AU FIL DES HOMELIES

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L’EUCHARISTIE : UN BANQUET DE FÊTE TOUJOURS RÉUSSI

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint - année C (27 mars 1986)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Dans son livre sur "l'homme et le sacré", l'académicien Roger Caillois écrit : "au­jourd’hui les fêtes sont appauvries, elles ressortent si peu de la grisaille que constitue la mo­notonie de la vie courante et elles apparaissent dis­persées, émiettées, presque ensevelies", ce constat nous pouvons souvent le faire, l'homme occidental moderne a perdu le sens de la fête. Individualiste, raisonnable, exsangue, étranger qu'il est à cette réalité profonde qui fonde et son cœur et son existence. Qu'est-ce que la fête pour nous ? Un moment de loisir ou de divertissement, une occasion de distraction ou de détente, une rupture avec le quotidien si lourd ou comme on dit de façon plus lyrique "quelque chose d'inédit". Sûrement. En tout cas pour nos contempo­rains et pour nous-mêmes, une rupture, une brisure dans le ronron de notre vie. Partir en vacances, voilà une fête parce qu'on part, on rompt, on va enfin vivre du nouveau, mais si peu longtemps. Car si nous cou­rons après les fêtes comme après le changement, nous nous rendons bien compte, quand elles sont achevées que ça n’a pas changé grand chose et l'on en garde en définitive que quelque souvenir nostalgiques et vite fanés.

Cet après-midi, j’ai célébré l’eucharistie du Jeudi Saint, au centre hospitalier d’Aix, pour les vieillards. Ils étaient là, une petite centaine, dans leurs voitures, certains aveugles, perclus, reclus, pas très beaux à voir, défigurés, dévisagés. Et en célébrant l’eucharistie, je me sentais terriblement étranger, me disant intérieurement : qu’est-ce que je suis en train de faire pour eux ? une occasion de distraction, une sorte de moment de détente, une rupture dans leur vie qui n’est presque plus une vie. Je n'ai compris qu'au moment où je suis passé pour leur donner à chacun personnellement le baiser de paix. Car au fond de leurs yeux ou dans la chaleur de leur serrement de mains ou simplement dans l'expression très sobre de leurs visages ridés, il m'est apparu un éclair de ce que nous célébrons ce soir : une fête, mais pas une fête humaine, pas un moment de loisir, pas une rupture dans la vie quotidienne ? non, une communion, non pas une distraction, mais une attention. A quoi ? à cette fête justement que le Christ vient animer en nous, qui que nous soyons, et peut être plus encore lorsque comme pour ces vieillards, nous ne sommes apparemment presque plus rien.

Et je voudrais lire ces quelques phrases d’un philosophe contemporain Sören Kierkegaard à propos de la fête. Vous comprendrez, nous comprendrons ensemble que ce que nous célébrons en cette Pâque est une fête véritable parce que communion. "Une fête écrit-il, c'est une entreprise difficile, car même dispo­sée avec goût et ingéniosité, elle exige encore ce qu'on pourrait appeler un bonheur, ce jaillissement, cette espèce de chant, cette harmonie festive qui font que c'est une fête. Or la routine et l’absence de pen­sée président à la plupart des fêtes qui ne sont plus que des cérémonies, somptueuses peut être mais sans âme ni joie. J'exige en surabondance tout ce qu’on peut imaginer, j'exige que toute la fécondité de la terre soit à votre service, j'exige une provision de vin surabondante, une lumière de féerie, un parfum qui enivre, j'exige une fraîcheur qui apaise la vie com­blée, j'exige le perpétuel ressourcement de la source, j'exige des serviteurs beaux comme à la table des dieux, une musique de table forte et discrète et que son accompagnement soit plein. Et pour cette raison, je crois qu’un banquet, c'est déjà beau de le réussir une fois".

Frères et sœurs, nous célébrons un banquet qui n'a été réussi qu’une fois, et cette fois c’est main­tenant, chaque jour, car ce banquet est éternel : le don du corps livré, le don du sang versé, l’Alliance nou­velle, l’Alliance éternelle où le Christ est Lui-même le parfum et la musique, la joie et la lumière, la source et le chant et le Serviteur beau comme Dieu. Il est le banquet pour toujours réussi.

Une fête, c'est ce que nous célébrons ce soir, fête intime, une fête intérieure, fête dont nous ne sa­vons pas très bien de quoi elle est composée parce que ce n'est pas nous qui la faisons. Jacques Maritain écrivait un jour à Jean Cocteau, alors qu’il le préparait à sa première communion dans les années 1920 : "L’eucharistie vous permettra de toucher à la poésie sans en mourir" : il s’agit bien sûr de la poésie de Dieu, de cette création ou plus exactement de cette recréation permanente que Dieu vient tisser et vient façonner dans notre propre cœur à chaque fois qu'Il célèbre pour nous le mystère du sang versé et du pain partagé.

