AU FIL DES HOMELIES

LE VISAGE DES SAUVES

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint - année A (13 avril 2017)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,
Il arrive dans le récit des évangiles que Jésus prenne une attitude qui n'est pas celle du "vis-à-vis", le vis-à-vis du dialogue, de la discussion, lorsque le partenaire principal, Jésus, et les gens qui sont autour de lui parlent d'égal à égal. Nous sommes habitués : le Christ est un homme que l'on aime voir enseigner et que l'on reconnaît volontiers comme notre maître mais à condition qu'Il nous parle d'égal à égal.
Pourtant, il y a dans l'Evangile parfois des moments où Jésus prend une attitude qui n'est pas "d'égal à égal". Vous avez peut-être tous en tête le petit détail du dialogue de Jésus avec la Samaritaine : Jésus arrivé près du puits de Jacob, fatigué, s'assit sur la margelle du puits tandis que la Samaritaine toute fringante, portant sa cruche, reste debout devant Lui. Et là, Jésus prend déjà une attitude de demande : « Donne-moi à boire ».
Vous connaissez peut-être aussi cet autre épisode près de Jérusalem lorsque l'on amène à Jésus une femme prise en flagrant délit d'adultère : au moment où tous les autres accusateurs entourant la femme essaient de la maîtriser et se préparent au supplice de la lapidation, Jésus se baisse, regarde à terre et écrit sur le sol. Ici, Jésus renonce à sa position de maître, à sa situation d'enseignant, Il écrit sur la terre.
Ce soir, c'est encore un autre moment où Jésus renonce à la position d'égal à égal, Il est assis à table avec les disciples comme commensaux, ils sont tous assis ou peut-être couchés (on ne sait pas exactement comment se mangeait la pâque juive à cette époque-là ; certains prétendent que c'était suivant le style romain, repas couché, mais Jésus était peut-être assis à côté de ses disciples comme l'iconographie traditionnelle s'est plu à le représenter). Mais Il parle d'égal à égal avec eux, ils sont ensemble à table car, c'est une des conditions fondamentales de la commensalité que d'être assis ensemble à la même table et au même niveau. Il n'y a que dans les protocoles anciens où il fallait que les personnages les plus honorifiques soient perchés sur une estrade, comme cela arrive encore dans certaines abbayes bénédictines.
Mais là justement, alors que Jésus est jusque-là parfaitement à égalité avec ses disciples, Il prend tout à coup l'initiative d'abord de se lever, mais surtout de se mettre à genoux devant ses disciples. Ce geste peut nous paraître normal car quand on veut laver les pieds  de quelqu'un comme je vais le faire tout à l'heure, il est normal de se mettre à genoux devant la personne. Un geste normal certes mais un geste d'esclave. En effet, pour laver les pieds de quelqu'un qui entrait dans une maison, on déléguait un esclave qui se mettait à genoux devant la personne au nom du maître et qui lui versait de l'eau sur les pieds pour la rafraîchir à cause de la fatigue de la marche.
Et Jésus reprend donc exactement cette attitude. L'heure est particulièrement lourde de sens, peut-être que les disciples n'ont pas encore exactement compris ce qui allait arriver, mais ils ont quand même peut-être été surpris de voir que tout à coup leur maître, leur rabbi, se mettait à genoux devant chacun à son tour pour lui laver les pieds.
Pourquoi Jésus a-t-Il voulu – dans ses derniers moments qu'Il savait avoir à vivre avec ses disciples – avoir cette attitude et ce regard sur ses disciples ?
C'est sans doute tellement étrange que Pierre – qui est le caractère le plus primaire de la bande et qui fait toujours des réflexions à tort et à travers – dit à Jésus : « Ce n'est pas possible, Tu ne peux pas me laver les pieds » et Jésus est obligé d'insister pour lui dire « si ! » Est-ce simplement le geste de lui laver les pieds ou n'y-a-t-il pas quelque chose dans ce geste qui peut-être, ce soir encore, nous éclaire sur la manière dont le Christ a voulu nous sauver ?
