AU FIL DES HOMELIES

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OUF ! C'EST GAGNÉ !

Gn 1, 31 + Gn 2, 1-4 ; Lc 23, 44-54
Mercredi Saint - Célébration pénitencielle de réconciliation - année B (8 avril 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Saint Jean de Malte : Gaudion : Descente de croix 
Frères et sœurs, vous vous demandez peut-être pourquoi en cette soirée de réconciliation, cette soirée dans laquelle nous rentrons définitivement dans l'amitié de Dieu, j'ai choisi deux textes qui sonnent plutôt en harmonie avec le samedi saint. Dieu qui se repose de ses œuvres, au septième jour, après voir vu que toute son œuvre était bonne, et Jésus qui après la mort, est déposé, qui prend l'humanité comme une sorte de lit de repos, de reposoir, ainsi que la dévotion traditionnelle des peintres l'a représenté dans les dépositions de croix dont nous en avons un exemple ici dans le chœur. 

       Pourquoi tout cela, pourquoi cette association ? C'est parce que la réconciliation, nous essayons toujours de l'analyser ou de la voir de notre côté. La réconciliation pour nous, c'est toujours d'abord le fils prodigue qui, essayant de manger la nourriture des cochons se souvient de ce que l'ordinaire de la vie quotidienne était meilleur dans la maison de son père et que la vie des journaliers était meilleure que la sienne. Pour nous, la réconciliation, c'est la phrase : "Oui, je me lèverai, j'irai vers mon Père", je vais partir, il faut que je change, il faut que cela change. C'est d'ailleurs pour cela qu'il faut que cela arrive si souvent, il faut que ça change, et plus ça change et plus c'est la même chose. C'est pour cela qu'on se dit toujours, oui, évidemment, la réconciliation, c'est cet effort pour essayer de se surmonter, de se dépasser, d'arriver à un stade supérieur de sa vie spirituelle. Et en réalité, dès demain, cela va recommencer ! La réconciliation vue de notre côté, je ne veux pas désespérer Billancourt, mais, c'est vrai que c'est un peu difficile, c'est un peu lourd parce que nous sommes lourds. C'est pénible parce que nous ne supportons pas ce poids de notre humanité marquée par le péché. 

       Or, il y a un autre aspect de la réconciliation auquel on pense moins souvent c'est la même rencontre, le même événement mais vu du côté de Dieu. Là, vu du côté de Dieu, nous avons tous dans notre tête l'image du magnifique tableau de Rembrandt, du père qui pose ses deux énormes pattes de laboureur sur les épaules de son fils qui est à genoux devant lui, ce mystère dans lequel on découvre tout à coup que Dieu vient comme s'arc-bouter sur les épaules du pécheur. C'est vrai, vu du côté de Dieu, pardonnez-moi cette prétention, la réconciliation, c'est simplement cette interjection : "ouf !"  Ouf ! Cela aurait pu mal finir … Ouf ! c'était parti si mal, ce fils qui était loin, cette humanité qui s'est déchaînée contre ce pauvre au moment du procès devant Pilate, cette haine qui s'est déchaînée sur le chemin de la croix, ces moqueries et ces railleries, au pied de la croix quand il était en train de mourir. Et pourtant, au moment où il dit : "Tout est accompli" - "Entre tes mains Seigneur je remets mon esprit", je crois que aussi bien du côté du Père que du Fils, c'est se soupir de soulagement. Le rêve fou qu'ils avaient fait pour l'homme ne sera pas irrémédiablement voué à l'échec. 

       Normalement, dans la logique du péché, dans cette espèce de tourbillon qui se creuse, normalement, tout devrait disparaître dans le néant. En réalité, au moment où il meurt, c'est lui Dieu qui se dit : maintenant, ça peut repartir. Maintenant, j'ai tout fait pour que l'homme si violent, si obtus, si rempli de méchanceté, si obstiné, si inconscient de son mal et de son péché, j'ai tout fait pour que ça change, j'ai tout fait pour ça puisse redevenir un lieu de rencontre, que le Golgotha, la croix, le tombeau puissent devenir maintenant un lieu de résurrection. 

       Du côté de Dieu, et c'est pour cela qu'on l'a représenté de cette manière, pourquoi la déposition de croix est-elle comme une sorte de figure presque mythique dans les représentations chrétiennes ? Il y a un moment où Dieu ayant porté le poids de tout le péché des hommes, ayant porté tout le mal du monde, comme par une sorte de miracle, de sa propre mort, il se dit : désormais, c'est fait, c'est fini, c'est joué, c'est gagné. La réconciliation c'est le moment où le Christ n'a plus à être en tension, les bras tirant sur la croix pour respirer les dernières bouffées d'air avant de mourir. C'est le moment au contraire où il est comme détendu, désarticulé, abandonné, livré à la seule pesanteur de son corps et qu'il est reçu par les hommes. Cet abandon de Dieu au moment où tout semble fini, c'est paradoxalement Dieu lui-même qui est le seul à avoir confiance dans une humanité qui vient de lui manifester sa haine et son refus. Le moment de la réconciliation, c'est ce moment où Dieu peut laisser peser à travers le poids de son corps, le poids de son amour sur les bras de Marie, de Marie-Madeleine, de Joseph d'Arimathie, de tous ceux qui sont autour de lui. C'est le moment où Dieu peut dire : maintenant, j'ai fait tout ce qu'il fallait faire, il ne reste plus pour vous que d'ouvrir vos bras pour porter le poids de mon amour. 

       J'ai décalé un peu la croix sur l'autel, j'espère que vous voyez un peu le tableau, voyez comment il est fait. Au milieu il y a une tache blanche, cadavérique, c'est le corps du Christ. Elle prend toute la lumière puisqu'elle est blanche. Le corps lui-même est désarticulé, littéralement, il ne tient plus debout. Il n'a plus de sang, il n'a plus de vie. Par un de ces secrets de l'imagination que peuvent avoir à certains moments les peintres, pratiquement tous les personnages qui sont autour ont des vêtements rouges ou verts, rouges comme le sang, verts comme le printemps. C'est cette mystérieuse chimie, cette biologie, cette cardiologie du Fils de Dieu qui est comme le cœur exsangue du tableau qui fait que tout autour, le sang circule et la vie, la verdure du printemps commence à renaître. 

       C'est cela la réconciliation. Bien sûr nous, nous le vivons comme ce moment où le poids, le choc de l'amour de Dieu nous tombe sur les bras, et pourtant, ce qui nous tombe sur les bras, c'est la vie et c'est l'espérance. 

 

       AMEN 

 

 
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