AU FIL DES HOMELIES

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PASSION ET NOCES ETERNELLES

Is 50, 4-9 ; Ph 2, 6-11 ; Mc 14, 1-15, 47
Dimanche des Rameaux – année B (25 mars 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Au moment où cette homélie a été prononcée (le lendemain de la mort du colonel Beltrame), on n'avait pas tous les détails concernant ses derniers moments; La presse avait notamment annoncé qu'il avait été marié avec sa future épouse juste avant sa mort, ce qui est inexact; en fait, il avait envoyé sa déclaration d'intention au prêtre qui devait célébrer leur union. Cela ne retire rien au sens profond de sa mort et c'est pourquoi l'homélie est reproduite ici telle qu'elle a été prononcée le 25 mars.

Frères et sœurs, je vais prononcer l’homélie avant la lecture de la Passion, parce que le texte ne se commente pas. Il s’écoute et se reçoit. C’est pourquoi je voudrais vous inviter à mieux apprendre à le recevoir.

En effet, ce texte n’est pas facile. Pourquoi les premiers chrétiens ont-ils eu le souci de recueillir ce récit de la mort de Jésus ? Vous le savez tous, à l’occasion d’un deuil, nous portons une attention toute spéciale à décrire les dernières minutes, les derniers mots, la dernière journée que l’on a passée avec celui qui vient de mourir. C’est davantage qu’un devoir de piété. Nous nous disons inévitablement que ce qui vient de se passer nous marquera à tout jamais, que c’est quelque chose d’ineffaçable. C’est peut-être pourquoi les premières communautés chrétiennes ont vu dans la mort du Christ et les événements qui l’ont provoquée, ce moment décisif, capital, dans lequel toute leur vie désormais marquée allait basculer. Si les premiers chrétiens ont recueilli ce récit de la Passion, ce n’est pas simplement par souci biographique, historique, de raconter le plus exactement possible la façon dont les choses se sont déroulées, c’est surtout parce qu’ils ont compris instinctivement que ce récit allait illuminer toute leur vie, et qu’à partir de ce récit, elle allait prendre une nouvelle dimension.

Quelle dimension ? Serait-ce que nous, les chrétiens, nous ruminons indéfiniment la mort de notre Sauveur, comme si nous avions une religion qui nous incite à la morbidité ? Pour mieux comprendre à quel point ce n’est pas le cas, je voudrais faire référence à un événement qui vient de frapper notre pays : la mort du colonel Arnaud Beltrame qui a donné sa vie pour sauver celle d’un otage. On n’en a dévoilé qu’un aspect, mais il y en a un autre, infiniment plus beau, infiniment plus profond et qui fait partie de la vie intime, privée, de ce lieutenant-colonel.

En effet, Arnaud se préparait au mariage religieux pour juin prochain. Il était heureux. C’était un grand moment dans sa vie, car il ne voulait pas simplement une carrière de gendarme, il voulait également une belle vie, bien réussie. Il était chrétien. Il connaissait Marielle depuis plusieurs années, ils avaient beaucoup réfléchi, et ensemble avaient décidé de se marier. Et comme tous les mariés d’aujourd’hui, ils avaient suivi la préparation au mariage. A vrai dire, je crois qu’ils avaient été un peu favorisés parce qu’on parle de plusieurs dizaines d’heures de rencontre avec le prêtre. Je ne peux pas en faire autant ici. De fait, ils s’étaient préparés de tout leur cœur à cet événement qui allait sceller définitivement leurs vies et leur avenir.

Quand le prêtre qui les accompagnait a su ce qui venait de se passer, et qu’Arnaud était en danger de mort, il lui a donné le sacrement des malades et il les a mariés. Je trouve ça extraordinaire. Je crois que ce prêtre a eu une intuition très belle. Il est vrai qu’habituellement on ne se marie pas au moment de sa mort. Ça arrivait parfois à une époque où l’Eglise était tellement à cheval sur les principes qu’on mariait les gens sur leur lit de mort, pour qu’ils soient en règle en arrivant là-haut. Ce n’est pas du tout l’idée dans ce cas. Ici, au contraire, le prêtre qui savait qu’ils étaient prêts et qu’ils s’étaient réjouis de cet événement, a jugé bon et vrai de pouvoir faire que les derniers moments soient ceux du mariage. Je ne sais pas s’il a pu répondre oui de façon lucide, et si toutes les conditions sacramentelles ont été respectées, ça ne nous regarde pas beaucoup. En tout cas, elle, Marielle, a répondu oui, et il les a mariés.

Autrement dit, nous avons là un cas que je trouve extraordinaire : un homme qui par générosité et par amour, dans une gratuité absolument impressionnante, a donné sa vie pour protéger des otages. Il savait exactement les risques qu’il courait et ce qu’il fallait faire. Et au moment où il allait mourir, consciemment ou inconsciemment, peu importe, il a reçu ce signe de la nuptialité, du mariage, qui pour nous les chrétiens, n’est pas simplement la rencontre d’un homme et d’une femme, mais la rencontre d’un homme et d’une femme bénis par l’amour infini de Dieu ; leur amour devenant le sacrement même de l’amour de Dieu. Le prêtre qui a proposé cela, sans doute à Marielle, a eu une intuition fantastique, de lier le don de la vie de cet homme, avec le projet d’amour qu’ils avaient tous les deux.

D’une certaine manière, je crois que dans le récit de la Passion, il y a un peu de ça. Je ne veux pas comparer la vie d’un gendarme dans l’exercice de ses fonctions à celle du Christ, mais quand même, la Passion, la mort du Christ pour les premiers chrétiens, n’a-t-elle pas été le signe de la nuptialité définitive de Dieu avec l’humanité ? Voilà qui mérite d’être réfléchi.

Quand le Christ meurt sur la croix, quand Il donne sa vie, qu’Il accepte toutes les avanies du procès, du portement de croix, de la crucifixion etc., il y a au cœur même de cette mort humaine de Jésus un amour infini, une délicatesse, une profondeur d’un lien nouveau qu’Il établissait avec nous. Et ce matin, je nous propose simplement d’écouter ce récit de la Passion selon saint Marc, à la fois comme l’histoire d’un homme, Jésus, qui a travers toute son humanité, donne sa vie pour tous les hommes, et en même temps comme un moment de noces, le début des noces éternelles. Le récit de la Passion, ce sont ces deux choses en même temps.

Le Christ accepte d’épouser notre condition jusque dans les bas-fonds de la mort d’un condamné, avec le supplice le plus atroce qui soit, avec les moqueries et les huées. Il n’a pas eu de mort privée, personnelle. On lui a volé sa mort. Au moment où Il accepte la mort humaine la plus dégradante, la plus humiliante, la plus atroce qui soit, intervient le récit de ses épousailles avec notre humanité, si lamentable et si pècheresse qu’elle soit. Demandons au Seigneur de nous ouvrir le cœur à ce paradoxe des récits de la Passion : à la fois les auteurs des Passions de l’évangile ne nous ont ménagé aucun détail atroce, en même temps, c’est le récit de notre salut, de l’éclosion de l’amour et de l’alliance définitive entre Dieu et les hommes. Oui, Dieu nous a tant aimés qu’Il a voulu épousé notre humanité dans la condition où elle était, et dans la condition où on le mettait Lui. Frères et sœurs, accueillons ce récit comme le récit de nos noces avec l’amour de Dieu qui nous sauve. Amen.

 
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