AU FIL DES HOMELIES

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RASSEMBLÉS DANS CE DÉSIR DE DIEU

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint - année B (28 mars 1991)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"J'ai désiré d'un grand désir manger cette Pâque avec vous. Pierre, si Je ne te lave pas les pieds, tu n'auras pas de part avec Moi".

Lorsque nous essayons d'imaginer à notre pauvre mesure humaine les sentiments qui habitaient le cœur du Seigneur au moment où Il partageait avec ses disciples ce dernier repas, au moment où Il savait qu'Il s'avançait vers sa mort et que, pratiquement, sa condamnation était certaine et que tout était joué, si nous essayons d'imaginer ce qui se passait dans le cœur du Seigneur en cet instant, la première pensée qui nous vient à l'esprit est qu'Il était complètement saisi, complètement hanté par le mystère qui nous hante et qui nous saisit tous : le mystère de la mort humaine. Si nous essayons de comprendre ce qui se passe à ce moment-là dans le cœur du Seigneur, les paroles qui nous parlent le plus, ce sont : "Père, s'il est possible, que cette coupe s'éloigne de Moi !" Et nous imaginons aussi que cette mort est comme ag­gravée par un sentiment d'abandon de la part de ceux qui Lui sont les plus chers, ses disciples et notam­ment, parmi eux, Judas qui va le trahir.

Ainsi donc, nous imaginons que Jésus à ce moment-là n'a qu'une idée en tête : l'imminence de sa mort. Pourtant, est-ce si sûr que Jésus ne pense qu'à sa mort ? Et je dirais même s'Il pense à sa mort, peut-Il y penser comme le point final, comme pour nous, lors­que nous pensons à notre mort, nous pensons effecti­vement d'abord au point final ? Pour nous, la mort signifie ne plus exister dans ce monde, ne plus être là, ne plus regarder la lumière du jour, ne plus partager l'amitié de ceux que l'on aime, ne plus goûter au jour le jour ce bonheur de vivre. Je ne veux pas dire que Jésus soit un surhomme et qu'Il ait méprisé ou dominé l'angoisse de la mort puisque, précisément, nous voyons des moments dans son agonie où Il supplie que le calice et la coupe de la mort Lui soient épar­gnés. Mais est-ce que, pour Lui, la mort signifiait uniquement la même chose que pour nous ? Je ne le crois pas, parce qu'il me semble impossible que Jésus ait pu vivre sa mort comme un point final. Les gestes mêmes qu'Il a posés nous laissent pressentir à quel point, dans le cœur de Jésus-Christ, à ce moment-là, ce n'est pas d'abord Lui qui est en . cause, mais c'est nous. Et ce qui, personnellement, me paraît le plus bouleversant ce soir, quand nous sommes ici dans cette église, c'est de deviner obscurément que nous habitions alors son cœur, nous, ici ce soir, nous étions à ce moment-là dans le cœur du Christ au moment même où Il partageait ce pain, au moment même où Il ceignait ses reins d'un tablier pour laver les pieds de ses disciples, dans ce moment-là, plus encore que son propre destin, c'était le nôtre qui L'habitait.

Ce qui est étonnant dans l'humanité du Christ c'est que, d'une certaine manière, Il ne se soit jamais vraiment regardé Lui-même sans nous y inclure tous, que le Christ, le Fils de Dieu, n'ait jamais pu regarder son humanité comme pour s'y arrêter, comme si cette humanité à Lui, son humanité concrète, son corps, sa chair, son âme, son Esprit, son imagination, son cœur, "tout ce qui Lui passait par la tête", comme nous le disons, tout cela le conduisait toujours aux disciples et, à travers les disciples, jusqu'à nous, un peu comme le cœur d'une mère, lorsqu'elle regarde son enfant, ne pense pas à se replier sur elle-même pour savoir ce qu'elle pense ou pour goûter l'amour qu'elle a pour son enfant, mais tout son cœur, tout ce qu'elle vit, tout ce qu'elle sent, n'est que pur passage vers la personne de son enfant.

Or l'humanité du Christ était comme cela. Dans cette humanité, Dieu nous regardait et je dirais à travers cette humanité, Dieu nous regardait, plus que cela, à travers cette humanité, le Fils de Dieu nous saisissait dans son désir. Et voilà pourquoi nous sommes ici ce soir. Si nous sommes rassemblés dans cette église, c'est parce que nous sommes encore au­jourd'hui saisis par ce regard et ce geste que Jésus a posés à ce moment-là. Ce soir si nous sommes l'Église de Dieu, ici à Aix, ou n'importe où dans les quatre coins du monde, c'est parce que nous sommes portés par un regard, portés par un geste, portés par des paroles, portés par une tendresse, par un souci qui, d'une certaine manière, dépassaient de loin la mort personnelle que Jésus allait vivre. Non pas que sa mort en ait été diminuée d'autant dans son caractère affreux et terrible à endurer. Sa mort a été vraiment une mort aussi terrible et dure à vivre que la nôtre. Mais Jésus, à ce moment-là, ne pouvait pas s'arrêter sur son humanité vouée à la mort sans regarder à tra­vers elle au-delà d'elle ce peuple que nous constituons ici ce soir. Et je dirais que, d'une certaine manière, aujourd'hui encore, Jésus ne nous rejoint qu'à travers le geste, à travers le grand désir qu'Il a éprouvé ce soir-là.

