AU FIL DES HOMELIES

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DE QUEL AMOUR DIEU NOUS AIME-T-IL?

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint – année C (18 avril 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout ».

Frères et sœurs, cette phrase apparemment toute simple, qui nous paraît presque évidente, en réalité, nous ne mesurons pas exactement ce qu’elle veut dire. En effet, la plupart du temps, aller jusqu’au bout, pour nous, c’est de l’ordre de la performance, c’est de l’ordre du fait d’afficher des records. On dit aujourd’hui : « Il est allé jusqu’au bout de lui-même », comme si "lui-même" était la limite de chacun d’entre nous.

En fait, il ne s’agit pas beaucoup de cela, tout est au contraire dans la discrétion, soulignant presque le côté effacé de cette phrase. Pardonnez-moi de faire référence aux Grecs, puisque c’est comme cela que saint Jean a écrit, mais dans "jusqu’au bout" ou "jusqu’à la fin", le mot fin ne veut pas dire simplement le point terminus comme on voyait dans les anciens films « Fin », comme si le public n’avait pas compris ! Dans l’expression "aimer jusqu’à la fin", la fin signifie l’achèvement dans le sens de perfection : « Il les aima » jusqu’à la perfection, en allant jusqu’au bout, dans le sens de ce qui est parfait, extraordinaire et qui relève plus que de la performance, qui relève tout simplement de l’admiration qu’on peut avoir devant telle prestation artistique, scientifique ou tout ce que vous voudrez. « Il les aima jusqu’à la fin » veut dire qu’Il a été capable de mener à un point absolument incroyable tout le projet dont Il était chargé.

Or comment avait-Il inauguré ce projet ? « Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde ». Qu’est-ce que Jésus a fait dans ce monde lorsqu’Il est venu parmi nous et comme le dit encore saint Jean, que nous avons vu sa Gloire ? Comment avons-nous vu la Gloire du Christ, sinon à travers tous les gestes qu’Il a faits, dans lesquels Il a tout simplement aimé les gens qui étaient sur son chemin et qui L’ont rencontré ? Il a aimé les jeunes époux de Cana, Il a aimé le centurion qui demandait la guérison de son fils, Il a aimé l’aveugle-né, Il a aimé la Samaritaine qui apparemment ne comprenait rien de rien et pourtant à qui Il avait révélé la première fois qui Il était : « Je le suis, le Messie, Moi qui te parle » ; Il a aimé évidemment Lazare et ses deux sœurs, Il a aimé ses disciples malgré le côté un peu obtus de chacun d’eux, et qui va encore reparaître aujourd’hui dans la scène du lavement des pieds puisque Pierre demande une sorte de "super séance" de traitement de balnéothérapie alors qu’en réalité il ne s’agit pas du tout de cela. Il a aimé tous les gens qu’Il a rencontrés, les membres de sa famille, son père, sa mère, Il les a aimés parce qu’ils étaient dans le monde. On a donc ici, pour saint Jean, le résumé, le condensé de tout ce que la vie humaine de Jésus a été : rejoindre chacun des hommes qu’Il rencontrait, chacun de ceux à qui Il s’adressait ou qui s’adressait à Lui, le rencontrer et lui dire simplement, à travers les gestes les plus beaux, les plus simples et les plus humains, qu’Il l’aimait, Lui, un humain parmi les hommes.

Réalisons-nous vraiment, frères et sœurs, ce que veut dire cette humanité de l’amour de Dieu ? Tout de suite, nous avons envie de dire : « Certes, mais comme Il était divin, comme Il était fils de Dieu, Il aimait d’une façon extraordinaire ». Non ! La façon extraordinaire dont Dieu aimait, c’était d’aimer à travers la relation humaine qu’Il avait avec chacun de ceux qu’Il rencontrait. Ce qui nous émeut encore aujourd’hui dans les Évangiles, c’est précisément la réalité très concrète, très humaine, terre à terre, de cette relation qu’Il veut avec chaque homme. « Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde ». Il ne s’agit pas de dire : « Je vous aime parce que le Père m’a dit de vous aimer, Je vous aime parce que Je vous supporte même si vous êtes insupportables, Je vous aime même si vous allez Me faire du mal ». Non. « Je vous aime humainement, avec un regard d’homme, avec une chair d’homme, avec une vulnérabilité d’homme, avec une fragilité d’homme, dont vous allez voir les aspects les plus déconcertants ».

