AU FIL DES HOMELIES

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L'EUCHARISTIE, SACREMENT DE LA CROIX DU CHRIST

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint - année C (23 mars 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, nous célébrons l'eucharistie du Seigneur chaque dimanche, pour certains cha­que jour, nous sommes habitués à ce repas. Pourtant aujourd'hui, en ce Jeudi-Saint, la célébration de l'eucharistie retrouve en quelque sorte son sens le plus profond, le plus dense, nous sommes réveillés de notre habitude, nous sommes appelés à une compré­hension plus intense, plus vraie, de ce mystère. Or ce qui est caractéristique de cette eucharistie du Jeudi-Saint, c'est qu'elle est tout entière enveloppée par l'imminence de la mort du Christ. L'eucharistie du Jeudi-Saint est, à l'évidence pour chacun d'entre nous, en étroite relation avec la mort de Jésus sur la croix.

L'eucharistie, ce n'est pas seulement la pré­sence de Jésus parmi nous, en nous, au plus intime de nous, l'eucharistie c'est aussi le sacrifice du Christ, le sacrifice de la croix, chaque jour, sans cesse renou­velé pour nous, par nous, au milieu de nous. Il y a, nous n'y pensons peut-être pas assez habituellement, une connexion profonde, radicale entre l'eucharistie et la mort de Jésus, et donc aussi le mystère de notre propre mort et de notre résurrection avec le Christ. Ce rapport de l'eucharistie avec la mort du Christ est évi­dent par le contexte même dans lequel l'eucharistie a été instituée par Jésus. Si Jésus a proposé à ses disci­ples de leur donner ce pain qui est sa chair, ce vin qui est son sang, c'est parce que son départ était imminent : "Voici que Je quitte le monde et Je vais vers le Père". Et les disciples étaient dans la tristesse et dans l'angoisse à cause de ce départ du Christ, ce départ du Christ par sa Passion, par sa condamnation, par sa crucifixion, ce départ du Christ aussi par sa Résurrec­tion qui allait L'arracher aux coordonnées de ce monde pour en faire, auprès du Père, les prémices du monde nouveau ; et de ce fait Il échapperait à nos prises. Et les disciples savaient que Jésus ne serait plus jamais avec eux comme Il avait été près d'eux pendant ces longs mois, ces longues années passées ensemble.

L'eucharistie est d'abord une réponse à l'ab­sence du Christ, à l'absence visible, tangible du Christ, au départ du Christ après ce temps passé sur notre terre désormais révolu. Désormais plus jamais Il ne boira avec nous le fruit de la vigne, plus jamais Il ne mangera la Pâque avec nous, désormais, comme dit saint Paul, nous ne connaîtrons plus le Christ dans sa chair, le Christ dans cette présence si immédiate, si tendre, si douce que les disciples avaient connue pen­dant ces longs mois et ces longues années. Et parce que le Christ n'est plus présent parmi eux, Il invente ce mode nouveau, plus beau, plus grand, plus extraor­dinaire de présence, non plus être présent près d'eux, parmi eux, à leurs côtés, mais être présent en eux, au plus intime d'eux-mêmes, d'une présence viscérale, radicale, fondamentale, une présence qui emplirait leur cœur et leur chair de sa vie, de sa vitalité, de son intimité. L'eucharistie c'est d'abord la réponse de Jé­sus au déchirement que sa mort représente pour ses disciples.

L'eucharistie c'est aussi la présence du Christ dans l'acte même de sa mort : "Ceci est mon corps, mon corps livré, livré pour vous, donné, déchiré, brisé pour vous. Ce corps que Je vous donne dans ce pain, ce n'est pas mon corps d'une manière intempo­relle, d'une manière abstraite, c'est mon corps dans sa déchirure, dans son brisement, dans cette douleur de la croix. C'est le corps crucifié, transpercé, fla­gellé, livré, donné. Mon sang versé". Et d'une certaine manière, puisque l'Église a bien voulu répondre à ce désir du Christ en nous donnant à nouveau la commu­nion sous les deux espèces, communier au sang du Christ, c'est, d'une manière très tangible, symboli­quement intense, recevoir en nous cette présence du sang versé, donné, recevoir ce mystère de la souf­france du Christ qui verse son sang pour nous. C'est comme si de la plaie ouverte du côté du Christ sur la croix le sang ruisselait dans notre être, pour nous en­vahir tout entiers. "Mon corps livré, mon sang versé", nous communions au Christ dans la souffrance de sa croix, dans la souffrance de sa Pâque.

