AU FIL DES HOMELIES

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LE PRIX DE NOTRE LIBERTE

Is 62, 11 – 63, 7 ; Jn 13, 21-38
Mercredi Saint – année A (8 avril 2020)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Cette homélie a été prononcée en studio pendant la période de confinement que nous connaissons, et communiquée à l’assemblée paroissiale par le site internet de la paroisse.

 

Frères et sœurs,trahison de judas Rubens detail

Nous abordons aujourd’hui, Mercredi Saint, le prologue immédiat de la Passion telle que saint Jean veut nous la faire méditer et entrer dans son mystère. En effet, c’est la trahison de Judas. Il s’agit sans doute du texte de l’épisode évangélique le plus dramatique et qui a le plus profondément frappé l’imaginaire théologique occidental.

C’est étrange, notre premier réflexe en lisant ces textes, que ce soit Mathieu, Marc et Luc, ou surtout Jean qui, il faut le dire, est le plus énigmatique, est de trouver des coupables. C’est-à-dire que nous devrions être déjà très avertis de ce que notre lecture cherche inconsciemment à nous disculper ou à nous innocenter.

 

C’est d’ailleurs quelque chose d’assez compréhensible et la plupart des spécialistes du Nouveau Testament s’accordent à dire que si la trahison de Judas a été si fortement soulignée, c’est bien précisément pour cette raison. C’est-à-dire qu’il fallait quand même essayer de comprendre comment à l’intérieur même de la communauté la plus proche de Jésus, les Douze, comment tout à coup le drame avait pu surgir de l’intérieur des Douze ?

Vous le comprenez, c’est pour ça que j’ai choisi ce tableau de Rubens qui est extraordinaire et qui montre la Cène non pas avec les disciples étalés le long de la table, ça aurait été encore une ordonnance de repas, avec des places choisies, triées sur le volet. Non là, nous sommes au moment même de la plus grande proximité les uns avec les autres – tout le monde est complètement bloqué, soudé au personnage de Jésus qui est en train de rompre le pain et qui se prépare sans doute à donner la bouchée à Judas –, nous sommes au cœur même de ce groupe où il n’y a qu’une faille, la faille centrale : on laisse voir le geste de Jésus alors que de tous les autres personnages, on ne voit pratiquement que la tête, du moins dans le passage le plus intéressant, celui des visages. Ici il y a le pain au centre, c’est l’eucharistie et puis, tous resserrés avec des regards difficiles à comprendre, il y a manifestement une convergence, on ne sait pas où elle est. Est-elle sur le pain ? Est-elle sur le Christ ? Est-elle comme ça presque élevée vers le ciel ? On ne sait pas. En même temps, à côté de la faille qui normalement est faite pour nous introduire vers le regard de Jésus, il y en a un, le seul qui semble absent et qui est terriblement présent, c’est Judas. Il est là et il nous regarde. Il ne regarde pas comme tous les autres disciples vers Jésus et le geste qu’Il va poser, c’est pourtant lui qui va recevoir la bouchée ; il est déjà absent.

Le mal de la trahison de Judas s’est déjà introduit dans le groupe des disciples avec une force et une présence absolument invraisemblables – je crois que les peintres comprennent souvent mieux que les théologiens et les exégètes –, à tel point que c’est le regard de Judas qui fait le lien entre les spectateurs que nous sommes et la Sainte Cène.

C’est ce regard, c’est la manière dont Judas nous dévisage. Il est là avec la tête pleine de son projet, il faut qu’il se dépêche d’ailleurs – le Christ lui dira « Fais-le vite » –, et en même temps il est là, absent de la Cène réelle, du mystère même du Christ livrant sa vie pour nous et en même temps il nous regarde d’un air de dire : « Tu vas bien comprendre ce que je fais, eux ne le comprendront pas et toi le spectateur tu vas être fasciné par mon regard ».

