AU FIL DES HOMELIES

Photos

L'HUMBLE SERVITEUR DE NOTRE LIBERTÉ

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint - année C (31 mars 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Saint Jean de Malte : Le geste du serviteur

"Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, Il les aima jusqu'à la fin", jusqu'à l'accomplissement, jusqu'à l'achèvement. Frères et sœurs, encore aujourd'hui et depuis bientôt plus de trois mille ans, dans toute famille juive qui se rassemble au soir de la Pâque, le plus jeune de ceux qui participent au repas pascal pose à son père ou à celui qui préside le repas un certain nombre de questions sur le rite de la Pâque : "Pourquoi mangeons-nous des herbes amères ? Pourquoi mangeons-nous l'agneau rôti au feu ? Pourquoi prenons-nous ce repas debout ?" Et ainsi le père transmet à une génération nouvelle l'expérience d'Israël, cette expérience qui l'a fondé comme peuple au moment où il est sorti d'Égypte. Alors, chaque Israélite, au moment même où il partage le repas de la Pâque, est littéralement remis en face de sa liberté. Il comprend alors que sa liberté est un don de Dieu, que si Dieu n'avait pas alors agi pour eux, aujourd'hui, ils n'existeraient plus. Il comprend aussi que cette liberté de chacun des membres du peuple d'Israël que Dieu a appelé et élu en son amour est enracinée dans le sang, dans la vie. Il comprend que toute liberté humaine, et particulièrement celle d'un membre du peuple de Dieu a quelque chose à voir avec le prix du sang et de la vie. C'est parce que l'agneau avait été immolé, que le sang avait été déposé sur les linteaux des portes qu'ils ont été épargnés de la puissance du mal. Il comprend aussi que cette liberté est liée fondamentalement à la mort, car ses ancêtres, au moment où ils quittaient la maison de servitude pour marcher vers la terre promise de la liberté, avaient de passer par la Mer Rouge, et à quel prix ! Lorsqu'ils étaient pris comme dans un étau, l'étau de toutes les forces du mal symbolisées par la mer qui déchaînait ses flots, et de l'autre côté, les forces du mal et du péché symbolisées par le pharaon qui s'apprêtait avec son armée à les tuer tous.

Ainsi, au moment même où il naissait comme peuple appelé à devenir le peuple de Dieu, le peuple de la présence lumineuse du feu dans le buisson ardent, à ce même moment, Israël faisait l'expérience que, pour appartenir à son Dieu dans la liberté, il fallait le payer d'un prix qui est le prix de la vie. Oui, Israël était vraiment "passé par le feu et par l'eau". Et c'est uniquement par la miséricorde et la bonté de Dieu qu'il avait pu reprendre haleine, traverser les eaux de la mort pour échapper au péché et à la mort qui voulaient le tenailler et le faire mourir. C'est en ce sens que pour la première fois de son existence de peuple, Israël avait vécu sa Pâque, il avait traversé la mort. Il ne l'avait pas connue véritablement, car il n'était pas mort sous les coups de pharaon ni noyé dans les eaux, mais il avait subi l'épreuve de se trouver devant la mort. C'était sa Pâque, il était passé de l'esclavage du mal et du péché à la liberté qui serait scellée par le don de la Loi, par le sacrifice et le don de la terre.

Et nous, frères et sœurs, qui sommes ici en ce jeudi-saint, nous qui sommes païens d'origine et qui avons été rattachés à l'unique peuple de Dieu par pure miséricorde et par pure bonté de l'amour de notre Seigneur, nous qui, d'une certaine manière, avons usurpé la bénédiction qui avait été promise à Israël et qui en avons été les bénéficiaires à cause de sa désobéissance, comment nous-mêmes allons-nous vivre cette Pâque ? Est-ce que nous allons accepter de vivre nous aussi une Pâque de mort parce que notre condition de chrétiens ne nous permet pas d'échapper à cette entrée dans la mort ?

Regardons encore quelques instants et méditons cette scène de l'évangile de saint Jean qui vient de nous être lue. Quelle étrange douceur, quelle étrange douceur de Dieu au moment même où Il va nous quitter. Il sait qu'Il n'en a plus que pour quelques heures à vivre. Il sait déjà le mal qui est dans le cœur de Judas, Il sait aussi le refus qui est dans le cœur du grand-prêtre. Et pourtant Jésus n'a pas d'autre désir que de passer ses derniers moments avec ses disciples et les rassembler tous dans cette intimité et cette douceur, il ne veut pas encore les plonger dans le tragique de la marche vers la mort que d'ailleurs ils ne supporteront pas, mais simplement pour qu'ils soient avec Lui quelques instants et qu'ils vivent avec Lui cet enracinement dans la tradition d'lsraël, puisque les pères ont connu le vis-à-vis de la mort à travers les eaux de la Mer Rouge. Ainsi le Seigneur, avec ses disciples, veut partager la mémoire de cette liberté que Dieu avait donnée à son peuple. Déjà le Seigneur, en voulant insérer le don de sa vie dans la tradition d'Israël, veut faire entrer ses disciples dans cette pédagogie de la liberté, mais il veut également leur faire découvrir une liberté infiniment plus profonde encore qu'Israël n'avait pu pressentir.

Israël chantait dans les psaumes : "Le Seigneur s'est revêtu de force. Il a noué la puissance à ses reins". (Ps.92) Et voici qu'aujourd'hui, à ses reins qui sont le symbole de sa force le Seigneur qui s'avance comme un guerrier face à la mort, ceint non plus de la puissance et de la force mais d'un tablier d'esclave. Et voici qu'Il s'avance aux pieds de ses disciples comme l'esclave aux portes de la maison pour verser sur leurs pieds un peu d'eau en signe d'accueil et de bienvenue, il sait que l'heure de son passage est venue et voici qu'Il invite ses disciples à passer avec Lui à travers l'épreuve de sa mort.

