AU FIL DES HOMELIES

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UNE DEMEURE DE CHAIR ET DE SANG

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint - année B (4 avril 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Le geste du Serviteur

"Il les aima jusqu'à la fin". Je crois que nous ne pourrons jamais pressentir ce qui a pu se passer dans le cœur du Christ, en ce moment-là. En effet lorsque nous pensons au Christ, à la veille de sa mort, nous y pensons un peu de la manière dont nous-mê­mes nous pensons à notre propre mort. Nous pensons bien sûr à la peur, mais comme nous savons que le Christ a donné sa vie pour les autres, nous pensons aussi que le Christ devait être tout entier préoccupé par cet acte héroïque dans lequel il fallait donner sa vie, parce que nous-mêmes, nous sommes très atta­chés à notre vie. Il nous semble toujours que le fait de mourir suppose un acte profondément héroïque dans lequel il nous faut renoncer à nous-mêmes. Et comme la plupart du temps, nous voyons d'abord dans le Christ un exemple et un modèle, ce qui n'est pas tota­lement faux, mais insuffisant, nous pensons immé­diatement que ce qui devait préoccuper son cœur et sa conscience au moment où Il allait quitter ses disci­ples, c'était l'acceptation de sa mort, et l'héroïsme lucide, comparable à celui du soldat qui part au com­bat en sachant que, de toute façon, il n'a pratiquement aucune chance d'en revenir. Mais en réalité est-ce bien cela ? Le don que le Christ fait de sa vie serait-il d'abord ou uniquement constitué par ce don héroïque de sa vie même ? Vous me direz : "c'est évident : s'Il n'avait pas vraiment donné sa vie, sa mort aurait été un échec total". Mais au cœur de cette préoccupation, était-ce Lui-même qui constituait le centre de son souci ou le centre de sa conscience ? Personnelle­ment, je ne le crois pas. Je crois que le Christ n'a ja­mais autant pensé à nous qu'en ce moment-là. Il a tel­lement pensé à nous qu'Il n'avait plus le temps de penser à Lui-même. Il est un peu comme une mère qui, penchée sur la vie menacée de son enfant, sait bien qu'elle souffre terriblement au cœur d'elle-même, mais en réalité ce n'est pas cela qui compte, elle ne pense pas une minute à elle-même, elle ne peut pas penser un instant à sa souffrance : elle ne peut penser qu'à son enfant. Elle est totalement transférée dans la souffrance de son enfant.

Cela peut nous aider à comprendre le geste du Christ, au moment où Il nous quitte son souci n'est pas de se demander : "Est-ce que je vais avoir le cou­rage et la force d'endurer la croix, les coups, l'agonie, la flagellation ?" Son seul souci peut se formuler ainsi : "Et eux, que vont-ils devenir ?" Eux, les douze qui sont autour de Lui, mais eux, c'est-à-dire nous tous qui sommes autour de Lui et qui étions invisi­blement, mais d'une certaine manière présents auprès de Lui dans le devenir éternel de son amour pour nous. Que vont ils devenir ? C'était l'unique question. Et surtout : "Que vont-ils devenir, se demandait Jésus, en me voyant parcourir ce chemin totalement incom­préhensible ? Comment vont-ils "réagir" ? Je suis venu pour cette Heure, mais comment, eux, vont-ils y entrer ? Car cette Heure, je ne la vis pas pour Moi, mais pour eux. C'est pour eux que je me consacre". (Jean 17). Nous entendrons encore tout à l'heure cette parole du Christ durant son agonie. Il n'a pas pensé une minute à Lui, Il n'en avait pas le temps, Il n'a pensé qu'à nous, en se disant : "mais eux, comment vont-ils entrer dans cette Heure ?"

