AU FIL DES HOMELIES

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RASSEMBLÉS PAR L’AMOUR GRATUIT DE DIEU

Ap 19, 5-9 ; Lc 15, 1-7
Mercredi Saint - Célébration pénitencielle de réconciliation - année B (12 avril 2006)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Fréres et sœurs, au début de ce carême je vous proposais de concevoir ce temps comme une démarche de pénitence communautaire, non pas simplement une démarche individuelle, personnelle, mais une démarche accomplie tous ensemble. Je vous invitais à porter les péchés les uns des autres, à nous tenir devant Dieu pour le péché de nos frères, y compris leurs péchés les plus graves, laissant à nos frères le soin de porter nos propres péchés. Je vous invitais aussi à comprendre combien nos péchés les plus secrets marquent la vie de toute la communauté, de toute l’Église, pèsent sur toute l’Église et comment beaucoup de nos péchés s’additionnent, se multiplient pour aboutir à ces grands péchés collectifs qui marquent si douloureusement l’histoire de l’humanité.

Aujourd’hui, au terme de ce carême, nos sommes invités de nouveau à une démarche communautaire. Aujourd’hui, c’est ensemble, les uns avec les autres, les uns pour les autres, que nous célébrons la joie de notre réconciliation. C’est le sens des lectures que nous venons d’entendre : "Dans le ciel comme le mugissement des grandes eaux, comme le bruit d’une foule immense : heureux ceux qui sont invités au festin des noces de l’Agneau", et dans l’évangile, Jésus disant de cette brebis perdue, égarée, qu’il est venu chercher et ramener sur ses épaules, "qu’il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour ceux qui n’ont pas besoin de pardon".

C’est donc à une joie communautaire, collective que nous sommes invités. Et je voudrais développer un thème proche de celui de la joie, celui de la gratuité. Je voudrais vous parler de la gratuité de notre démarche. Si nous y réfléchissons bien, structurellement parlant, ce soir, nous n’allons ni confesser nos péchés (c’est déjà fait je pense), ni recevoir l’absolution (nous l’avons déjà reçue chacun dans la démarche personnelle accomplie dans le secret de notre cœur auprès d’un prêtre du Seigneur). Nous n’allons pas non plus accomplir la satisfaction, c’est-à-dire ce qu’on appelle plus couramment la pénitence. Alors que venons-nous faire ici ce soir ? Au fond, nous serions tentés de dire que notre célébration de ce soir ne sert à rien puisque que l’essentiel est déjà accompli et que nous n’avons rien à ajouter au pardon déjà reçu, à ces péchés déjà avoués, à cette pénitence déjà accomplie.

Je vous invite alors à vous rendre compte à quel point nous sommes marqués, tout chrétiens que nous soyons, même dans nos démarches spirituelles, par cette tentation de l’utilitarisme. C’est une tendance assez spontanée de notre cœur, et que notre civilisation technique ne fait que rendre encore plus marquante, c’est une tendance de toujours juger en référence à cette question : "à quoi cela sert-il ?" à tout juger par l’usage que nous pouvons en faire. Quand on nous offre un objet, quand on nous offre une amitié, il y a toujours en nous, une part médiocre et mauvaise qui se demande : "à quoi est-ce que cela va me servir ? que pourrai-je bien en tirer ?" Nous pouvons aussi être tentés de transposer cela, sans même nous en rendre compte, dans le domaine spirituel, en nous disant : "à quoi cette démarche que j’accomplis va-t-elle me servir ?" Et ceci très particulièrement en ce qui concerne le sacrement de pénitence. Il m’est arrivé souvent d’entendre des chrétiens, au cours d’une confession, se lamenter en disant : "nous accusons toujours les mêmes fautes, nous retombons toujours dans les mêmes pièges, c’est lassant, cela ne sert à rien". Et quelques-uns arrivent à cette conclusion : "à quoi bon se confesser puisque de toute façon on ne devient pas meilleur, puisque de toute façon on n’acquiert pas des vertus nouvelles et on traîne toujours les mêmes péchés". Saint Paul le savait déjà. Il disait qu’une écharde était plantée dans sa chair, un ange de Satan qui venait le souffleter : "J’ai prié le Seigneur par trois fois (c’est-à-dire mille fois), de me délivrer de cette écharde". Mais le Seigneur lui avait répondu : "Ma grâce te suffit" (2 Co. 12, 7-9).

