AU FIL DES HOMELIES

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O SOIR BÉNI OU LES INVITÉS FURENT CONSACRÉS

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint - année A (12 avril 1990)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

"Il y eut un soir, il y eut un matin", l'homme fut créé à l'image et à la ressemblance de Dieu. Puis il y eut une nuit obscure, mais il n'y a pas de nuit si longue que n'atteigne l'aurore. Il y eut un soir, le soir qu'avait annoncé le prophète Zacharie : "Un jour connu du seul Seigneur, au temps du soir il fera clair, ce sera un jour merveilleux". (Zach.14,7). D'où vient donc que "les ténèbres ne sont plus ténèbres et que le soir, comme le jour, illumine ?" (Ps.138)le diacre saint Ephrem nous enseigne : "Soudain Jésus brûle d'amour, Il se leva de table et commença à réaliser les mystères, à parachever la Pâque véritable. Au soir de cette Pâque mémorable, à l'Église Il commande de faire mémoire de l'Agneau qui, avant de mourir pour nous, laisse et son corps et son sang. O soir illustre où les mystères furent célébrés, soirée bénie, heure auguste, où le repas fut consacré". Ce soir où le Christ, dans la nuit obscure, se lève, brûlant comme un feu et passe dans le pain rompu et se coule dans le vin versé pour les marquer du sceau de la vive flamme de l'amour divin.

Ce soir, Jésus accomplit le passage en mé­moire de cette Pâque originelle que l'auteur du Livre de l'Exode nommait déjà : "la veille du matin", quand le peuple nourri de l'Agneau immolé et du pain sans levain s'avançait dans la nuée lumineuse vers le pas­sage de la mer. Le Christ célèbre son Passage dans le pain et le vin, en mémoire de l'antique sacrifice d'Abraham rapporté par le livre de la Genèse : "Quand le soleil fut couché, que les ténèbres s'éten­daient, voici qu'un grand feu passa entre la chair partagée des animaux sacrifiés. Ce jour-là Dieu conclut une Alliance avec Abraham".(Genèse 15,17-18). Jésus accomplit ce passage en mémoire du sacri­fice du Carmel où, à l'heure de la présentation des offrandes, c'est-à-dire le soir, le feu du ciel fondit sur l'holocauste en réponse à la prière du prophète Elie (I R.18,37-39). Oui, il y eut des soirs d'immémoriale clarté. Mais voici ce soir promis par le prophète So­phonie : "A la fin du jour, le Seigneur a préparé un sacrifice, Il a consacré ses invités" (Sophonie l,7).

Ce soir, c'est la première consécration. Saint Augustin nous l'explique ainsi : "Jésus n'aurait pas eu en Lui-même de quoi mourir pour nous sans cette chair mortelle qu'il a tirée de nous. C'est ainsi que l'Etre immortel a pu mourir, c'est ainsi qu'Il a voulu donner la vie aux mortels. Il devait dans l'avenir les faire participer à ce qu'Il est, après avoir d'abord participé à ce qu'ils sont. Car nous n'avions pas en nous de quoi vivre et il n'avait pas en lui de quoi mourir, il a donc établi avec nous un merveilleux échange de participation réciproque : ce qui vient de nous, c'est pour cela qu'Il est mort, ce qui vient de Lui, c'est pour cela que nous vivons" (Homélie sur la Passion). Voilà la première et l'éternelle consécration. L'homme créé selon l'image et à la ressemblance de Dieu, l'homme fut consacré selon la chair et le sang du Fils de Dieu. Ainsi le Christ passe dans notre chair, Il y demeure et nous pouvons en vérité voir sa gloire. C'est la Pâque que nous célébrons, une Pâque où ce qui est mortel devient immortel, où ce qui est charnel devient surnaturel, une Pâque dans un sacri­fice d'action de grâce, dans une offrande de prière : "Père, consacre-les dans la vérité".

Frères et sœurs, nous célébrons le soir où nous avons été consacrés dans la vérité de l'eucharis­tie. L'eucharistie est notre vérité, lorsque le Christ passe dans notre chair et dans notre sang, nous est révélé ce que véritablement nous sommes, nous est manifesté le secret divin de notre identité. Nous avons été créés pour être consacrés, nous avons reçu la vie pour devenir eucharistie, car le Christ en consacrant le pain a consacré les invités puisqu'Il leur donne à manger la chair qu'Il a prise de leur humanité en la faisant sienne, en la transfigurant et en leur donnant par elle sa vie. Ainsi s'accomplit cette promesse défi­nitive d'Isaïe : "Le Seigneur a enfoui son témoignage dans le cœur de ses disciples" (Is.8,16). Car le témoi­gnage de Dieu, c'est l'eucharistie du Christ, c'est pour cela que le Verbe se fit chair, pour que l'homme re­çoive la vie divine. Ainsi il est venu inaugurer cet échange merveilleux, où l'homme donne ce qu'il est pour recevoir ce qu'est le Christ, où l'homme donne sa mort au Christ pour que le Christ lui rende sa vie. C'est cela, cette consécration de l'eucharistie, cette consécration dans la vérité du Verbe incarné, notre identité profonde, témoignage enfoui dans notre vie, enfoui dans notre chair, enfoui au plus profond de nous-mêmes et par nous dans le secret de l'humanité et de son histoire.

Ce que nous avons à vivre, c'est ce que nous sommes. Or nous sommes eucharistie. L'eucharistie est semence du Verbe incarné. L'eucharistie, dans la mémoire éternelle de Dieu pour nous, est patrimoine génétique de l'homme nouveau, genèse de l'homme éternel en nous, origine de ce que nous sommes et devenir ce à quoi nous sommes appelés, offrande de nous-mêmes dans l'échange réciproque de ce que le Christ nous a pris pour nous le rendre. Nous sommes dans ce monde la chair consacrée en fouie dans le cœur de l'humanité où, par nous, le témoignage de la vérité de Dieu et de l'homme vit, grandit, croît, porte un fruit qui demeure. D'où vient donc cette clarté d'un soir qui illumine comme le jour ? Elle vient de l'eu­charistie, l'eucharistie que nous sommes, l'eucharistie que nous devenons, chair consacrée dans la mort du Christ, chair offerte et donnée en sacrifice dans la prière d'action de grâce du Christ. Tant et si bien que, désormais, ce à quoi nous sommes appelés parce que eucharistie, c'est à ce partage humble et sublime, tem­porel et éternel, personnel et communautaire, ce par­tage ou s'accomplit l'échange réciproque de l'homme et de son Seigneur pour ne faire qu'une humanité, mais une humanité consacrée, mais une humanité offerte, une humanité donnée, une humanité qui meurt, une humanité qui ressuscite. L'homme, voici l'homme, nous sommes l'homme consacré dans la vérité. C'est pour cela que, désormais, de cette huma­nité, rien n'est oublié, rien n'est méprisé, tout est consacré, tout est adorable.

Frères et sœurs chrétiens, vivons cette Pâque pour ce qu'elle est, c'est-à-dire, pour ce que nous sommes en vérité, l'eucharistie de l'humanité, l'of­frande de notre chair dans la mort, dans le sacrifice, dans le sang, dans la solitude. Offrons cette chair de tous les sacrifices de chacun de nos soirs de toutes les vies, de tous les hommes, dans cette eucharistie qui les consacre, c'est-à-dire qui unifie définitivement et profondément notre humanité avec Dieu par un corps de notre chair où tout est grâce et vérité.

 

AMEN


 

 

 
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