Et parce qu'Il ne portait que cette pensée dans son cœur, Il a trouvé deux gestes, deux gestes abso­lument géniaux, d'une simplicité bouleversante. Ces gestes sont si banals et si simples que la plupart du temps, nous n'en comprenons plus toute la portée. Et pourtant, c'est à cause de ces deux gestes que nous sommes ici ce soir, c'est pour ces deux gestes, à cause de ces deux gestes et dans ces deux gestes que l'Église existe encore aujourd'hui depuis vingt siècles. Ces deux gestes, c'est de laver les pieds aux disciples et de donner son corps et son sang.

Laver les pieds des disciples, c'est un geste d'accueil. Au Moyen Orient, quand un voyageur arri­vait devant une maison et demandait l'hospitalité, il avait marché, soit pieds nus, soit avec des sandales, et il avait les pieds couverts de poussière et de sueur. Par conséquent, le premier geste de l'hospitalité, consistait à laver les pieds de l'inconnu ou de l'ami qui arrivait. Et le Christ a repris ce geste que d'ailleurs les disci­ples semblent n'avoir pas très bien compris, puisque Pierre voulait être lavé tout entier ! Jésus a repris ce geste en signe d'hospitalité. Pourquoi ? parce qu'Il voulait à toute force accueillir ses disciples dans le mystère même qu'Il allait vivre. Au moment où Il marchait vers sa croix complètement ouvert pour que l'humanité y trouve enfin sa place, Il avait le cœur si grand ce soir-là qu'il fallait que chaque homme, tout homme y trouve sa place, y trouve sa Pâque. Alors, en choisissant ce geste, Il voulait dire simplement : "Je vous accueille dans ma maison. Mon cœur est infini­ment plus grand que le vôtre, infiniment plus grand que toute la création, infiniment plus grand que toute l'humanité. Et pour que vous entriez dans mon cœur, dans tout ce qu'il va vivre, à la fois de souffrance et de gloire, de douleur et de douceur, de compassion et de tendresse, je vous lave les pieds pour que vous soyez chez moi. Demeurez en moi. Venez et voyez maintenant où Je demeure".

Le premier geste est un geste d'invitation. Le Christ apparemment vivra seul sa Passion, mais en réalité cette Passion est une maison ouverte, son cœur, son humanité et sa personne de Fils de Dieu sont une demeure ouverte pour que tout homme qui croit en Lui ne périsse pas, mais entre dans la demeure de sa gloire. Le Christ dans la profondeur et l'ouverture infinie de son amour pour les hommes, montre que désormais, grâce à son humilité (car Il se met à genoux aux pieds de ses disciples), Il ouvre la maison de son cœur, Il ouvre la maison de son Père, Il ouvre son humanité et sa chair à tout homme qui croira en Lui, mort et ressuscité.

Mais ce geste ne suffit pas, il en faut un second. Et là, le Christ va nous prendre "à notre corps défendant". En effet lorsque Jésus se trouve au milieu de ses disciples, Il sait très bien que lorsque Lui, le berger, sera frappé, eux, le troupeau, seront dispersés. Aucun, à l'exception de la vierge Marie n'entrera vraiment dans le mystère de sa Passion. Il faudra la puissance de l'Esprit et de la résurrection pour que tous les hommes, au fil des générations, aient le cœur transformé et entrent vraiment dans ce mystère. Mais le Christ veut vraiment à ce moment-là que le fait de demeurer chez Lui prenne corps, prenne chair. Il a pris chair parmi les hommes, il faut que les hommes prennent chair en Lui. Et c'est pourquoi Il trouve ce geste extraordinaire : "Ceci est mon corps. Ceci est mon sang". Mais ce sont des paroles d'amoureux, ce sont des paroles de tendresse, c'est l'Époux qui donne vraiment sa chair à celle qu'Il aime, c'est l'Époux qui donne sa vie et son sang à celle qu'Il aime pour qu'elle soit féconde et lui enfante de nombreux enfants. "Ceci est mon corps. Ceci est mon sang". C'est le moment où le Christ sent que, de toute façon, il n'y a rien en nous à ce moment-là qui pourrait communier à la profondeur et à l'immensité de ses souffrances, et à sa solitude. Si le Christ avait voulu nous faire partager des états d'âme, nous serions restés complètement sourds et aveugles. D'ailleurs c'est ce qui se passera quelques heures plus tard au Jardin de Gethsémani, Il demandera aux disciples : "Mon âme est triste, veillez avec moi". Et ils dorment. Il les prend par ce qui est en apparence le plus inerte, le plus dépourvu d'initiative, ce qui a le moins de force : c'est le corps, le corps dans sa possibilité de communion, le corps dans sa vulnérabilité. Alors, il dit : "Ceci est mon corps. Si de cœur, vous ne voulez pas partager ma souffrance, si de cœur, vous préférez dormir, soyez au moins unis de chair avec moi, afin que vous entriez totalement dans l'amour de passion que j'ai pour vous: Ceci est mon corps".

