AU FIL DES HOMELIES

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ARTISTES OU CRITIQUES ?

Gn 3, 8-10 ; Lc 23, 54-61
Mercredi Saint - Célébration pénitencielle de réconciliation - année A (23 mars 2005)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Dans un livre que peut-être d'aucuns pourront trouver peu moral, mais que j'ai trouvé pour ma part assez suggestif, dans ce livre Pascal Quignard raconte qu'il a été amené à créer le festival d'opéra baroque de Versailles. Il est donc parti à la recherche de musiciens, de chanteurs, afin de constituer ce festival. Or, à sa grande surprise, il a rencontré des artistes qui disaient, non, des artistes embarrassés, des artistes dont il avait l'impression que la flamme de la musique s'était éteinte en eux. Il a essayé de réfléchir sur la raison pour laquelle ce qui était la source même de la vie de ces musiciens, s'était éteinte.

Dans son texte, il fait allusion à Racine et à la manière dont Racine s'est arrêté en fait, d'écrire. Il dit ceci : "Les artistes cherchaient une bonne raison mais n'en trouvaient aucune pour expliquer pourquoi ils avaient arrêté de jouer de la musique. C'est le mot de Racine à la suite de la cabale qui assassina Phèdre. Il déclara à Bourvil que le plaisir qu'il éprouvait à créer était moindre que le déplaisir qu'il ressentait devant les critiques qui lui étaient adressées. Il ne nourrissait plus le plaisir de s'exposer à des blessures". Après avoir donné cet exemple, Pascal Quignard continue en décrivant ce qu'on appelle les critiques. Je ne sais pas s'il y a ici des personnes dont le métier est "critique", j'espère qu'ils me pardonneront, mais j'ai trouvé très intéressant le fait que Quignard divise le monde de la culture en deux parties. D'un côté, il y a les artistes, ce sont ceux qui prennent le risque de mourir à chaque création, à chaque concert, à chaque pièce de théâtre jouée en direct, l'artiste prend le risque de mourir. Il prend ce risque parce qu'il sait qu'il peut ressusciter. Ce sont les artistes. Et de l'autre côté, il y a les critiques. Pascal Quignard est très gentil avec les critiques, puisqu'il considère que pour la plupart, ils ont autant de dons que les artistes qu'ils passent à la moulinette en général dans leurs articles, mais pour lui, le critique, c'est celui qui a tellement peur de mourir, qu'il se refuse de monter sur la scène, et qu'il préfère regarder le spectacle à l'ombre dans la salle de musique.

J'ai trouvé que cette description du monde de la culture et ce que dit Pascal Quignard sur la vocation de musicien et d'artiste est quelque chose qui résonnait très fort en moi à la fin de ce temps du carême. Nous commençons la semaine sainte, et je crois que ce soit à travers notre prière, à travers la confession, à travers ce temps du carême, nous pouvons peut-être nous désoler d'avoir l'impression d'être le plus souvent du côté des critiques que du côté des artistes. C'est vrai, frères et sœurs, que dans le secret de notre cœur, nous passons plus de temps assis dans les ténèbres, à l'ombre dans la salle, observant la scène du monde s'éclairer et jouer autour de nous. Nous restons dans la salle, bien à l'abri dans nos fauteuils, à l'ombre, loin de tout ce qui se passe dans cette lumière crue des projecteurs, et nous préférons rester dans la salle, parce que comme le disait Quignard, nous avons peur de mourir en nous exposant aux regards des autres. Et en reprenant ce mot admirable de Racine, nous trouvons qu'il est plus désavantageux maintenant de monter sur scène que de descendre.

Alors, nous nous retirons de la scène, cette scène, c'est la scène de la vie avec nos semblables, avec nos familles, avec notre conjoint, nos frères, et nous restons dans la salle. C'est peut-être ce que nous constatons à la fin de ce carême, nous sommes peut-être restés dans cette opacité, parce que nous pensons que rester dans cette opacité et le fait de rester "critique" nous protège du mal, nous empêche de mourir, nous empêche de disparaître. En fait, refuser de mourir, c'est-à-dire refuser de créer, c'est-à-dire pour nous chrétiens, refuser de vivre notre vie chrétienne, c'est tout simplement mourir autrement. Le critique, quand il reste dans la salle n'est peut-être pas sujet aux quolibets de la foule, mais il est sujet à un danger encore plus fort et encore plus grand, qui est le danger de la jalousie. La jalousie du critique, c'est de regarder vers un acteur qui joue admirablement bien, et de se dire : oui, mais, j'aurais fait aussi bien !

C'est vrai que nous aussi, frères et sœurs, combien de fois ne nous accusons-nous pas de jalousie vis-à-vis des autres ? de vouloir vivre cette vie aussi parfaite que nous pensons que l'autre vit et que moi, je ne vis pas ? Je crois que le critique est aussi sujet à une autre mort, et c'est celle qui est provoquée par l'indignation. L'indignation du critique, c'est à l'inverse : quand l'acteur ou le musicien ont été tellement mauvais, on s'indigne dans les journaux, en disant que c'est lamentable qu'une pièce aussi admirable ait été massacrée par un mauvais acteur. Là aussi dans notre vie chrétienne, nous avons aussi l'indignation facile les uns envers les autres quand nous trouvons que notre prochain tombe si facilement et si régulièrement dans des péchés qui, bien sûr, ne nous effleurent pas.

Ce temps du carême pour moi évoque ce temps de préparation qui est la conséquence de ce péché originel dont on a entendu une petite partie du récit tout à l'heure. Le carême, c'est ce moment où Dieu a invité l'homme à s'exposer à son regard, exactement comme Dieu est venu encore supplier Adam au Paradis, pour que ce regard puisse se vivre, le regard de Dieu et le regard de l'homme, que l'homme accepte de se laisser voir par Dieu. Et l'homme refuse, l'homme se cache encore. Si ce carême est un échec dans notre "exposition" face à Dieu et face aux autres, je crois que ces jours saints qui s'ouvrent sont exactement à l'inverse. A partir de demain, c'est Dieu qui s'expose à notre regard. A partir de demain, c'est Dieu qui nous dit que le plus grand bonheur, c'est de pouvoir exposer son amour à l'autre, quelque que soient les coups que l'on reçoit. C'est un retournement complet de ce mot de Racine, et aussi de ce que disait Pascal Quignard dans son texte, disant qu'il vaut mieux être artiste que critique, quitte à en mourir, parce qu'on ne meurt pas de cette mort-là.

C'est ce que disait Racine, quand Dieu vient maintenant nous visiter, il y a un plus grand bonheur pour Dieu à venir s'exposer à notre regard quitte à en recevoir des coups.

Frères et sœurs, tout est maintenant dans ce jeu des regards, comme entre Pierre et Jésus. Nous avons à regarder le Christ pour nous laisser saisir par son regard afin que nous puissions véritablement monter sur scène et vivre cette vie chrétienne que Dieu nous offre.

 

AMEN

 

 

 
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