AU FIL DES HOMELIES

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LA MORT DU JUSTE

Is 50, 4-9 ; Ph 2, 6-11 ; Lc 22, 14 – 23, 56
Dimanche des Rameaux et de la Passion – année C (14 avril 2019)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, c’est une coutume avant la lecture de la Passion de donner l’homélie, parce qu’après la parole de la Passion, que pourrait-on ajouter ? Tout au plus peut-on par notre parole humaine introduire le cœur et l’esprit de l’homme à écouter ce récit. Précisément, je voudrais aujourd'hui attirer votre attention sur un point qui n’est pas très fréquemment souligné à propos des récits de la Passion. Je vous avertis tout de suite, cela peut paraître un point "technique", en réalité cela concerne profondément notre existence, à tous.

En effet, dans les évangiles qui racontent la Passion, nous sommes surtout sensibles à toutes les souffrances physiques, les outrages et les railleries que Jésus est obligé de subir – et c’est une chose difficile, horrible à supporter quand on est un juste de subir ces avanies, ces moqueries, et finalement de subir la mort injuste. Lui, le Juste, est mort pour les injustes. Nous sommes d’autant plus sensibles à cela que pour nous aujourd'hui, la souffrance et la douleur sont devenues des choses presque insupportables. Nous vivons avec tout un arsenal de médicaments, de calmants, de choses qui atténuent la souffrance, et on voit bien dans le récit – qui d’ailleurs est d’une très grande pudeur par rapport à la souffrance physique du Christ – que ce n’est pas le centre d’intérêt premier des évangélistes.

Alors quel est le centre, le motif, ce qui prend le plus à cœur les évangélistes quand ils racontent la Passion ? Frères et sœurs, c’est le procès. Car la mort du Christ est décrite en quelque lignes, ses outrages en quelque lignes, mais en réalité le récit de la Passion est le récit d’un procès. Et ce qui scandalisait et qui était le cœur même de la réflexion, de la méditation des évangélistes de la première communauté chrétienne sur la mort du Christ – ils n’éliminaient pas l’aspect la mort, de la souffrance, des blessures, des vexations, de l’horreur même sadique des gardes –, ce qui les touchait à vif de la façon la plus radicale, c’était le fait qu’Il ait été condamné, qu’Il ait été soumis à l’injustice des hommes. Lui, le Juste, Il a subi l’injustice. Et Il l’a subie, reconnaissons-le, d’une curieuse manière. Car si l’on relit le procès, et tous les spécialistes des évangiles nous le disent et nous l’assurent, il est étonnant de voir que ce procès est d’abord un procès religieux. Ce sont des religieux, les grands prêtres, Anne et Caïphe, le haut personnel du Temple de Jérusalem, le sanhédrin, qui délibèrent et qui considèrent que Jésus mérite une peine qui à l’évidence est injuste. Peut-on condamner à mort pour une question de prédication, de prophétie ?

C’est vrai que dans le monde ancien, où la législation religieuse était omniprésente, cela paraissait presque acceptable. Cependant il y a quelque chose de plus : dans ce procès, mené par le sanhédrin et par la cour du grand prêtre, et qui aboutit à la sentence que nous entendrons tout à l’heure, « Il mérite la mort », il y a quelque chose d’étonnant, à savoir que le pouvoir religieux, qui évidemment n’avait pas tout à fait les mains libres, a voulu que sa sentence religieuse soit cautionnée, approuvée par le pouvoir civil des Romains.

Il y a là quelque chose de tout à fait étrange qui devrait encore plus nous scandaliser que tout le reste : Anne et Caïphe sentent bien que leur sentence n’est pas tout à fait réglementaire. En fait, ils n’ont pas le droit de vie et de mort. Mais ils veulent absolument, en faisant une sorte de battage auprès de Ponce Pilate, que Jésus soit condamné et qu’Il le soit à la peine capitale. Il y a donc là une manipulation du pouvoir de l’autorité romaine – je ne dis pas que Pilate était un magistrat modèle, personne ne le pense, il était d’une lâcheté et d’une pleutrerie insignes, mais enfin il avait quand même le pouvoir –, et ce que les autorités du Temple ont voulu, c’est utiliser la réalité de leur désir religieux de condamner en utilisant le pouvoir du procurateur de Judée, Pilate. C’est peut-être pour cela qu’on a retenu son nom, parce qu’il a été littéralement au service de la condamnation de Jésus et c’est pour cela d’ailleurs que lorsqu’il doit prononcer la sentence – vous verrez dans l’évangile de Luc, c’est très long –, Pilate hésite vraiment par lâcheté et par pression populaire et finalement il capitule et cède. C’est parce qu’on crie dehors devant le prétoire : « Crucifie-le ! », qu’il répond : « Vous voulez que je crucifie votre roi ? » C’est de l’humour noir, mais c’est pour dire : « Que voulez-vous ? »