Il est vrai que cette parole, l'Église l'a toujours entendue avec le plus grand réalisme. C'est vraiment la chair du Christ, le corps du Christ qui, ce soir-là, devient la demeure de l'humanité. C'est vraiment le corps du Christ tel qu'Il sera flagellé, ridiculisé, ba­foué, mais à mort, mais aussi glorifié. C'est vraiment ce corps-là que nous recevons chaque fois que nous célébrons l'eucharistie, l'action de grâce. C'est notre demeure que nous recevons, c'est le Royaume qui s'ouvre à nous et corps et par le sang qui nous sont donnés. C'est vrai que le Christ a voulu faire corps avec nous, à notre corps défendant ; c'est vrai que le Christ, à ce moment-là, n'avait qu'une pensée, qu'un souci : "qu'ils fassent corps avec moi", parce que, la liberté ne suffisait pas, le cœur n'y était pas, ce sera pour plus tard, mais le Christ ne perd pas espoir vis-à-vis de l'homme, c'est pourquoi Il vient s'enraciner dans notre chair. Je me demande si, à ce moment-là, Jésus n'a pas perçu de manière extraordinaire dans son humanité toute la beauté, la tendresse et la dou­ceur de notre condition incarnée. C'est vrai qu'aujour­d'hui nous n'y sommes pas toujours très attentifs, nous portons tous dans notre être les relents d'une culture qui se veut toujours au-dessus du corps, indépendante de lui, pour le dominer, ce qui, à certains moments, a engendré une sorte de haine pour notre corps. Je ne crois pas que c'étaient les sentiments du Christ à ce moment-là. Il savait que son corps qu'Il avait reçu de la vierge Marie avait été le moyen de sa communion avec les hommes. Il savait que c'était par lui qu'Il nous avait parlé. Il savait, lorsque Jean appuyait sa tête sur son épaule que c'était un geste de tendresse et de communion. Il savait que c'était par ses yeux, par ses oreilles, qu'Il avait regardé, qu'Il avait entendu la joie et la peine des hommes et qu'ainsi Il les avait connus et aimés. Et Il savait aussi que, dans quelques heures, son corps serait bafoué, anéanti par l'incom­préhension des hommes, comme s'ils voulaient s'atta­quer précisément à ce qu'il y avait de plus fragile en Lui. Et c'est pourquoi, le Christ, dans cette ultime geste, a su inventer ce merveilleux geste de tendresse, ce geste d'amoureux : se donner pleinement et totale­ment à nous en chair et en sang, pour toujours.

En entrant ce soir dans le mystère de la Pas­sion, sachons nous laisser saisir par le Christ, et quand nous célébrerons tout à l'heure, liturgiquement, le geste du lavement des pieds, reconnaissons à quel point nous sommes aimés pour qu'Il nous ait ainsi accueillis dans sa demeure. Et quand nous recevrons son corps et son sang, sachons les recevoir en toute vérité : Il n'a qu'un désir sur nous, c'est de nous aimer jusqu'à la fin pour que nous soyons Un, tous ensem­ble, un seul corps, une seule chair, dans sa chair.

 

AMEN

 
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