AU FIL DES HOMELIES

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DIEU AVAIT DEJA PARDONNÉ DE TOUTE ÉTERNITÉ

Jn 13, 21-38
Mercredi Saint - Célébration pénitencielle de réconciliation - année C (2 avril 1980)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Quand tout est accompli, quand notre humanité, comme ces deux soldats au pied de la croix, veut, pour une dernière fois encore, s'acharner à persécuter son Dieu, quand tout est accompli, et que, levant les yeux, on ne voit plus qu'un cadavre, inerte, alors, effectivement, nous sommes comme ces soldats. Nous pensions qu'il fallait lui briser les jambes, geste ambigu qui, à la fois, voulait abréger le supplice pensant que Jésus n'était pas encore mort et en même temps geste cruel, car il s'agit de s'acharner avec violence sur un être sans défense et de briser ses dernières possibilités, ses derniers efforts à résister contre la mort.

Lorsque tout est fini et que le poids de notre péché a vraiment écrasé notre Dieu, lorsqu'il ne reste plus qu'à le broyer pour le faire disparaître, alors, on dirait que la violence de notre péché et de notre terre, est tout d'un coup, subitement, comme désarmée. Oui, nous sommes comme ces soldats. Nous pécheurs, nous nous avançons, au pied de la croix et nous pensons qu'il suffit de briser les jambes de Dieu, à la fois pour que son supplice soit terminé et pour qu'on n'en parle plus. Et pourtant, au moment même où nous allons commettre de geste, ce dernier acharnement, cette dernière violence, notre violence perd toute sa force, perd tout son élan. Car, à ce moment-là, nous sommes désarmés par le pardon de Dieu. Saint Jean qui était de cet évènement comprit alors ce que c'était que le pardon. Il comprit que le pardon, ce n'était pas une manière de céder devant l'homme, que de la part de Dieu, ce n'était pas une lâcheté, que de la part de Dieu, pardonner, cela ne voulait pas dire oublier ou laisser faire n'importe quoi. Mais que c'était, au contraire, faire apparaître en pleine lumière toute l'atrocité de la violence, toute l'horreur du péché pour que, d'une certaine manière, ce soit l'homme lui-même qui crie pardon et qui demande pardon devant sa propre violence et devant l'horreur que lui inspire sa propre atrocité.

Le pardon de Dieu n'est pas complicité. Il est lumière. Il fait voir au plein jour, dans toute son horreur notre péché. Et alors, saisis d'horreur par ce que nous avons fait, nous n'osons plus briser les jambes du crucifié. Saisis d'horreur devant la mort, au moment même où nous avons tué notre Dieu, nous comprenons à quel point toute violence était dérisoire, toute haine était stérile et tout péché criminel. Le pardon, ce n'est pas quelque chose qui naît dans notre propre cœur. Le pardon, c'est Dieu sans force devant la force, c'est Dieu innocent jugé par le coupable, c'est Dieu livré comme une brebis d'abattoir, comme un agneau pascal, livré à ceux qui veulent lui faire violence et le tuer. Et ce n'est que dans la mesure où nous aurons compris et vu en face ce que peut avoir d'épouvantable et d'atroce l'acharnement que nous avons contre notre Dieu, ce non-sens de la haine et de la violence, qu'à ce moment-là désarmés, nous connaîtrons une autre violence, la violence du cœur de Dieu, la violence de l'amour.

C'est pourquoi, voyant que l'agneau pascal était immolé, ils ne lui brisèrent pas les jambes. L'humanité s'était tellement épuisée dans la haine contre lui et dans le péché, qu'elle n'avait plus la force d'achever son Dieu. Alors, par un geste, prophétique, un soldat leva sa lance sur le côté du Christ et aussitôt, en jaillit du sang et de l'eau. Ce sont évidemment le baptême et l'eucharistie, mais saint Jean prend soin d'ajouter : "C'est afin que s'accomplit la parole : ils regarderont vers Celui qu'ils ont transpercé". Et le prophète Isaïe disait plus explicitement : ils regarderont vers moi. C'est Dieu qui parle. Ils regarderont vers moi qu'ils ont transpercé, signifiant qu'au moment même, où l'humanité ne peut plus rien contre son Dieu, son seul recours est d'ouvrir une plaie dans son côté pour discerner, à travers le côté ouvert, pour discerner l'amour qui coule et qui se répand sur le monde pour le sauver.

