AU FIL DES HOMELIES

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SERVITEUR DE NOTRE LIBERTÉ

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint - année A (16 avril 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Jésus ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu'à la fin. Lui qui était de condition divine n'a pas retenu pour Lui seul le rang qui l'égalait à Dieu, mais Il s'est anéanti Lui-même, Il a pris la condition de Serviteur, Il s'est fait semblable à nous".

En entrant ce soir dans cette Pâque, je vou­drais méditer avec vous quelques instants sur le mys­tère du Christ Serviteur et essayer de voir précisément de quoi le Christ est vraiment le Serviteur dans notre condition humaine.

Jésus-Christ, le Fils de Dieu, s'est fait le Ser­viteur de notre liberté :qu'est-ce que notre liberté ? Je voudrais repartir d'une image familière à la plupart d'entre vous, dans la mesure où il vous est arrivé de faire soit des promenades en montagne soit des ascen­sions. Quand on arrive au sommet d'une montagne, il se passe quelque chose d'étonnant : c'est la manière dont le paysage s'offre, pour ainsi dire, sans limites à notre regard et cela crée un véritable vertige. Regar­der un paysage du haut d'une montagne, c'est perce­voir comment nous qui ne sommes rien, limités à un corps de dimensions très précises et relativement res­treintes, nous sommes pourtant mis en présence d'un immense espace et d'une immense réalité totalement disproportionnée avec les dimensions physiques de notre corps. Quand nous sommes au sommet d'une montagne, nous dont le corps mesure entre 1,60 m et 2 m, nous voyons tout d'un coup se dégager des paysages sur des dizaines ou des centaines de kilo­mètres : c'est l'émerveillement en même temps qu'une sorte de vertige, car nous qui ne sommes rien qu'un regard nous voici livrés, ouverts et accueillants à la présence de toute la réalité d'un paysage qui contraste singulièrement avec les petits espaces de l'autobus qui nous convoie tous les matins ou de notre salle de sé­jour dont le plafond est trop bas, ou je ne sais lequel de ces espaces beaucoup trop restreints dans lesquels, en ville, nous vivons à l'étroit, et avec une sensation d'étouffement.

Il est étonnant dans ce mystère du regard hu­main sur un vaste paysage, que nos yeux et notre cer­veau soient les récepteurs de cet immense environne­ment. Notre regard est fait pour voir l'immensité, pour voir cet infini de l'horizon, car d'une certaine manière il n'y a pas de limites à notre regard à partir du mo­ment où nous sommes dans une situation suffisam­ment dégagée où il ne rencontre aucun obstacle. Notre regard humain sur ce monde et sur cette terre porte déjà en lui une capacité d'infini.

Peut-être que, pour comprendre le mystère de notre liberté, cette image-là sera d'un grand secours. Il vous est peut-être arrivé une fois ou l'autre, dans votre vie, a des moments particulièrement difficiles de votre existence, d'avoir éprouvé ce vertige de la li­berté. "On se sent tout petit" par rapport à une tâche, par rapport à une responsabilité, par rapport à une proposition précise qui va orienter toute notre vie et tout notre destin, par rapport à quelqu'un dont on se sent responsable, et à ce moment-là, nous éprouvons au fond de nous la même disproportion. Qui sommes-nous pour être mis devant une tâche aussi grande aussi vaste que nous en éprouvions comme un vertige, à tel point qu'à de tels moments nous nous demandons quel est le sens de notre vie, si elle n'est pas quelque chose qui est trop grand pour nous, si elle ne nous dépasse pas de tous cotés, et si nous-mêmes qui sommes aux prises avec cette décision ou avec cette orientation à prendre, ne sommes pas au bord du déri­soire, ainsi jetés et exposés à une réalité, une expé­rience, une promesse, un engagement, aussi graves et aussi importants.

Notre liberté nous apparaît donc comme un abîme : c'est bien de nous qu'il s'agit, c'est bien nous-mêmes qui posons un acte, c'est bien nous-mêmes qui sommes engagés, mais par rapport à tout ce que peut vouloir dire et entraîner cet acte, nous nous sentons perdus et démunis. Pourquoi l'expérience de notre liberté se manifeste-t-elle à nous de cette façon ? En voici la raison essentielle : que nous le voulions ou non, notre liberté est bâtie d'une certaine façon : ce contraste que je décrivais tout à l'heure, entre la peti­tesse de notre corps et de nos yeux qui contemplent un paysage et l'immensité de l'horizon contemplé, ce contraste se retrouve au niveau de notre vie spiri­tuelle, entre notre liberté qui est une pauvre liberté humaine dont nous éprouvons toute la fragilité, tout le côté parfois dérisoire, et l'infini qui s'ouvre à elle, c'est-à-dire le mystère de Dieu. Nous sommes, dans notre liberté, des êtres voués à Dieu, nous sommes des êtres pour Dieu, nous n'existons que pour Lui, mais comme le regard et comme le corps de l'homme se sentent infiniment petits devant l'immensité de l'espace qu'ils contemplent, ainsi notre liberté qui d'une manière ou d'une autre nous permet de "réali­ser" que nous sommes pour Dieu se manifeste en nous par ce sentiment de désarroi, nous ne savons plus où nous en sommes : il se produit comme une dépossession radicale de nous-mêmes, car en nous, quelque chose nous échappe, nous ne nous tenons plus en mains nous-mêmes, mais nous sommes comme exposés, projetés devant une réalité infinie.

