomplir cette mission, c’est mission impossible ». Pour être sûr de ne pas accomplir la mission, il dit : « Je vais partir dans l'autre direction, par la mer, comme cela je serai coupé de Ninive par les flots de la mer ». Nouvel épisode, Jonas croit échapper à la tempête – ses compagnons en réchappent – mais lui est confronté à ce mal terrible qui est le mal du monstre marin. C'est encore un autre élément mythologique qui devait beaucoup frapper l'imagination des auditeurs à l’époque, Jonas jeté directement dans le ventre du monstre par la main de Dieu. La morale de l’histoire, vous la connaissez, c'est qu’en fait le monstre va le ramener à proximité de Ninive et qu'il va être obligé d’y prêcher. Autrement dit, il ne faut pas se faire d'illusion quand on a la vocation prophétique, on n'échappe pas à son destin.

            Alors qu'est-ce que tout cela veut dire ? Quand on regarde l’histoire du monde, soit au niveau de toute l’humanité, soit au niveau de toutes les Nations, de tous les pays, soit au niveau de tous les petits groupes, si vieux soient-ils – Jonas par son appartenance à Israël faisait quand même partie d'une sorte de gratin religieux du Proche-Orient, le seul à avoir passé les siècles et à être encore là aujourd’hui –, quand on veut bien regarder cela de très près, on constate que rien n'échappe au pouvoir du mal.

            Je crois donc que c'est important ce soir de mieux comprendre ce que nous faisons. Cette célébration de la réconciliation nous dit : « Vous pouvez tourner l'affaire dans tous les sens, ce n'est pas vous qui réglerez le problème du mal ». Non pas qu'il faille être des gens soumis, résignés, se disant qu’on ne peut rien contre le mal, que le peu que nous ferons contre le mal nous retombera encore dessus. La preuve, c'est qu’à la fin de nos jours il nous arrivera ce dernier mal qui s'appelle la mort. Jusqu'à nouvel ordre, parmi tous les vivants, tout le monde y passe, il n'y a pas d'exception. C'est ce pouvoir inouï du mal qui aujourd'hui est le grand scandale de nos contemporains. C'est ce pouvoir inouï du mal devant lequel nous avons l'impression que chaque fois que nous voulons le fuir, chaque fois que nous voulons y échapper, nous retombons dedans.

            Et c'est devant ce pouvoir du mal que nous nous trouvons ce soir. Prier, entrer dans la Pâque – Dieu sait qu'il faut de la lucidité et de l’humilité pour cela –, c’est accepter d'emblée que nous ne nous sauverons pas tout seuls. Nous ne serons jamais, nous seuls, les vainqueurs du mal, ni dans notre petit pré carré bien soigné que nous essayons de rendre le plus vertueux et le plus fécond possible spirituellement, ni au niveau de la société, ni au niveau de l’Église, ni au niveau de quoi que ce soit. Le mal pour nous n'est pas simplement tous ces petits malheurs et parfois des grands malheurs qui nous arrivent. Le mal est cette espèce de poids immense qui pèse au cœur même de la Création et dont l'Ancien Testament comme le Nouveau nous apprennent que nous y sommes sans cesse confrontés. Si donc nous voulons véritablement être les disciples du Christ, il ne faut pas essayer de vaincre le mal. Le complexe de l'Église moderne et des chrétiens modernes, c'est le complexe de la salvation. On veut tout sauver, mais non, on ne sauvera rien. Et cette idée que nous allons sauver le monde relève d’une grande crédulité. Cela n’est pas possible, nous ne pouvons pas sauver le monde. Nous sommes devant le caractère absolument démuni et pauvre de notre existence et que peut-on contre le mal ? Évidemment, on peut dire le chapelet, cela n’est pas inutile. Mais reconnaissez que vu la quantité qu'on en a déjà dit, cela n'est pas toujours la solution !