Le pardon est non seulement fait de ce que nous soyons désarmés devant Dieu, mais il est encore fait de cette audace invraisemblable que Dieu met dans notre cœur d'ouvrir son propre cœur pour que nous y plongions notre regard pour y lire la miséricorde et la tendresse du Père dans la victime pascale de son Fils.

Nous pourrions croire que c'est tout. Pourtant, si le Christ est ainsi l'agneau immolé, l'agneau sans tache, Pierre, dans son épître, nous l'a dit tout à l'heure : "Nous avons été sauvés par le sang d'un agneau qui avait été discerné avant la fondation du monde." Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que le regard que nous plongeons ce soir dans le fond du cœur de l'Agneau immolé, ce regard ne pourrait pas se lever vers Jésus, s'il n'avait été précédé d'un autre regard, éternel celui-là. Car le regard sur l'Agneau immolé, sur l'agneau qui verse son sang, ce n'est pas les soldats qui les premiers l'ont jeté sur le Christ, Ce regard, Pierre nous apprend que Dieu le Père l'avait jeté de toute éternité sur son propre fils. Dieu avait discerné, il avait pré-discerné, il avait regardé d'avance, de toute éternité, avant qu'il ne crée le monde, il avait regardé son Fils comme un vrai Agneau immolé. Au moment où Dieu le Père a créé le monde, il a jeté un regard sur son Fils un regard tellement plus profond que tous les regards que nous pouvons jeter sur le Crucifié, le regard de son amour de Père qui devinait déjà jusqu'où la création pourrait l'entraîner.

Le pardon de Dieu, c'est non seulement l'audace des hommes, qui leur est donnée par ce même Dieu, mais il faut le dire tout crûment, c'est la folie du Père qui savait ce que pouvait coûter la création pour nous et la création des anges. C'est la folie du Père qui aime le monde, autant que son Fils et peut-être même qu'il faudrait dire, qui aime le monde plus que son Fils. Car, dans son dessein créateur, dans son amour de donner la vie, comme le dit saint Paul : "Il n'a pas épargné son propre Fils, mais il l'a livré pour nos péchés".

Au seuil de ces trois jours, nous voici, implorant, ce soir, le pardon de Dieu et recevant son pardon et sa réconciliation. Ne nous y trompons pas, Dieu n'a pas attendu ce soir pour nous pardonner. Dès le premier temps de la création du monde, déjà, il nous avait pardonné dans le regard éternel du Père porté sur son Fils, comme Agneau pascal immolé pour nos péchés. Dès la fondation du monde, déjà il a réconcilié le monde dans le sang de celui qu'il aimait le plus, dans l'amour de son Fils.

Et si nous pouvons, ce soir, lever les yeux vers le Crucifié, c'est parce que, de toute éternité, dans la sérénité et la folie de son amour, Dieu nous a aimés, comme on n'a jamais pu aimer, Dieu nous a aimés dans cette folie. Qu'il nous mène à cette folie d'amour qu'il a pour son propre Fils, plus encore qui fait que pour nous ce Fils, par obéissance, au Père, et parce que le Père veut nous aimer sans limites, ce Fils a donné sa vie pour nous.

Au seuil de ces grands jours de la Pâque, que résonne en notre cœur cette parole de saint Paul : "laissez-vous réconcilier". Avouer ses péchés, ce n'est rien. Recevoir le pardon, ce n'est rien. Mais s'émerveiller devant cette folie d'amour du Père, devant cette folie d'amour du fils, qui donne sa vie, dans la communion de l'Esprit qui vient nous régénérer par la force du pardon, cela c'est tout.

 

AMEN

 
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