AU FIL DES HOMELIES

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COMMUNION ET PARDON

Gn 2, 18-25
Mercredi Saint - Célébration pénitencielle de réconciliation - année B ( 26 mars 1997)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L'enfant perdu au milieu du désert du Sinaï

D

ieu dit : "Il n 'est pas bon que l 'homme soit seul". Au premier moment de la création, dans le surgissement même de cette merveille que l'homme est aux yeux de Dieu, comme le dit le psaume 138, Dieu s'étonne de la solitude, de l'esseulement de l'homme. Au moment même où il le façonne de ses mains, au moment même où il l'envoie sur cette trajectoire que nous appelons l'histoire, Dieu se ravise tout d'un coup et s'étonne qu'il n'y ait pas pensé plus tôt : "Il n'est pas bon que l'homme soit seul", comme si au cœur même du projet primitif de la création il avait raté quelque chose. Dieu, par cet aveu, devinait pour ainsi dire tout l'isolement que pourrait créer le péché. Nous croyons que, la plupart du temps, ce sont les liens entre les hommes qui favorisent le péché ou le mal. Nous imaginons toujours que le mal est comme le résultat d'une association des hommes qui deviendraient des brigands ou des malfaiteurs. Ce vieux mythe ressort aujourd'hui de façon massive lorsqu'à propos de la culpabilité des criminels, on entend souvent dire que c'est la société qui les a rendus mauvais, comme si c'était le seul fait d'être ensemble qui rendait les hommes mauvais. Dieu ne pense pas comme ça, Dieu pense qu'il n'est pas bon pour l'homme d'être seul parce que dans ce simple petit mot "seul", Dieu devine toute la détresse, tout le désarroi qu'il peut y avoir en chacun d'entre nous lorsqu'il se retrouve irrémédiablement isolé, coupé, séparé de tous.

       Là encore, à quel point cette réalité n'est-elle pas palpable dans notre monde contemporain ? Chaque fois que l'on parle de l'individualisme, on veut parler de cet homme isolé, esseulé, qui ne se débat même plus avec lui-même parce qu'il n'a plus le temps de prendre soin de lui, d'un homme qui se trouve coupé de tous les liens qui pourraient l'unir à ses semblables, transporté, ballotté de-ci, de-là sur les flots d'une société dans laquelle il se sent inutile et sur laquelle il a l'impression de ne pas avoir de prise.

       "Il n'est pas bon que l'homme soit seul", mais c'est ce que Dieu doit se dire chaque fois qu'il voit ces foules ou ces masses où les visages n'ont plus de visage, où les lèvres n'ont plus l'ombre d'un sourire et les yeux n'ont plus de larmes. Il n'est vraiment pas bon que l'homme soit seul. Et d'une certaine manière, on pourrait dire que, lorsque l'homme pèche, refusant l'amour de Dieu, il ne fait que sanctionner, prendre à son compte ce pressentiment que Dieu avait de l'isolement et de l'esseulement dans lequel l'homme pouvait s'enfermer. Et même si Adam et Ève sont tous deux au pied de l'arbre de la vie, en train de mettre la main sur le fruit, en fait, ils sont déjà perdus l'un et l'autre dans un irrémédiable isolement. Dans le geste même de s'emparer du fruit de la connaissance du bien et du mal, ils ont déjà décidé qu'ils vivraient chacun pour leur compte.