            Nous sommes donc là pour reconnaître loyalement que face au pouvoir du mal nous ne pouvons rien, sans nous raconter d’histoires, sans essayer de dire que demain ça ira mieux et qu’on rasera gratis. Et c'est pour cela que j'ai choisi ce récit de Jonas en contrepoint avec le miracle de Jésus sur la mer de Galilée. Là, on n'est plus dans le grand domaine de la Méditerranée mais dans la petite mare aux canards de la Galilée du Nord. Et cependant, ce petit lac est capable de générer des tempêtes absolument incroyables. Curieusement, c'est l'inverse de l'histoire de Jonas. Jonas avait cru que le bateau était un refuge. Les disciples pensaient qu'en traversant la mer, surtout sur la recommandation de leur Maître, cela irait tout seul. Dalmanutha et Capharnaüm sont éloignés d’à peine dix kilomètres et pour des bons rameurs-pêcheurs comme Jacques et Jean, c'était une toute petite performance nocturne sans danger. Et voilà qu’ils se trouvent perdus. Jésus apparaît, non pas du côté du bateau mais du côté de la mer. Jonas a terminé dans la mer et grâce au poisson il a été sauvé. Mais Jésus apparaît en plein milieu de la mer, dans la tempête déchaînée. Qu'est-ce que cela veut dire ?

            C'est précisément cela notre foi. Il faut que nous ayons pris conscience que, comme Jonas, nous voulons toujours fuir la tempête et les flots qui rugissent. Et cependant il n'y en a qu'un qui est capable de marcher sur les eaux. D'ailleurs ce pauvre Pierre, qui est d'une naïveté incroyable, dit à Jésus : « Puisque Toi Tu t'en sors, ordonne que j'aille vers Toi. » Et Jésus met sa foi à l'épreuve : « Est-ce que tu crois que Je suis vraiment Celui qui est capable de vaincre les flots de la mer, l’horreur et la puissance du mal ». Et au moment où Pierre s’approche de Jésus, il n'y arrive pas. Il ne peut pas vaincre le mal. Apparemment, il a eu la foi. En fait ce n'était pas la foi en Lui comme étant capable de marcher sur la mer, c'était la foi que le Christ pouvait le faire marcher sur la mer.

            Et c'est là le deuxième aspect de notre célébration de ce soir. Si nous ne croyons pas que Dieu est capable de se jeter à l'eau – c’est vraiment le cas de le dire ! –, si nous ne croyons pas que Dieu est capable de se jeter jusqu'au cœur même de la tempête, dans l'œil du cyclone, nous sommes les plus malheureux de tous les hommes. Quand Jésus est remonté dans la barque, Il a apaisé la tempête. Je pense qu'Il voulait faire cesser la panique à bord. Mais vous le voyez, frères et sœurs, c'est quand même cela la passion. C'est le Christ qui se jette courageusement, sans protection, au cœur même de l'abîme du mal et de la mort. Peut-être que ce geste de Jésus pourra nous inspirer la véritable attitude que nous devons avoir face au mystère de sa mort et de sa résurrection. Qu'est-ce que la résurrection sinon cette toute petite apparition lumineuse au cœur de l'abîme du mal ? C'est pour cela qu'on est ici ce soir et c'est pour cela qu'on va y être assez souvent pendant quatre jours. Parce que nous serons dans la barque, nous serons ballottés. Cela va secouer de toute part, mais maintenant il y aura comme un petit signal lumineux. C'est la présence du Christ, la présence de Dieu au milieu de l'abîme du mal et à ce moment-là, nous n'essaierons pas de nous prévaloir de nos propres forces. Peut-être que nous nous jetterons à l’eau, c'est bien, mais sans penser que c'est nous qui allons faire aussi bien que le Christ. En pensant simplement que la puissance du mal est si forte qu'il n'y a que Lui qui peut nous en arracher, nous pardonner et nous sauver. Amen.

 
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