Si nous célébrons l'eucharistie encore aujour­d'hui depuis vingt siècles, c'est parce que le geste par lequel Jésus a pris ce pain et l'a donné à ses disciples, ce geste nous englobait déjà tous. Et c'est pourquoi, ce soir, dans cette eucharistie, nous célébrons essentiel­lement deux gestes, deux gestes par lesquels le Christ nous a rassemblés, nous a rejoints et ne cessera de rejoindre toutes les générations passées et à venir, chacun d'entre nous, à chaque moment de notre vie sera saisi par cet unique regard et par cet unique geste.

Tout d'abord : "J'ai désiré d'un grand désir manger cette Pâque avec vous". Nous le faisons à chaque eucharistie, c'est sûr, mais ce soir a, pour ainsi dire, une coloration particulière. Quand nous sommes ici et que nous allons nous avancer tout à l'heure en procession pour recevoir ce pain et pour boire à cette coupe, nous savons que, d'une certaine manière, c'est la coupe et le pain du désir. C'est parce que nous sommes pris dans le désir de Dieu. Chose extraordi­naire : Dieu aurait pu nous saisir à travers son im­mense amour éternel, et pourtant Il a voulu que tout son amour éternel passe à travers la beauté et la sim­plicité de cette parole d'amitié tout humaine : "J'ai désiré d'un grand désir passer ce moment de fête avec vous, passer cette Pâque avec vous". Mais bien sûr, pas simplement pour rester au Cénacle puisqu'ils en sortiront aussitôt après, en se dirigeant vers le jardin des Oliviers, puis vers la maison de Caïphe et vers le palais de Pilate et vers le Golgotha. Mais Il a désiré passer ce moment avec nous parce qu'Il voulait que son désir prenne le temps de nous saisir, comme l'étreinte du Bien-aimé saisit la bien-aimée. Tous, ce soir, qui que nous soyons, pécheurs ou que nous soyons au contraire des justes, nous sommes saisis par le désir de Dieu. Quelle grande chose de se savoir déjà saisi par un désir humain. Chacun d'entre nous, dans sa naissance, dans sa croissance, a grandi dans le désir des parents qui "propulsent" l'enfant vers la vie adulte et vers la liberté. Ici, ce soir, nous sommes saisis par le désir de Dieu. Y-a-t-il plus grande ten­dresse qu'un Dieu qui se fait désir, qui se fait faim, qui se fait soif pour nous donner le pain de vie et pour nous donner la coupe de l'ivresse du salut.

"J'ai désiré d'un grand désir". Rassemblés tous ce soir, frères et sœurs, dans le désir de Dieu, non pas un désir de mort, non pas le désir de s'anéantir pour le plaisir, mais un désir qui se fait si grand, si hospitalier qu'il est capable d'englober toute l'huma­nité, de la saisir. Or ce désir coûte cher, car lorsque Dieu nous saisit, Il nous emporte au-delà de nous-mêmes, et si nous sommes baptisés dans le Christ, c'est pour mourir avec Lui et ressusciter avec Lui. C'est comme si Jésus, entrevoyant la gloire qui Lui était promise, s'était dit alors : "Pour qu'ils parvien­nent au Royaume de mon Père et pour qu'ils y vivent avec Moi, Je ne peux que les saisir et les embrasser dans ce qu'il y a de plus humain dans l'homme et de plus vrai et de plus beau et de plus grand dans l'homme : son désir".

Et pour le second geste, le Christ Seigneur plein de force, Celui qui a noué la ceinture à ses reins, selon la formulation antique du Psaume 92, le guerrier qui se noue la ceinture aux reins et le baudrier où il a suspendu son épée ou son arc, le Christ ceint du ta­blier du service, de la force même de Dieu. Le Christ vaillant qui marche au combat se met à genoux devant nous, lui le Serviteur, Celui qui dans sa force ne trouve pas d'autre moyen d'être Dieu que de se mettre aux pieds des hommes. Car là encore le désir n'a pas d'autre mesure pour le Christ et ne doit pas en avoir d'autre pour chacun d'entre nous que la puissance et la force de l'amour.

Ce disant, Il met le tablier, Il purifie les pieds de ses disciples pour qu'à travers cet amour et ce ser­vice que nous nous rendons les uns aux autres, nous soyons là encore inscrits dans cet exemple du Christ qui n'a rien d'un exemple édifiant, qui n'a rien d'un devoir moral, comme l'imagineront plus tard les phi­losophes, mais qui consiste simplement à se mettre aux pieds de ses frères pour que, comme Jésus, nous ayons à cœur de saisir notre frère tout entier en lui lavant les pieds, en les embrassant et en lui disant simplement : "Ensemble nous avons part au Christ et à son amour"...

Je vais ce soir accomplir à nouveau ce geste. En lavant les pieds de mes frères chrétiens ou de mes frères en religion, je vais verser un peu d'eau sur leurs pieds, mais à travers ce geste de vénération et d'ac­cueil, car on lavait les pieds aux voyageurs quand, harassés et fatigués par la route, ils arrivaient dans la maison, et ce geste était un signe d'accueil et d'hospi­talité, à travers ce geste, ce n'est pas moi qui les ac­cueille, mais c'est le Christ qui les accueille pour cette longue marche de Pâque, ce moment où les ancêtres d'Israël qui étaient des nomades se mettaient en route avec leurs troupeaux, à la pleine lune du printemps, pour marcher à travers le désert.

Aujourd'hui encore nous avons besoin de nous laver les pieds les uns aux autres pour nous aider à marcher vers le mystère de Dieu, à travers des déserts qui sont parfois moins beaux et souvent plus tristes que le désert du Sinaï. Et nous voici ici ce soir parce que Jésus, à ce moment de sa vie, à la veille de sa mort, à voulu nous saisir dans son désir et dans son amour de Serviteur pour nous faire entrer dans la gloire du Père et la gloire des enfants de Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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