AU FIL DES HOMELIES

LE PARI DE LA VIE

Is 50, 4-9 ; Ph 2, 6-11 ; Mt 26, 14-27,66
Dimanche des Rameaux - année A (9 avril 2017)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Nice, Berlin, Stockholm, Londres, qu’avons-nous encore besoin de parler de la mort ? Frères et sœurs, vous le sentez bien, nous vivons actuellement un moment où la mort semble avoir vaincu le monde. Quelles qu’en soient les origines, une véritable folie de mort s’empare d’un certain nombre de personnes qui imaginent que c’est le seul moyen de remporter le combat de la vérité. C’est atroce, mais c’est ainsi que tous les soirs nous attendons que le "vingt-heures" soit cette espèce de parodie de célébration de la mort. Les obsèques n’ont plus lieu dans les églises, ils ont lieu maintenant pratiquement toutes les semaines dans la fenêtre de nos télévisions. Nous sommes abreuvés de la mort, accablés par la mort et nous nous sentons de plus en plus incapables de trouver les solutions pour dire que la vie est la plus forte.
Frères et sœurs, on peut légitimement se demander jusqu’où cela ira. A partir du moment où dans une espèce, qu’elle soit humaine ou une autre espèce vivante, la dynamique de la mort a commencé à se déclencher, on s’aperçoit que c’est un mécanisme fou, face auquel nous n’avons pas beaucoup de moyens. Et les grandes promesses que nous font les Etats, les organisations de tous ordres, s’avèrent à certains moments presque dérisoires dans ce combat contre la mort.
Il est déjà suffisamment dur et pénible de faire face à notre propre mort dans notre lit, en famille ou à l’hôpital. C’est une épreuve suffisamment terrible d’accompagner ceux que l’on aime dans le processus de ce qu’on appelle une mort naturelle, quand encore on veut bien la respecter - ce qui ne semble pas être le cas de tous ceux qui préfèrent une certaine forme de dignité, qui ne me paraît pas tout à fait digne. Il est déjà suffisant d’avoir à faire face à la mort dans ce qu’elle a de plus coutumier, ce visage qui s’annonce à nous ; là encore nous avons un mal fou à l’accepter, à la supporter. Maintenant, c’est en plus la mort par la folie et la perversité de la pensée et de la religion. Mais où va-t-on ?
On a envie de se dire : « Dans ce cas là, que faisons-nous ici ce matin ? » Nous allons lire la mort d’un seul homme, le Christ, et nous allons écouter ce récit de mort, un récit unique il est vrai, mais un récit qui nous remet face à cette réalité dont nous avons l’impression que nous ne pouvons pas nous dépêtrer jour après jour. Alors, pourquoi lire ce récit de la mort de Jésus, d’autant plus troublant que l’on sait aujourd’hui que les premiers éléments qui ont permis de constituer les évangiles, c'est-à-dire les premiers récits, étaient précisément le récit de sa mort ? Les chrétiens seraient-ils morbides ? Auraient-ils le goût de la mort ? Au lieu de la donner aux autres, ils se la donneraient eux-mêmes par une sorte d’autoflagellation dans laquelle ils se sentent pris, imbriqués. Frères et sœurs, pourquoi lire ce récit d’un procès et d’une mise à mort ?
Il y a une réponse qui n’est pas facile à accepter, mais c’est une réponse que Dieu a voulue. La plupart du temps, nous nous imaginons que face à la mort, Dieu est intouchable, inatteignable. Comme disait un enfant au catéchisme : « Pour Jésus, mourir ce n’est pas un problème parce qu’Il se dit : "Cocagne, dans trois jours Je ressuscite" ». Non, Il a vraiment vécu notre mort, et cela fait partie de notre foi quand nous disons dans le Credo : « Il est mort », Il est vraiment mort. Il n’a pas fait semblant de mourir. C’est vraiment un élément constitutif de notre foi. Il est mort, c'est-à-dire qu’il a accepté la condition humaine la plus normale, la plus habituelle, celle à laquelle nous ne pouvons pas échapper. Et Il est mort le Vendredi Saint, ce que nous allons fêter dans cinq jours.