Dieu – nous avons du mal à l’admettre – a voulu nous rencontrer uniquement par la réalité humaine de cet amour qu’Il avait à manifester dans sa chair et dans sa condition humaine. Dieu n’est pas venu pour jeter de la poudre aux yeux spirituelle aux gens de son temps ou du nôtre. « Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde », parce que nous étions dans le monde, non pas parce que nous étions au-dessus du monde et que par des considérations, je ne sais lesquelles, intellectuelles ou spirituelles, nous serions au-dessus de cela, au-dessus de la condition matérielle comme si c’était une humiliation d’être des hommes de chair et de sang. Non ! Il nous a aimés comme cela, « ayant aimé les siens qui étaient dans le monde », c’est pour cela qu’Il s’est contenté de tout le jeu de relations qu’Il avait autour de Lui, et qui, même s’Il était Dieu et qu’Il avait une possibilité infinie de relations avec tous les hommes, en réalité Il a voulu simplement nous rencontrer et nous aimer à travers cet échantillonnage d’humanité dans lequel Il a vécu et auquel Il s’est confronté avec toute la puissance et toute la délicatesse de son amour de Dieu.

Retenons cela frères et sœurs, le jour où nous arriverons là-haut, ce qui nous bouleversera, c’est l’humanité du regard de Dieu sur nous. On dit toujours que nous allons être éblouis, non ! Nous serons bouleversés par l’humanité de ce regard sur nous.

Frères et sœurs, c’est précisément ce que Jean veut dire : « Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde », selon la manière que je viens de dire. Il les aima jusqu’à la fin parce qu’Il avait senti que toutes ces relations, tout ce faisceau immense de relations, d’amitié, de tendresse, de compassion, de sympathie, de joie de vivre aussi – Jésus n’était pas un Seigneur à la triste figure qui faisait voir à tout le monde qu’Il avait jeûné pendant quarante jours dans le désert –, ayant vécu tout cela, ayant tissé tout cela avec les hommes de son temps, avec les hommes qui étaient là, Il a voulu le mener jusqu’à son achèvement. C’est cela que Dieu a voulu : Il a voulu que ce petit exemple de trois ou quatre ans de vie publique, au milieu d’un peuple de pauvres, de gens un peu perdus et puis aussi de gens insupportables parce que, comme le dit la sagesse de Lyon, « le monde, c’est comme l’arche de Noé, il y a toute espèce de bêtes ». Il a vécu dans ce milieu là et Il a su qu’il fallait mener jusqu’au bout tout cet ensemble qu’Il avait inauguré si simplement, si humainement, si délicatement à travers sa vie parmi ces gens-là ; Il voulait le mener jusqu’au bout, mais pas simplement du point de vue quantitatif, pas simplement du point de vue d’une expérience nouvelle.

Il voulait l’amener à sa plénitude. Au fond, Il n’a trouvé qu’un moyen, c’était d’aller, d’entrer, de se jeter dans le mystère de la mort pour rejoindre le lieu d’où Il venait et à travers cette mort, retisser et reconstruire tous ces liens qui apparemment, d’un autre côté, allaient disparaître ? Non, tous ces liens allaient s’accomplir dans sa mort. Il est mort avec tous ceux qui peut-être se moquaient de Lui autour de la croix, mais Il les a emportés dans son cœur à travers les quolibets et les moqueries. Il est mort avec tous ceux qui pleuraient au pied de la croix, mais là aussi, sans rien retirer des larmes et de la douleur de cette séparation et de cette brisure de la mort. Il est mort avec tous ceux qui le regardaient comme des curieux et qui n’avaient peut-être rien compris mais qui avaient besoin ce jour-là de savoir que les liens qu’ils avaient tissés et que le Christ avait tissés avec eux, ces liens-là, Il les prenait, Il les retissait, Il les reconstruisait dans son propre cœur pour les faire entrer dans le Royaume de Dieu.