C’est peut-être cela qu’il faudrait que nous comprenions. Considérer le sacrement de pénitence, et plus généralement l’ensemble des sacrements, comme des moyens de notre perfectionnement moral ou même spirituel, c’est finalement réduire ces sacrements à n’être que des moyens pour une certaine perfection et exaltation de nous-mêmes. C’est une façon subtile, à laquelle nous ne faisons pas toujours suffisamment attention, de nous mettre au centre du monde et de ramener toutes choses à nous, même les sacrements de Dieu, comme s’ils étaient là pour que nous soyons des "gens bien" ! Les sacrements ne sont pas faits pour cela. Le sacrement de pénitence n’est pas fait pour nous permettre d’améliorer le score de nos prestations spirituelles. Ce n’est pas le but. Les sacrements sont toujours et d’abord, et je dirais uniquement, une rencontre d’amour avec Dieu. Voilà ce qu’est un sacrement. Les sacrements ne sont pas faits pour donner un coup de pouce à nos efforts, pour nous permettre d’aboutir à une meilleure manière de vivre, mais ils sont faits pour que nous sachions que nous sommes aimés, et pour que nous répondions à cet amour.

Voilà le but des sacrements. Et si le sacrement de pénitence est peut-être le plus beau de tous les sacrements, c’est parce que jamais l’amour de Dieu ne se manifeste avec une plus grande tendresse, une plus grande profondeur, une plus grande folie osons le dire, que dans ce sacrement où Dieu nous aime quoique pécheurs, Dieu nous aime quoique médiocres, quoique misérables et pauvres. Dieu ne nous aime pas malgré notre péché, j’ose dire, Il nous aime à cause de notre péché, parce que notre péché manifeste que nous avons un vide d’amour qu’il faut combler de toute urgence. Il faut que Dieu vienne remplir de sa présence toute cette pauvreté que nous mettons devant ses yeux, et Dieu nous aime comme nous sommes, avec nos faiblesses, avec nos manques, avec nos pauvretés. Non pas pour que nous restions dans cette faiblesse et cette pauvreté, mais pour que de l’intérieur de la découverte de cette pauvreté, nous nous sachions aimés, et cela suffit. Si Dieu nous aime, à ce moment-là l’amour va naître dans notre cœur, comme Il l’a fait renaître dans le cœur de Pierre après qu’il l’ait renié, Jésus lui dit par trois fois : "Pierre m’aimes-tu ?" Et Pierre, sans bien sans rendre compte répond : "Oui, tu sais bien que je t’aime". Pierre redécouvre dans son cœur l’amour qu’il avait bafoué, cet amour qu’il avait piétiné, cet amour dont il avait eu peur, il le redécouvre, et il peut dire en vérité au Seigneur : "Oui, je t’aime". Je t’aime parce que Tu m’aimes parce que Tu m’aimes assez pour me rendre capable d’aimer.

Voilà le secret de notre joie ce soir. Nous sommes réunis ici parce que Dieu nous aime. Et Il nous aime malgré tout ce que nous avons fait, et à partir de cette médiocrité, de cette pauvreté, de cette faiblesse, Il va reconstruire de l’amour, de la force. Il va transfigurer notre être de péché pour en faire un être de louange et de joie. Voilà le sens de ce que nous faisons ce soir : cela ne sert à rien ! Cela ne sert à rien parce que l’utilité n’est pas la valeur fondamentale. La valeur fondamentale, c’est de découvrir cette gratuité de l’amour. Dieu ne nous aime pas parce que nous avons fait ceci ou cela de bien. Dieu ne nous aime pas à cause de nos vertus, elles sont de toute façon dérisoires à côté de l’infinie sainteté de Dieu. Dieu nous aime, parce qu’il nous aime et pour, à notre tour, nous rendre capables d’aimer. Là est tout le secret. Laissons-nous façonner à la manière de Dieu, selon les méthodes de Dieu, c’est-à-dire non pas selon un plan quinquennal d’amélioration spirituelle, non pas afin que cette année nous puissions dire que nous avons progressé dans tel domaine et que l’année prochaine nous mettrons en chantier une nouvelle tranche de travaux, mais laissons-nous aimer, il n’y a que cela qui compte : être aimé par Dieu. Si nous nous laissons aimer, à ce moment-là, l’amour est contagieux, et nous deviendrons à notre tour capables de répondre à cet amour. C’est cela le bonheur, et c’est cela la vocation que Dieu nous adresse. C’est ce à quoi Il nous appelle dans le paradis pour que nous soyons délivrés de toute tentation de repliement sur nous-mêmes, de toute tentation d’exaltation de nous-mêmes, de toute tentation de satisfaction de nous-mêmes, pour que nous soyons entièrement entre ses mains pour qu’il nous façonne comme des êtres d’amour.

 

AMEN

 

 

 
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