Nous touchons là au cœur de l'eucharistie, car la relation intime entre l'eucharistie et la croix, c'est qu'il s'agit du même mystère de l'amour fou de Dieu pour nous. C'est cette folie d'amour de Dieu, du Christ pour chacun de nous qui fait qu'Il a voulu répondre à ce désir presque informulable de l'amour de pouvoir absorber l'être aimé, ne faire qu'un avec Lui, pouvoir nous nourrir de l'être que nous aimons, le Christ a voulu que cela soit possible. Son amour est allé jus­que-là, jusqu'à se donner en nourriture pour nous, pour que nous puissions véritablement manger sa chair, boire son sang, faire de cette nourriture qui est sa chair, de cette boisson qui est son sang, l'aliment qui va construire notre propre chair et notre propre sang, puisque ce que nous mangeons devient notre propre chair, et en mangeant la chair du Christ, sa chair devient notre chair, sa chair transforme notre chair en la sienne. Nous sommes réellement transfigu­rés en Lui, son amour va jusqu'à cette union inimagi­nable "de l'Aimé avec l'aimé, de l'aimé en l'Aimé transformé", comme dit saint Jean de la croix Pou­voir ne faire qu'un avec l'être aimé en transformant sa chair en la nôtre, notre chair en la sienne. C'est ce même amour fou du Christ qui l'a poussé à se mettre entre nos mains, à se mettre entre nos dents, entre nos lèvres, dans notre bouche, dans notre corps, c'est ce même amour fou qui L'a poussé à la croix, à cette situation effrayante de loque humaine qui est celle de Jésus déchiré, déchiqueté, pantelant, saignant, trans­percé. Ce Christ qui, sur la croix, ne peut pas retenir ce cri de douleur : "Père, pourquoi M'as-Tu aban­donné ?" Ce Christ qui connaît sur la croix l'abîme de la déréliction, de la souffrance physique et morale et c'est tout un, car quand le corps est déchiré à ce point, l'âme ne peut plus penser sinon par une sorte de grand cri. Amour fou de Dieu pour nous qui a voulu tout donner, donner sa vie, donner la dernière goutte de son sang, donner son Esprit, donner son dernier souf­fle, donner sa chair, donner son sang en nourriture, en boisson, le même amour.

Et ceci nous invite par l'eucharistie à une ul­time connexion entre le sacrement et la mort, c'est que, en nous donnant son corps en nourriture, en nous donnant son sang en boisson, le Christ nous invite à partager non seulement ce qu'Il nous donne, mais ce qu'Il est et à devenir avec Lui participants de son sa­crifice, à devenir avec Lui victimes d'amour. Com­munier au corps et au sang du Christ, c'est accepter d'entrer avec Lui sur ce chemin du plus grand amour qui consiste à donner sa vie pour ceux qu'on aime : "Il n'y a pas de plus grand amour". Et le Christ veut que nous soyons heureux de cet amour, Il veut que nous connaissions la joie infinie de ce don sans limite, Il veut qu'avec Lui, nous apprenions à tout donner pour Lui, pour nos frères, pour chacun des plus petits de nos frères, tout donner. C'est cela le sens de l'eucha­ristie. Communier au corps et au sang du Christ, au corps livré, au sang versé c'est communier à l'amour du Christ, c'est communier au plus grand amour du Christ, c'est communier à la croix du Christ, c'est ac­cepter de prendre sur nous la croix du Christ non pas par un désir malsain de souffrir, mais par un plus grand amour qui nous pousse à vraiment tout donner. C'est pourquoi il est grave, frères et sœurs, de recevoir dans nos mains cette coupe, de recevoir dans nos mains ce pain qui est son corps, il est grave de manger cette chair livrée, de boire ce sang versé, cela est grave parce que cela nous engage bien plus loin qu'un simple geste rituel, qu'un simple geste religieux, cela nous engage à prendre, avec le Christ, le chemin de cet amour, le chemin de cet amour donné jusqu'à l'extrême.

Et alors nous pourrons, d'amour en amour, d'eucharistie en eucharistie, de croix en croix, de souffrance en souffrance, de don en don, parvenir jusqu'à la mort qui nous permettra de voir Dieu, de voir le Père, d'entrer avec le Christ dans illumination de sa Pâque définitive, car ce morceau de pain qui est déjà le corps du Christ nous renvoie à cette contem­plation infinie où nous ne le verrons plus à travers un signe, même si ce signe est rempli de sa présence, mais où nous le verrons face à face. Et dans le visage du Christ, nous verrons le visage du Père. Et cela c'est le mystère ultime de notre mort, car la mort n'est pas d'abord une fin, elle est le tremplin pour entrer dans la vie. Par l'eucharistie se construit en nous notre résur­rection, par l'eucharistie se construit, dans la force de l'amour qui nous est communiqué, la possibilité de ressusciter, d'entrer dans la vraie vie, car c'est cet amour qui est la vraie vie. C'est pour cela que le Christ au moment de donner sa chair en nourriture, son sang en boisson, a lavé les pieds de ses disciples pour leur donner le sens profond de l'eucharistie. C'est cet amour qui va nous conduire pas à pas jusqu'à la gloire, et cette gloire ce sera l'illumination, l'épanouis­sement, l'intense explosion en nous de cet amour ma­gnifié. Aller jusqu'au bout, jusqu'à la vision de l'amour de Dieu qui nous emportera et qui nous com­blera et qui nous dépossédera et qui fera de nous à la fois des êtres totalement don nés et totalement com­blés par ce don même que nous ferons de nous-mê­mes en union avec le don que le Christ a fait de Lui-même pour nous et qui est la manifestation à nos yeux du don infini que Dieu ne cesse de faire à sa création de son amour depuis l'éternité jusqu'à l'éternité.

 

 

AMEN

 

 
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