       C'est pourquoi, le Christ mourant sur la Croix a accepté de faire une expérience presque identique. Il n'est pas bon que cet homme, le Fils de l'Homme, soit seul. Effectivement toute l'humanité a voulu l'isoler, le couper d'elle. Le péché du monde, c'est le fait de n'avoir pas besoin ou de ne pas vouloir avoir besoin de Dieu. Le péché du monde, consiste en ce que la création aimerait aussi projeter son isolement et sa solitude sur le cœur même de Dieu, comme si la création ivre de son isolement, s'imaginait que pour Dieu aussi, ce devait être la même chose. Est-ce par hasard qu'au moment où le Christ meurt seul sur la Croix, les ténèbres envahissent la terre, isolant chaque homme de son voisin ? Pourtant, au moment même où le Christ meurt sur la Croix et que résonnent les railleries : "Il en a sauvé d'autres, il ne peut pas se sauver tout seul !", on en comprend fort bien le sens, de fait, Dieu ne pouvait pas "se sauver tout seul". Le Christ mourait sur la Croix parce que personne ne voulait être avec lui. Dieu mourait, faisant de la mort le symbole du drame de l'isolement, de la tragédie de l'homme perdu, abandonné à Lui-même, sans force, sans pouvoir, sans lien, sans amis. Et effectivement, dans cette situation-là, il ne pouvait que mourir, car il était sur la croix, portant encore dans son cœur comme une lointaine mémoire cette parole que lui-même, son Père et l'Esprit s'étaient dite au moment de la création d'Adam : "Il n'est pas bon que l'homme soit seul". Et le Christ faisait comme homme l'expérience de cette redoutable prémonition. Il aurait fallu qu'à ce moment-là, nous puissions mourir avec lui. D'une certaine manière nous serions tous ressuscités en même temps avec lui. Dieu a accepté de porter la détresse, la solitude et l'isolement que le monde voulait lui infliger, non pas pour en rester là, non pas pour sanctionner définitivement l'isolement de l'homme, comme nous-mêmes avons tellement tendance à le faire aujourd'hui en baissant les bras et en pensant qu'il n'y a rien à faire pour sortir son frère de la solitude. Au moment même où Jésus mourait sur la croix, il disait simplement : "Pardonne-leur !"

       C'est pourquoi nous sommes ici ce soir, à cause de ce cri de Jésus : "pardonne-leur" du cœur même de son isolement. Nous sommes ici dans cette église et nous nous préparons à entrer dans ce chemin si solitaire et si esseulé de Jésus jusqu'au Golgotha. Or, précisément si nous sommes là, c'est parce que la Parole de Jésus a remporté la victoire : "Pardonne-leur". Au moment où Jésus, dans sa propre humanité, faisait l'épreuve de la plus grande malédiction, de l'esseulement radical de l'homme, il transformait cette solitude en pardon. Et le pardon devint alors le seul moyen pour l'homme de sortir de cet isolement dans lequel il s'était coupé de tout, et d'abord de Dieu. Si notre monde contemporain croit si peu au pardon, c'est parce qu'il a finalement capitulé et qu'il croit que chaque individu vit sa vie comme il peut, avec les moyens du bord, le doute sur le pardon des autres, sur le pardon de Dieu, doute qui est si profond, si inviscéré dans notre société contemporaine, car on ne croit plus qu'on puisse pardonner ou être pardonné. Il faut "compenser", ce qui est tout autre chose. Ce doute, c'est le reflet de notre société qui ne sait plus que le pardon est le seul moyen de restaurer la communion : "Père pardonne-leur", cette parole est vraie parce qu'elle a jailli en ce moment précis où le Christ, dans sa condition humaine, a éprouvé jusqu'au bout ce qu'il avait dit lui-même de l'homme au commencement du monde : "Il n'est pas bon que l'homme soit seul".

       Le pardon, soit qu'on le demande, soit qu'on le donne, constitue le moment où l'on s'aperçoit qu'on n'est pas seul au monde, qu'on n'a pas de droit ou d'emprise sur les autres, mais qu'on a simplement reçu un appel à la communion dans le salut de Dieu. C'est pourquoi le pardon vient toujours de Dieu, exclusivement de Dieu, car Dieu seul est capable de restaurer la communion là où le péché de l'homme l'avait brisée pour enfermer chacun dans son isolement et dans son enfer personnel.

       Tout à l'heure, à la fin de la grande prière, la grande prière du pardon qui s'adresse ce soir à nous et à toute l'Église, par la bouche du prêtre, au nom de Jésus-Christ, cette grande prière du pardon nous rappellera comment Israël avait espéré le pardon de son Dieu., À la fin de cette grande prière, nous allons faire un geste liturgique, les prêtres iront dans la nef et vous tendront les mains en disant à chacun : "Relève-toi, car ta délivrance est proche". Le vrai geste du pardon, c'est cela, c'est le geste par lequel on empoigne son frère par la main pour le relever, parce que Dieu nous a lui-même saisis par la main pour nous restaurer dans la communion avec lui.

       Voilà ce que nous allons faire ce soir. C'est la condition indispensable pour que nous entrions dans la Pâque du Christ, c'est le gage de la Résurrection, c'est le gage de la communion universelle que Dieu a voulue pour tous les hommes, dans son cœur et dans son salut.

       AMEN


 

 
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