Il y a pire encore : il y a le fait qu'à certains moments, nous avons tellement peur que nous cher­chons à bâtir n'importe quel décor en carton-pâte, n'importe quelle illusion de quatre sous, n'importe quelle excuse pour ne plus contempler l'horizon dans l'infini où il se déploie. Et à ce moment-là, notre li­berté, notre existence deviennent comme un gouffre dans lequel nous sommes emprisonnés, tout devient noir, quelques ombres vagues se profilent autour de nous, et nous lançons des cris, et nous poussons des gémissements, il ne nous revient que de faibles faux-échos qui trompent nos oreilles et toutes nos espéran­ces.

Tel est le drame permanent de la liberté hu­maine. Voués à l'infini parce que nous sommes créa­tures de Dieu, si misérables et si pécheurs que nous soyons, nous sommes voués à Dieu. Et cependant à tout moment nous essayons de restreindre et d'enfer­mer notre liberté dans ce faux décor de théâtre où nous cherchons vainement à nous donner la réplique. Si le Christ s'est fait vraiment le Serviteur de notre liberté, c'est parce qu'Il savait, Lui, ce que voulait dire être pour Dieu. Il est Fils de Dieu de toute éternité : "Fils" signifie : "provenir et appartenir au Père". En Lui, tout est regard vers son Père, un regard d'une pureté insoutenable, qui contemple en face le mystère absolu de Celui qui Lui a donné d'être Fils, éternelle­ment. Et, nous voyant tomber dans notre péché et dans notre misère, Il est venu pour ainsi dire ressaisir la pauvreté de notre regard égarée dans tous les faux-fuyants et tous les faux-semblants que nous nous étions construits, pour restaurer en nous la véritable liberté, ce véritable face-à-face avec Dieu, la possibi­lité en vérité de nous tenir devant Dieu, notre Père : non pas par nous-mêmes, mais parce que, désormais, c'est le Fils qui nous saisit et nous prend par la main. Par la puissance de son amour et l'infini de sa généro­sité allant jusqu'à la mort, Il va détruire le péché, pour nous rétablir devant la vérité même de notre destinée. Il nous restaure ainsi dans la plénitude de notre li­berté.

Voici la Pâque du Seigneur, Il est mort pour nous, pour que nous retrouvions par sa mort un regard de vivants. Il s'est fait rien pour que nous puissions en vérité contempler Celui qui est. Et pour mieux nous faire comprendre ce qu'il allait faire pour nous.

Il a accompli un geste tout simple : Il a lavé les pieds de ses disciples. Pardonnez-moi de poser ici une question que vous trouverez peut-être bien tri­viale : "A quoi servent les pieds ?" Vous n'y avez jamais pensé, mais les pieds nous servent à deux cho­ses la première, de nous tenir debout, comme on dit "sur ses deux pieds", la seconde, de pouvoir trouver cet espace de liberté où, grâce aux mouvements si simples que nous avons appris dans les premiers mois de notre existence, nous pouvons normalement aller où nous voulons.

Je crois qu'il fallait que ce soir-là, avant de restaurer le cœur de ses disciples leur volonté, leur liberté et leur intelligence, Jésus devait commencer par leur laver les pieds, c'est-à-dire leur rappeler comment et pourquoi ils avaient été créés. Nous sommes faits pour nous tenir sur nos deux pieds et pour marcher en liberté. Et le geste du lavement des pieds est accompli précisément comme un rite où le maître de maison lave les pieds de ceux qui ont mar­ché, ces pieds couverts de la poussière du chemin, mais Il les lave pour leur redonner toute leur vigueur et leur force afin que les voyageurs puissent continuer le chemin, restaurer notre liberté, et dans ce geste-là, le Christ a commencé à restaurer notre liberté.

Ce soir, au moment où par le geste du lave­ment des pieds, nous allons recevoir et revivre mysté­rieusement ce que le Christ a fait pour ses disciples, souvenons-nous pourquoi nous avons des pieds : pour nous tenir debout devant Dieu et non pas comme des hommes écrasés, affaissés, annihilés par la mort, non pas comme des hommes lassés par la vie, mais debout par la grâce de Dieu, debout par la puissance du Res­suscité. Et si par ailleurs nous avons ainsi reçu la fa­culté de nous mouvoir et de ne pas rester plantés comme des arbres, c'est parce que Dieu veut que dans l'immense espace de son amour, nous trouvions la véritable liberté.

Que Dieu soit l'espace même de notre liberté, que nous puissions, comme le dit le psalmiste, "aller au large" c'est-à-dire marcher en Dieu là où Dieu veut. Alors pourra commencer à se réaliser cette mer­veilleuse parole du psalmiste qui, dans un cri lancé vers Dieu, disait : "l'abîme appelant l'abîme". Le premier abîme, c'est notre liberté, notre liberté tâton­nante, vouée à Dieu, mais qui, humainement, ne sait pas où elle doit aller : elle invoque l'autre abîme qui est l'abîme de la miséricorde et de l'amour de Dieu. Et ces deux abîmes se rencontrent. Et alors l'abîme de notre cœur se voit tout à coup ressuscité par l'infini de l'amour de Dieu. Et l'abîme de notre liberté n'est plus alors le lieu où elle s'égare à l'intérieur d'elle-même, mais cette liberté voit dans l'abîme d'espace qui s'ou­vre à elle la possibilité d'être totalement à Dieu parce que, par la miséricorde et le salut du Christ, elle peut devenir pleinement elle-même.

Telle est l'œuvre du Serviteur, telle est la ma­nière dont Il nous a reconstruits, telle est la manière dont Il nous a ressaisis. Il vient nous reprendre, Il vient nous réveiller au plus intime de notre liberté pour nous ressusciter. Ainsi, le connaissant et l'ai­mant, reconstruits par son amour, nous sommes éter­nellement à Lui.

 

AMEN

 

 

 
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