AU FIL DES HOMELIES

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VEUX-TU ÊTRE MON AMI?

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint, messe de la Cène – année B (29 mars 2018)
Homélie de Monseigneur Jean-Louis BRUGUES

Frères et Sœurs,

La nuit vient de tomber. Jésus sait qu’Il passe les derniers moments avec les siens, avec ses disciples, peut-être le dernier repas et Il cherche à ramasser dans quelques images, en quelques mots plus forts ce qu’Il est, ce qu’Il devait faire, le sens de sa mission et ce qu’Il va devenir.

L’évangile qui vient d’être proclamé nous fournit comme le fil conducteur de toutes les célébrations de cette Semaine Sainte, de ce jour en particulier : « Il les aima jusqu’au bout ». Jésus aurait pu parler d’amour. Dieu est Amour. Tous le savaient. Lui-même est venu aimer. Et pourtant, Il choisit pour frapper les esprits un autre terme : « Désormais, Je ne vous appellerai plus serviteurs mais amis ». Ami, amitié, un mot aussi profond mais peut-être plus mystérieux que celui d’amour. Et si nous y réfléchissons bien, nous voyons que toute amitié comporte trois étapes, trois dimensions : le choix, l’échange, la ressemblance – l’égalité.

Le choix d’abord. Les vrais amis se choisissent et, petite conséquence pratique, quand on dit dans des familles que les frères et les sœurs ont de la difficulté à devenir des amis, ils ne se sont pas choisis ! Si vous veniez me rendre visite à Rome, ce qui me ferait plaisir, je vous conduirais parmi les merveilles de cette ville dans une église française car il y en a cinq, Saint-Louis-des-Français. Et là, sur la gauche, dans la dernière chapelle latérale, je vous inviterais à regarder un tableau très connu, un tableau du Caravage, intitulé « La vocation de Matthieu ». Matthieu n’est pas encore Matthieu, il est Lévi. Il est assis à une table de travail qui ressemble davantage à un tripot qu’à un bureau ; et il discute ferme avec ceux qui sont venus là, pour discuter affaires, argent. Et voilà que dans cette atmosphère tendue, le Christ entre, Il est pieds nus. Lorsque le Christ entre dans notre vie, personne ne s’en rend compte. Il est pieds nus. Mais voilà que sur la tête de ceux qui continuent à discuter, qui ne se sont pas rendu compte de cette intrusion, à l’exception du plus jeune, parce que, nous le savons bien, les plus jeunes sont plus curieux que les plus anciens, Matthieu seul se retourne… Donc Jésus tend son bras, pointe son doigt, son index et projette sur celui qui est encore Lévi une lumière blanche, blafarde. Nous sommes aux premiers temps de la peinture baroque. Le publicain en est illuminé et il porte ses mains sur sa poitrine. C’est sans doute le geste le plus touchant, signifiant son étonnement : « Comment ! Tu me choisis moi, moi qui suis un publicain, moi qui suis un changeur – autrement dit un voleur selon les mœurs de l’époque –, moi qui n’ai pas le droit de participer aux célébrations du Temple, je suis choisi, moi ! »

A l’origine de notre vie chrétienne, mes amis, il devrait y avoir aussi cet étonnement. Nous avons été choisis pour devenir chrétiens. Et lorsque samedi, au cours de la vigile pascale à laquelle, bien sûr, je vous invite tous, nous serons appelés à renouveler les promesses de notre baptême dans une liturgie solennelle et joyeuse, puissions-nous ressentir ce même étonnement. Comment se fait-il que moi, alors que tant d’autres autour de moi ne le sont pas ou ne le sont plus, comment se fait-il que je sois devenu chrétien ?