Frères et sœurs, je crois qu’il y a une loi fondamentale dans notre vie, dans nos sociétés, qu’elles soient religieuses ou non, et c’est pour cela que la mort du Christ de ce point de vue est une sorte de signal qu’il ne faut jamais dépasser : les droits d’un homme sont les droits d’un homme, la vérité de la justice est d’abord humaine. Et si nous voyons par exemple de nos jours comment dans certains pays où règne la charia, on essaie de tout faire pour que la justice religieuse ou les prétendues normes de la justice religieuse l’emportent sur le droit naturel, on comprend que ce problème est vieux comme le monde et que d’une certaine manière, aucun d’entre nous ne peut y échapper. Nous ne pouvons pas juger uniquement sur les critères religieux. C’est ce qu’ont voulu faire les pharisiens, les saducéens et les hautes autorités du Temple, et pire que cela, elles ont voulu utiliser leurs convictions religieuses pour aboutir à une condamnation par le pouvoir civil, comme si le droit religieux l’emportait inconditionnellement sur le droit de la société civile.

Frères et sœurs, nous avons ici la nécessité de faire un redoutable examen de conscience. Car nous-mêmes, dans les gestes les plus simples de notre vie, comment jugeons-nous ? Sommes-nous prêts à prendre immédiatement quelques normes religieuses, en considérant ce que je suis et en négligeant le reste, voire en le manipulant à mon gré ? Nous n’en avons pas le droit. Aucun d’entre nous ne peut faire cela car la vérité de la justice d’un homme n’est pas simplement une sorte de couverture que Dieu donne à ses actes, c’est d’abord la vérité créée de ce qu’il est, homme, avec ses faiblesses et ses fragilités, mais un homme qui a besoin d’être respecté dans la justice qui lui est due.

Frères et sœurs, c’est cela qui a fait le drame de la mort de Jésus et c’est peut-être cela qui fait aussi le drame de notre propre existence si nous nous réfugions uniquement dans le domaine religieux pour nous auto-préserver et dire : « Nous sommes parfaits, nous allons à la messe le dimanche, nous faisons tous les devoirs qu’il faut pour la religion », et qu’après, nous méprisons les droits fondamentaux et les exigences fondamentales de chacun d’entre nous au simple plan de notre humanité, alors nous ne sommes pas meilleurs qu’Anne et Caïphe.

Frères et sœurs, je crois que cela est véritablement un des grands enseignements de la Passion, si important que les évangélistes ont voulu raconter en détail ce qui s’était passé dans le procès. C’est sûr qu’ils ont eu beaucoup de mal pour recueillir toutes les traditions au sujet de ce procès, car c’était plus compliqué que l’on croit, il y avait beaucoup plus de souvenirs que ceux qui nous ont été rapportés, mais la ligne de fond, la perspective fondamentale, c’était d’abord que Jésus a été condamné parce qu’on n’a pas voulu qu’Il existe comme homme, avec les prérogatives normales d’une liberté de parole, une liberté d’enseignement, d’être et d’exister au milieu des autres hommes.

La racine du péché, frères et sœurs, est là et pas ailleurs. Pour chacun d’entre nous, ne pas reconnaître que c’est l’humanité même de ce que nous sommes qui a besoin d’être reconnue en toute justice, revient à démolir l’œuvre de Dieu par la racine, c’est-à-dire par le fait que nous sommes créés par Lui pour vivre dans la justice, la liberté et le respect les uns des autres.

Frères et sœurs, que cette lecture de la Passion renouvelle dans notre cœur le sens de la justice. La justice n’est pas simplement de la loi positive, élaborée dans ses derniers détails. C’est d’abord savoir que tel homme en face de moi est mon frère et que je dois le traiter d’abord en toute justice, avec ce sens de la justice que Dieu a mis dans mon cœur parce que je suis créé homme, et pas simplement parce que je ramène des questions d’ordre alimentaire ou d’observation de shabbat.

Frères et sœurs, c’est cela que nous avons à redécouvrir à travers cette Semaine sainte : la vérité même de ce que nous sommes, la justice que nous nous devons les uns aux autres en toute vérité et dans le respect infini et grand de la réalité de la personne de chacun. Dieu est mort pour que nous soyons des personnes, Il n’est pas mort pour que nous soyons les esclaves d’une loi religieuse, Il n’est pas mort pour que nous soyons les préservateurs d’un esprit communautaire – ou communautariste, ce qui est pire. Dieu est mort pour que nous soyons des hommes respectés dans leur vérité humaine et dans leur justice. Amen.

 
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