Alors, qu’ont-ils voulu dire dans ce récit ? Qu’a voulu nous dire Dieu par sa mort ? C’est un paradoxe car pour parler il faut être vivant et là, Il nous a parlé aussi par sa mort. Il a fait que tout dans l’existence humaine devienne une parole de Dieu. Non seulement tout ce qu’Il a vécu est partagé avec sa famille, avec ses amis, avec ses disciples, avec ceux qui le suivaient durant les années de sa vie et de son ministère public, mais Il a voulu aussi partager le moment même où on est absolument seul face à sa mort. Et là, Il était particulièrement seul parce qu’il était environné d’une foule qui le raillait, qui se moquait et qui lui volait sa mort.
Et cependant, cette mort est la suprême parole de Dieu. Que voulait-Il dire ? Il voulait dire qu’Il partageait avec nous l’horreur face à la mort. Sur cela, il n’y a pas d’hésitation à avoir. Inutile d’essayer de cacher les choses : Il a vu l’horreur de la mort comme nous et Il a détesté la mort. Il n’a eu aucun mouvement de complaisance vis-à-vis du mystère de sa mort. C’est pour cela qu’au Jardin des Oliviers, dans cet épisode qu’on appelle l’agonie, Il dit : « Père, s’il est possible que cette coupe s’éloigne de moi ». Il ne veut pas la mort. Dieu ne veut pas la mort. S’Il ne la veut pas, n’aurait-Il pas pu faire quelque chose pour nous sauver, pour éviter la mort ? Eh bien non ! C’est cela la grandeur de notre foi et de notre vie chrétienne. Celui en qui nous mettons totalement notre foi a voulu que sa mort soit la parole d’une assurance de vie qui soit sa propre vie. Il a fallu que Jésus passe par la mort pour épouser la vie humaine telle que nous la vivons, jusque dans les derniers recoins de sa mort, de sa fragilité, de sa capacité d’être anéanti, pour transformer ce mystère de vie vouée à la mort et l’ouvrir à une vie que nous ne pouvions pas soupçonner.
Frères et sœurs, les chrétiens n’ont pas un culte de la mort ni du mort. Nous avons une confiance en Celui qui a transformé le sens même et la fragilité de notre vie, qui a transformé ce moment de la mort qui semble tout détruire et qui en a fait le démarrage, le "starter", d’une vie nouvelle. Tout cela nous échappe et à seule vue humaine, nous ne pouvons pas comprendre de quoi il s’agit. Ici, nous sommes dans le domaine absolu de la foi : ou bien c’est vrai, ou bien on s’en va tout de suite. Ou bien c’est vrai, et notre vie nous apparaît toujours dans la capacité de nous conduire à la mort, ou bien cette vie-là est véritablement capable d’être transfigurée et transformée, ou bien ce n’est pas vrai et dans ce cas-là nous nous faisons des illusions, nous nous trompons et nous nous déconsidérons.
Frères et sœurs, c’est terrible d’avoir une telle foi car pour nous, la foi n’est pas une garantie, elle est un risque. C’est le risque d’une vie, qui parie que la mort n’est pas la fin de ce que nous sommes. C’est une vie qui parie, si limitée et si faible, si fragile qu’elle se sente, au jour le jour. Nous sommes toujours tous menacés par la mort. Il n’y a que les professeurs de philosophie pour dire : « Tout homme est mortel, peut-être que moi aussi ». Quand nous allons chercher au plus intime de nous-mêmes, nous découvrons toujours les traces de la mort, et pas seulement de notre finitude, de nos limites. C’est cela que Dieu a choisi pour nous dire que ce n’est pas la fin.
Frères et sœurs, c’est une transformation totale du sens même de la mort que nous célébrons aujourd’hui. C’est pour cela que pour les chrétiens, la mort est un passage, même si nous n’avons pas les preuves que nous passerons de l’autre côté. Mais il nous est donné par la mort et la résurrection du Christ de savoir et de pouvoir croire qu’il y a une issue à cette condition mortelle telle que nous la vivons.
Frères et sœurs, ouvrons notre cœur à la parole de Dieu qui va nous dire son mystère au cœur de ce récit de la Passion.

 
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