Et puis, il y a la deuxième étape, l’échange. Quittant Rome d’un coup d’aile, nous nous dirigeons vers Madrid, le musée du Prado et là, je vous conduirais si vous veniez avec moi, dans une relative petite salle consacrée à Goya. On y voit des fusains, pas très grands, pas même un mètre peut-être et l’un d’eux a toujours retenu mon attention. Il représente deux personnages qui portent une sorte de cagoule, une tunique courte qui s’arrête aux genoux. Les visages sont recouverts du capuce. On ne les voit pas, on ne les reconnaît pas mais on constate que leur corps est parsemé de trous de serrure. Et voilà que chacun tient une clé ; on comprend qu’ils ont échangé les clés et qu’ils ont permis à l’autre, à l’ami, d’entrer chez lui, d’entrer chez soi. Les amis se confient l’un à l’autre et c’est bien ce que Jésus a fait. Il nous a non seulement confié sa mission mais encore Il nous a dit tout ce que nous devions savoir sur Dieu.

Réfléchissons à ceci : sur Dieu, nous n’apprendrons plus rien de neuf. Il a tout dit. Le Verbe est le dernier mot de Dieu sur Lui-même. Et non seulement, Il a tout dit mais encore Il va se donner tout entier. Et c’est dans cette célébration dont nous faisons mémoire avec une solennité particulière que nous entendons ces paroles : « Voici mon corps, voici mon sang... Je serai avec vous jusqu’à la consommation des siècles… Prenez, mangez, buvez ». « Désormais, Moi qui me donne tout entier à vous, essayez de M’imiter et donnez-vous aux autres autant que vous le pouvez, tout entier si c’était possible ».

Enfin, il y a la troisième et dernière étape, l’égalité. Saint Augustin parle souvent de cette égalité. Pour ma part, je l’ai ressentie lorsque j’ai pu parfois rencontrer dans ma vie de vieux couples. Ils sont restés ensemble cinquante ans, soixante ans… Bien sûr, les amours ont connu des saisons mais ils ont noué entre eux une telle profondeur d’échange, une telle authenticité d’amour qu’ils en sont venus à se ressembler physiquement. Ce ne sont plus deux époux mais deux frères, deux sœurs. Et pour nous faire sentir cette égalité, Jésus dans un geste qui n’est évoqué que le Jeudi Saint, dans un geste spectaculaire, Lui qui était le Seigneur par qui tout a été fait, voilà qu’Il prend de l’eau – je ne sais pas s’il y avait des bassines à l’époque –, ou une cruche et qu’Il lave les pieds. Il était au-dessus, Il descend ! Il est au ras du sol, au ras des pieds. Et rappelons-nous que seuls les esclaves à l’époque lavaient les pieds. Les hommes libres ne le faisaient pas. C’était considéré comme la tâche la plus ingrate, la plus basse. Il le fait. Et s’Il s’abaisse, c’est bien sûr pour nous donner l’exemple, mais en même temps pour nous montrer que Lui, qui va s’élever demain sur la croix, et plus tard retrouvant la place qui était la sienne aux côtés du Père, Il nous signale que nous sommes, nous aussi, faits pour nous élever et que les abaissements qui nous sont demandés ne sont que provisoires.

Au fond, en prenant cette image, j’ai toujours pensé que nous étions nés au pied d’une falaise ou d’une montagne et que notre vie consistait non pas à nous abaisser davantage car ce n’est pas possible, mais à nous élever, à gravir cette montagne pour tenter d’apercevoir en face à face le Christ, et de Lui ressembler, le Dieu qui nous a créés, qui nous a aimés, qui nous a rachetés.

Sans vouloir insister, nous pourrions rappeler que toute autorité, non seulement dans l’Eglise, mais aussi dans la société, est un service. Si ceux qui détiennent légitimement une autorité dans notre société, s’ils percevaient cette autorité comme un service, nous aurions alors quelque chose de plus saint, de plus propre, de plus heureux ensemble.

Ce repas réunit les amis choisis, les disciples. Mais demain, il y aura un geste plus extraordinaire encore. Sur la croix, le Christ étendra ses bras. Ce ne sont plus les proches, ceux qui avaient suivi, ceux qui avaient écouté ses prédications, ceux qui avaient assisté à ses miracles, qui sont appelés. Non, c’est la totalité de l’humanité qui est invitée à entrer dans cette amitié du Christ. Et ce soir, puissions-nous entendre cet appel discret, comme toute amitié, cet appel du Christ qui nous dit : « Veux-tu être mon ami ? ». Amen.

 
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