Cette création nouvelle, cette poésie nous pouvons la toucher, la connaître, la vivre sans en mourir, justement parce qu'elle est la vie de Dieu. L'eucharistie que nous célébrons à Pâque, l'eucharistie dominicale, c'est vraiment au fond de notre cœur la fête d’un Dieu qui, sans cesse, nous recrée pour nous faire vivre de son amour, de sa paix, de sa lumière, de son parfum de sa beauté, de sa musique, banquet vé­ritable, c'est toujours le même chaque fois que nous célébrons en mémoire de Pâque. Il faut que, ce soir dans cette fête pascale, nous puissions retrouver le sens profond de ce jaillissement, de cette présence de Dieu qui par son corps mêlé à notre corps, par son sang qui coule avec notre sang, est en train de nous recréer, de nous transfigurer, de nous renouveler, non pas selon l'ancienne création, mais selon la nouvelle création, l’homme nouveau, le Christ mort et ressus­cité.

Oui, frères et sœurs, savez-vous que vous êtes vous-mêmes ce lieu où Dieu célèbre son banquet, jouant avec vous la musique de son amour, illuminant votre cœur de la lumière féerique de sa présence de ressuscité, vous rendant beaux comme des dieux. Savez-vous que chaque fois que vous communiez, Dieu réussit parfaitement le banquet, comme pour la première fois, comme cette fois que nous célébrons ce soir.

Oui c'est vraiment sans mourir désormais que nous pouvons voir Dieu présent, agissant en nous, qui nous transfigure et nous tisse, nous façonne à l’image de son Fils, l’homme nouveau mort et ressuscité. Paul Verlaine écrivait :"la messe c'est le pain sans qui la vie ne serait que trahison", trahison de Dieu et trahi­son de nous-mêmes. Trahison de l’amour de Dieu parce qu'on refuserait ce pain qu'Il nous a donné, parce que nous serions comme les invités de l'évan­gile qui ont autre chose à faire que de venir au festin préparé pour eux. Trahison parce que nous mécon­naîtrons la profondeur même de ce que nous sommes, la réalité plus réelle que nous-mêmes, la vie du Christ ressuscité en nous, présence réelle, présence de vie, puissance de résurrection. Et si nous ne recevons pas, et si nous ne vivons pas de ce pain quotidiennement, nous trahissons. La messe, c’est le pain sans qui la vie, votre vie, comme la mienne, n'est que pure trahi­son de la véritable vie et du véritable don.

Voici une chose qu'il faut reprendre de temps en temps ensemble, cette extraordinaire présence de la vérité de Dieu en nous, non pas comme une idée qui nous est donnée, comme un discours qu'il faut bien écouter, comme une leçon à apprendre, comme une loi morale à exécuter, mais comme une vie qu’il ne faut pas trahir, car sans cela nous serions condamnés simplement à nos fêtes purement humaines de dis­traction, de divertissement, de loisir. Oui, frères et sœurs, l'eucharistie est fête, mais elle n’est pas fête de rupture par rapport à la vie quotidienne puisqu'elle est justement communion avec Dieu dans toute notre vie quotidienne pour que nous puissions vivre en com­munion avec Lui. Dans nos fêtes humaines, tout le reste est écarté et oublié, dans l'eucharistie rien n'est oublié, rien n'est écarté parce que cela n'est justement pas une trahison, mais une communion de tout ce que nous sommes, de tout ce que nous vivons, que nous le connaissions bien ou pas, peu importe, tout cela dans le mystère de l'eucharistie devient communion d'amour avec Dieu.

Oui nous sommes conviés à cette fête pour nous, dans l'intérieur de notre cœur, pour l'Église qui a répondu à l'invitation au banquet réussi et toujours renouvelé. Et bien frères et sœurs, parce que nous sommes l'Église de l'eucharistie, nous devons être dans le monde d’aujourd’hui la fête des fêtes, pour redonner aux hommes de ce temps qui l'ont perdu ce sens profond de la fête qui jaillit pas simplement de nos usures quotidiennes, de nos désirs de partir, mais du cœur même de Dieu tissé en la chair de Jésus-Christ, au plus profond de nous-mêmes.

C’est à cela que nous sommes conviés main­tenant, à ce banquet une fois servi, c'est-à-dire tou­jours, et chaque jour. Alors chantons le "benedicite" avec saint Ephrem : "Soudain Jésus brûla d’amour, Il se lève de table et commence à réaliser les mystères, à parachever la Pâque véritable. Au soir de cette Pâque mémorable, à l'Église Il commande de faire mémoire de l’Agneau qui avant de mourir pour nous, nous laisse à manger son corps et son sang. O soir illustre où les mystères furent révélés, l'antique Al­liance scellée, l'Église des Gentils enrichie, sois bénie heure auguste, où le repas fut consacré". Et prenons bien soin de cette fête d'éternité déposée par Dieu en notre humanité.

 

AMEN

 

 

 
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