Frères et sœurs, je ne sais pas si l’interprétation est vraie, c’est tellement étonnant, mais ça à tout de même une répercussion extrêmement profonde pour notre propre manière de nous positionner par rapport à la mort du Christ. À la fois, il y a en nous quelque chose d’insaisissable, je ne dis pas que nous sommes Judas, ni qu’il faille faire de Judas un prototype de l’homme pêcheur, horrible. Heureusement nous ne sommes pas tous des traîtres, il y en a beaucoup, mais pas tous. Nous sommes là saisis : comment se peut-il que le mal entre dans ce groupe ? Voilà la vraie question. C’est ce que la communauté primitive s’est demandé ; c’est pour ça que les écrivains sacrés, les auteurs du Nouveau Testament ont osé poser la question : que s’est-il passé pour que puisse s’introduire le mal qui allait provoquer ce que l’on sait ? Comment se fait-il qu’il soit entré par un des leurs ? Ce n’est peut-être pas le pire, du point de vue du pouvoir de décision ; de ce point de vue-là, la lâcheté de Pilate est presque équivalente à celle de la trahison de Judas, du point de vue du mal que ça provoque.

 Il faut bien reconnaître que c’est là le vrai problème. Comment le mal peut-il venir du cœur même de la communauté, de la communion ? Nous sommes devant l’Eglise ! L’Eglise de Dieu, c’est-à-dire les Douze autour de Jésus ! Nous sommes là et il y a tout à coup quelqu’un qui prend une sorte de pose et de regard à partir de l’Eglise mais hors de l’Eglise. Il va sortir. C’est la dernière parole que le Christ lui dit : « Ce que tu as à faire, fais-le vite » et Judas est sorti et on nous dit à ce moment-là : « Il faisait nuit ».

Frères et sœurs, il y a un élément qui à mon avis chez Jean est mieux souligné que chez les autres évangélistes : c’est qu’à aucun moment Jésus n’apparaît victime ou devant subir les actes de Judas, et c’est quand même extraordinaire. Dire que le Christ va mourir, c’est dire d’une certaine manière qu’Il devient le jouet de la manipulation du monde, voire du mal, du pouvoir de Satan, d’accord, mais est-ce vrai ? Précisément, tout le récit de Jean, relisez-le au chapitre 13 à partir du verset 21, vous verrez tout le texte du récit de la trahison de Judas consiste à montrer qu’à aucun moment, le Christ n’est victime passive du mal qui va Lui être fait. Au moment même où Il va être arrêté, sous la conduite de Judas, à ce moment-là, souverainement, Il donne la liberté à Judas. Dieu ne renie jamais la liberté qu’Il a donnée à l’homme.

Que Jean ait pu dire ça, au fond c’est la plus grande pédagogie de l’espérance que Jean pouvait donner dans la manière dont il a raconté la trahison : c’est vrai que c’est horrible, on aurait aimé que Jésus dise à ce moment-là à Judas : « Reste ici et ne bouge plus » afin qu’il ne puisse donner les indications au Grand-prêtre pour dire où Jésus se trouvait dans le jardin des Oliviers une heure ou deux plus tard. Non, Jésus ne peut pas, Fils de Dieu, Celui par qui tout a été créé – c’est vraiment la vision de Jean –, Jésus ne peut pas diminuer d’une quelconque façon la liberté de Judas, quoiqu’il arrive.

Alors frères et sœurs, c’est un moment de la Passion qui n’est pas à lire dans le sens où nous voudrions le lire. Il ne s’agit pas de désigner celui qui a trahi, ce n’est pas nous qui montrons Judas, c’est Judas qui nous dévisage. Il avoue : « C’est vrai j’ai trahi. Mais toi, qu’aurais-tu fait ? » Et à ce moment-là, nous disons tous : « Ce n’est pas moi ! » Il n’empêche que nous sommes là devant le Christ, devant l’Eglise, devant ce surgissement inouï de la communauté des disciples de Jésus, des disciples qui sont déjà les disciples du Ressuscité. Comment réagissons-nous ? N’y a-t-il pas en nous quelque chose de Judas qui est la manière dont notre liberté veut en prendre à son aise, et finalement veut profiter du don de Dieu pour faire ce que l’on veut ?

 

 
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