Certes, avec ses disciples, Il avait toujours eu ces gestes et ces attitudes de fréquentation familière, marchant côte à côte,  mangeant à la même table, assis par terre ensemble, mais là, Il voulait avoir une sorte de regard et de perspective sur l'humanité qu'Il n'avait peut-être jamais eue. Car lorsque l'on se met à genoux devant quelqu'un pour lui laver les pieds, on découvre son attitude, son visage, son expression, d'une manière différente de ce que l'on voit habituellement.
Dieu a voulu nous voir en étant en dessous de nous. Il a pris la condition d'esclave, la condition de serviteur. Jusque-là, les hommes s'étaient toujours figurés que Dieu était celui qui était "au-dessus", notre Père qui es aux cieux, quelqu'un qui nous regardait d'en haut, un peu comme le célèbre Christ de Salvador Dali où c'est le Père Lui-même qui voit son Fils en perspective inversée depuis les cieux, Il voit la tête de son Fils avec une perspective très accusée jusqu'au pied de la croix. Et précisément, à ce moment-là, Jésus veut nous voir dans la perspective inverse, en se mettant à nos pieds. Dieu à nos pieds, pas seulement devant nous, pas seulement lavant les pieds des disciples, mais Dieu à genoux devant les hommes. Et que voit-Il à ce moment là ? Il voit évidemment le visage un peu surpris de chacun de ses disciples, Il voit que chacun d'entre eux a une sorte de recul : ce n'est pas possible qu'Il fasse une chose pareille pour chacun d’entre nous, c'est trop ! Mais en même temps, Il voit les hommes dans un mouvement d'ascension.
Quand Il nous lave les pieds, ce qui l'intéresse, ce n'est pas nos pieds, c'est notre corps, notre visage, notre manière d'être mais vus dans un mouvement au-dessus du regard, un mouvement accompagné par le mouvement ascendant du regard de Jésus qui essaie de voir pour la dernière fois le regard et l'expression du visage de chacun de ceux qu'Il a choisis, qu'Il a aimés et qu'Il a accompagnés. Ce qui est magnifique, c'est qu'Il ne nous ait pas vus simplement parce qu'Il nous aurait fréquentés, mais en même temps qu'Il nous voyait, Il regardait déjà à quel endroit Il nous mènerait. Quand Il nous regarde à ce moment-là, Il voit notre visage peut-être plus ou moins penché sur Lui parce que nous sommes, comme les disciples, très attentifs à ce geste que Jésus fait, mais également, Il voyait le visage de chacun de ses disciples en les regardant en même temps qu'Il regardait vers son Père. Car, dans l'évangile de saint Jean particulièrement, chaque fois qu'on veut dire que Jésus passe un moment important, que Jésus prie, il est écrit qu'Il lève les yeux au ciel.
En photo, il y a un procédé qui s'appelle la surimpression, et avant le numérique, quand on avait loupé une photo, on pouvait en réimprimer une et ça faisait deux clichés l'un sur l'autre, et il arrivait parfois que ça donne des choses extraordinaires. Eh bien ce soir, c'est ce que fait le Christ. Il nous regarde en surimpression. Certes, Il nous tient par les pieds, par la base de nous-mêmes, par notre chair, par ce qui touche la terre, par ce qui marche sur la terre, par ces pieds usés qui ont marché, ces pieds qui ne connaissent pas la voiture ni l'autobus ni le TGV. Il nous tient les pieds et jette son regard sur notre visage et Il le voit "surimprimé" sur le visage de son Père.
Frères et sœurs, quel geste génial de la part de quelqu'un qui va mourir et qui a envie de garder dans son coeur le plus beau portrait de ses amis. C'est cela que nous allons faire tout à l'heure. Je ne suis pas le Bon Dieu et quand je lève les yeux, je ne vois pas Dieu immédiatement, je ne suis pas complètement illuminé, mais c'est quand même ça que l'on veut évoquer. Ce regard que Jésus posait sur chacun de ses amis à ce moment là, et qu’y avait-il dans ses yeux à ce moment-là ? Que laissaient-ils entrevoir ? Sans doute une terrible supplication, non pas comme celle qu'Il fera quelques heures plus tard à son Père, « Père que ce calice s'éloigne de moi ! » Il ne demande pas cela à ses disciples mais quand Il les voit, Il leur dit simplement : « Veux-tu laisser s'imprimer dans tes yeux l'élan et la force de mon regard vers toi ce soir ? »
C'est une véritable déclaration de fidélité et de salut. Quand le Fils de Dieu regarde son Père, Il le voit désormais à travers le visage de ceux qu'Il a sauvés et ceux qu'Il a sauvés, c'est nous.

 
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