Lorsque aujourd'hui nous vivons le mystère de la Pâque, que nous nous en rendions compte ou non, nous acceptons d'emblée d'entrer avec le Seigneur dans le mystère de sa mort, nous acceptons que le Seigneur nous lave les pieds parce qu'Il veut nous accueillir au cœur même de son mystère. Et désormais ce ne sera plus en figure ni en image, mais il s'agira de la réalité même de sa mort. Chaque fois que nous sommes rassemblés pour célébrer la Pâque du Seigneur, nous acceptons d'entrer réellement dans le mystère de notre propre mort et en même temps d'entrer, d'inscrire et de graver le mystère de cette mort qui est la nôtre dans le mystère de la mort du Fils Unique du Fils de Dieu. Or, comment cela est-il possible. Nous ne pouvons pas, de nous-mêmes avoir cette prétention-là nous ne pouvons pas regarder notre mort en face et peut-être n'avons-nous pas le courage de ces fils d'Israël qui avaient peur et se sentaient dans l'étau des eaux de la Mer Rouge et du Pharaon qui voulait les anéantir ? Mais alors, comment aujourd'hui pouvons-nous fêter en vérité notre Pâque? Il n'y a qu'une seule possibilité : le Seigneur précisément se fait le Serviteur et l'esclave de notre liberté. Oui, ce que nous célébrons ce soir, en voyant Jésus se mettre aux pieds de ses disciples, dans le geste qui va être renouvelé tout à l'heure, lorsque le célébrant lavera les pieds de ceux qui symbolisent et figurent les disciples du Seigneur, c'est cette vérité qu'il nous est difficile d'accepter et qui pourtant est l'essentiel de notre foi dans la nouvelle Alliance. Celui qui a créé notre liberté, Celui qui nous a donné d'être non pas des esclaves mais des hommes libres, alors que nous avions été des pécheurs et que nous étions déchus de notre liberté, s'en vient rechercher comme un esclave plus humble que nous, plus avili que nous.

Le mystère du Christ se manifeste à nous comme un mystère d'abaissement. Il se fait notre esclave, pour racheter notre liberté, Il ne peut pas faire autrement que de venir la rechercher là où elle est tombée, sur la terre. Pour la relever Il ne peut pas faire autre chose que de se mettre à genoux devant nous et de verser sur nous l'eau qui va nous purifier. Et pour nous faire entrer dans le mystère de sa Pâque, Il ne peut pas utiliser autre chose que cette merveilleuse douceur et cette sublime séduction qui est de dire simplement : "Vois, pour que tu ne perdes pas ta liberté, j'ai accepté de me faire ton Serviteur". C'est de ce geste d'humiliation du Christ, de cette invitation du Seigneur dans sa douceur et dans sa tendresse qu'a jailli l'Église. A partir de ce moment, 1'Église n'est rien d'autre que ce peuple innombrable de tous les hommes qui ont été séduits par cette douceur et cette humilité de Dieu qui vient au-devant d'eux et qui dit à chacun d'eux : "Je suis aujourd'hui le Serviteur de ton salut et de ta liberté. Veux-tu que je te lave les pieds ?" Et si Judas n'a pas pu tenir devant cette scène et s'il a dû partir aussitôt après, ce n'est pas simplement parce qu'il a été déçu dans ses ambitions politiques, croyant que Jésus allait réinstaurer un messianisme politique et délivrer le pays et le peuple des romains. Ce n'est pas non plus parce qu'il était avare et qu'il voulait gagner de l'argent en vendant pour trente deniers la tête d'un innocent. Ce n'est même pas par "méchanceté". Mais c'est parce qu'il n'avait pas pu supporter la vérité bouleversante de ce geste du Seigneur dont sans doute, il avait fort bien compris la portée. Il n'a pas pu supporter à ce moment-là que lui, Judas, dans sa liberté, soit interpellé par son Seigneur et Maître ; il n'a pas pu supporter que le Christ se mette à ses genoux et que dans sa puissance de Dieu, Il lui dise simplement : "Judas, veux-tu que je te sauve dans ta liberté ? Veux-tu que je fasse resplendir au cœur de ta misère et au cœur de ce péché qui est déjà consommé dans ton cœur l'humilité et la douceur de mon pardon?"

Comment allons-nous fêter cette Pâque? Accepterons-nous de comprendre ce que veut dire : "Il les aima jusqu'à la fin ?" La plupart du temps nous interprétons cette formule comme si elle signifiait que Jésus nous a aimé jusqu'au dernier souffle de notre vie. Mais il y a peut-être plus, Il nous a aimés en manifestant la plénitude de son Amour et à travers le geste le plus humble, le geste de l'esclave qui accueille dans la maison de son maître et par ce geste Il a révélé en nous au fond de notre cœur, la plénitude et l'achèvement de notre liberté, cette liberté de l'homme consistait d'abord à accepter que l'humilité de Dieu au plus intime de notre cœur soit le seul moyen par lequel nous puissions être atteints, guéris et sauvés de notre mort.

En ce soir où nous entrons pas à pas dans la Pâque du Christ, regardons encore une fois le Seigneur qui s'humilie devant nous et qui fait resplendir déjà, par la tendresse infinie de son amour, la splendeur de notre liberté de ressuscitée en Lui.

 

AMEN
 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public