AU FIL DES HOMELIES

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JACOB ET LE BON LARRON

Gn 32, 23-30 ; Lc 23, 39-43

(30 mars 1988)

Homélie du Frère Jean-François NOEL 

Rumilly : Retable 
Le bon larron 

A

 

quel moment le larron a-t-il aperçu Jésus pour la première fois ? A-t-il entendu les rumeurs dans le prétoire, alors que les soldats l'insultaient et Lui criaient : "Fais le prophète, qui est-ce qui t'a frappé ?" A-t-il entendu le coq chanter et un homme dénommé Pierre pleurer ? A-t-il entendu les coups de fouet de la flagellation ? A-t-il senti la haine de la foule qui avait réclamé qu'on libère Barabbas ? Ou est-ce simplement sur le mont Golgotha, à l'extérieur de la ville, lorsqu'il fut crucifié lui aussi qu'il s'aperçut qu'ils étaient trois ? L'autre malfaiteur, il devait le connaître, mais celui du milieu, il ne le connaissait pas.

       Quelque chose va se passer, quelqu'un vient. C'est aussi la nuit. Comme Jacob il reste seul dans sa souffrance de crucifié criminel, les mains clouées sur la croix. Lui, le bon larron, il a fait passer toute sa richesse de l'autre côté de la vie, sa femme, ses enfants, tout ce qu'il a vécu, il l'a laissé. A côté de lui, à sa droite, cet homme, résigné, non, mais innocent, incroyablement innocent. Et quelle majesté dans ses traits et pourtant quel visage défiguré, Il a même l'air à peine d'un homme. Et un regard, un regard comme un combat, un regard comme une rencontre, un regard qui touche l'articulation la plus profonde de son être, comme si son âme allait boiter, comme si son âme était enfin touchée par quelqu'un.

       Alors dans le cœur du bon larron, il y a comme une lutte, comme Jacob dans la nuit. Et ce Quelqu'un qui lutte avec le bon larron, à cause de la croix, à cause de l'innocence qui éclate sur ses traits et qui va gagner. Et le larron ne demandera pas comme Jacob : "qui es-Tu ?", car il le sait, lui demander qui Il est réellement, ce que cet homme est venu faire, il n'en sait rien, mais il est frappé par une telle majesté, cette majesté qui ressemble tellement à l'impuissance, qui ressemble tellement à l'innocence. Non, il ne demande pas qui Il est, car si son cœur ne le sait pas encore, son âme au plus profond, là où il a été touché, le sait. "Souviens-Toi", c'est sa bénédiction qu'il demande comme Jacob demande la bénédiction de celui qui luttait avec lui, dans la nuit. Si Jacob et le bon larron ne faisaient qu'un, ou du moins si nous étions un peu Jacob et pas beaucoup le bon larron, si finalement Dieu avait commencé un certain combat avec nous, avait voulu toucher ce point d'articulation si intime, si profond, mais que Dieu n'avait pas encore réussi à le toucher.

       Dans le texte de la Genèse, "voyant qu'Il ne pouvait le vaincre", Dieu voyant qu'Il ne pouvait vaincre l'homme continua de lutter avec lui. Et si nous étions un peu Jacob, si nous n'avions pas encore accepté d'être touchés au plus profond de nous-mêmes, à cet endroit précis que nous appelons très pudiquement, en baissant les yeux, notre blessure, que non seulement nous cachons aux autres, mais que nous nous cachons à nous-mêmes. Comment passer de Jacob au bon larron ? Comment devenir celui qui, en un seul regard, reconnaît tout, reconnaît dans cette majesté toute l'innocence, tout l'amour qui se dessinent sur ses traits défigurés ? Comment accepter qu'un seul regard suffise à nous convertir, à nous faire retourner sur le chemin.

       Frères et sœurs, ce soir qui sommes-nous venus voir ? A la fin d'un carême, on fait le bilan, on fait les comptes des efforts plus ou moins réussis, des ascèses plus ou moins tenues, on dresse l'addition intérieure. Est-ce qu'on est venu ce soir comptabiliser quelque chose en nous pour savoir si on est enfin un peu mieux qu'hier ? Ou sommes-nous venus voir et chercher un seul regard troublant comme celui du Christ sur le bon larron, suffisamment troublant pour qu'il touche le point le plus sensible et qu'enfin nous nous mettions à boiter, non pas pour mourir, comme dit Jésus : "cette maladie-là n'est pas pour mourir, elle est pour la gloire de Dieu" ? Est-ce que nous ne sommes pas venus voir autre chose qu'un crucifié ? Est-ce que nous ne sommes pas venus pour éviter, une dernière fois, de le regarder et d'être touchés à notre tour ?

       Frères et sœurs, avec quelle majesté, avec quelle innocence, Dieu veut nous vaincre, avec quelle impuissance, puisqu'il est crucifié sur la croix. Il est venu se défendre contre nous pour lutter toute la nuit avec nous, dans la nuit de notre péché. Qu'opposons-nous à cette victoire ? Quel orgueil, quelle barrière avons-nous encore mis devant son regard pour que nous restions derrière, marchant droit, sans boiter ? Trop fiers pour chercher son regard. Dieu veut toucher notre cœur, Il le fait à la façon dont une goutte d'eau descend sur une pierre qui, goutte à goutte, jour après jour, siècle après siècle, finit par creuser les roches les plus dures. C'est cela son regard. C'est cela la Passion. C'est cette eau, cette grâce, dans la nuit, dans le silence, qui tombe goutte-à-goutte sur notre cœur de pierre afin de le faire devenir cœur de chair, afin que cette goutte descende jusqu'à la blessure la plus intime et que nous apprenions à boiter parce que nous avons faim et soif de lui et qu'il nous faut avancer grâce à lui, et non pas grâce à nous.

       Frères et sœurs, une réconciliation ce n'est pas de compter, de se tenir debout, mais c'est accepter d'être infirme, accepter une bonne fois pour toutes d'être touché à l'articulation de notre cœur afin que, cette fois-ci, Il nous tienne, nous saisisse et que nous suivions pas à pas, comme notre chair collée à la sienne par la croix jusqu'à sa Résurrection.

       AMEN

 

 
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