Et alors, il fallait qu’Il trouve un geste pour dire cela ; Il en trouva deux, mais l’Évangile de ce soir nous rapporte celui qui a peut-être été le plus éclairant pour les premières communautés. C’était retirer ses vêtements, mettre un tablier et laver les pieds de ses disciples qui étaient là et qui n’y comprenaient rien. « Comment vais-Je pouvoir faire entrer tout l’amour que J’ai fait passer de mon cœur dans le cœur de Pierre, dans le cœur de Jean, dans le cœur de Jacques, et même dans le cœur de Judas ? Comment puis-Je faire passer tout cela de ce monde au Père ? Il faut que Je les embrasse, que Je les prenne et que Je les emmène à ce lieu de l’achèvement, ce lieu de l’accomplissement qui est mon Royaume ».

Frères et sœurs, il n’y a pas d’autre moyen d’être sauvé que de se laisser laver les pieds par le Seigneur, au moment même où Lui-même, saisissant sa propre fragilité, sait qu’Il ne pourra accomplir le lien qu’Il a avec chacun d’entre nous qu’en Se mettant à nos pieds, à genoux devant nous et en disant : « En même temps que Je me fais ton serviteur, Je te fais entrer dans mon Royaume ». Au fond, on pourrait dire que le soir où Jésus a lavé les pieds de ses disciples, Il leur disait la même parole que celle qu’Il dira le lendemain à midi au bon larron : « Aujourd’hui, tu seras avec Moi en Paradis ». « Aujourd‘hui, Je reprendrai tout ce qui s’est tissé avec toi, entre toi et Moi, sur cette terre où Je suis venu te visiter et te manifester mon amour, tout cela, Je le ressaisis et Je le fais entrer dans mon Royaume ». Il nous a aimés jusqu’à la fin pour que nous puissions L’aimer, Lui, et répondre à cet amour, dans le suprême achèvement de chacun de nous-mêmes. D’ailleurs, vous comprenez le côté un peu bête de la réflexion de saint Pierre : « Si c’est cela, il faut que tu me donnes un bain total ». Mais non, ce n’est pas cela ! C’est : « Je veux te sauver avec ce que J’ai vécu avec toi ». C’est cela le secret de la vie chrétienne : ce ne sont pas des choses extraordinaires, c’est le fait de reconnaître que ce qui, dès maintenant, est tissé sur cette terre, à partir de notre baptême, à partir de notre quête de Dieu, à partir de notre quête d’amour, tout cela, le Christ le prend, le ressaisit, le retisse et dit : « Tout cela, Je le prends sur Moi, dans le mystère de ma mort, de ma Croix et de ma Résurrection pour te mener, toi aussi, à mon achèvement ».

« Ayant aimé les siens, Il les aima jusqu’au bout ». C’est Lui qui nous a aimés jusqu’au bout, mais en même temps, c’est Lui qui nous a donné de L’aimer jusqu’au bout. Frères et sœurs, ce soir, ce que nous méditons, ce devant quoi nous sommes mis brutalement, avec force, mais c’est extraordinaire, c’est précisément cela : savoir que tout ce que Dieu a déjà tissé avec nous, tout cela, Il va le conduire à son achèvement, Il va nous aimer jusqu’à la fin. Nous devons vivre ces trois jours saints uniquement avec cela sous les yeux : Dieu n’avait pas d’autre but. Certes, on dit toujours : « Il est mort pour nous sauver du péché », entièrement d’accord, mais si c’était simplement un grand nettoyage, mais à quoi cela servirait-il ? Non, ce n’est pas le grand nettoyage, c’est pour nous faire entrer dans ce mystère d’une intimité, d’un émerveillement, à cause de la manière extraordinaire, non seulement dont Il nous aime maintenant, mais aussi qu’Il prend en charge pour le conduire, pour conduire ce lien jusqu’à l’achèvement, jusqu’à la fin. « Ayant aimé les siens – nous, frères et sœurs – qui étaient dans le monde, Il les aima – nous, frères et sœurs – jusqu’à la fin ».

 
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